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Séance d'orthographe

Chronique covidéoscopique

CHRONIQUE / Depuis le début de la crise du coronavirus, j’ai reçu plusieurs questions sur le genre du mot «COVID-19», que certains journalistes, politiciens ou autres intervenants emploient tantôt au masculin, tantôt au féminin, ce qui irrite certains lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.

Je vais commencer par faire appel à votre indulgence. Lorsqu’une nouvelle réalité survient, il est normal qu’il faille un certain temps d’adaptation pour la nommer correctement, et encore plus quand le choc est aussi brutal que ce que nous vivons en ce moment. N’oubliez pas non plus que, la majorité des communications médiatiques se faisant en anglais sur cette planète, il faut également s’assurer de traduire correctement certains concepts.

Heureusement, le Grand dictionnaire terminologique (GDT) veille au grain: «Le terme "COVID-19" (de "coronavirus disease 2019") est la désignation officielle retenue en février 2020 par l’Organisation mondiale de la santé.» Et comme «disease» signifie «maladie» en français, il est dès lors apparu que le genre serait féminin en français.

Si vous préférez l’appellation non abrégée, on parle de «maladie à coronavirus 2019». L’acronyme n’a toutefois pas été traduit (ç’aurait pu être quelque chose comme MCOVI-19). Le GDT accepte aussi «pneumonie de Wuhan».

Quant au nom officiel du virus, qui n’est presque jamais utilisé par les médias, c’est le «SRAS-CoV-2», «SRAS» étant l’acronyme de «syndrome respiratoire aigu sévère» (vous comprenez maintenant pourquoi ce mot est masculin). Il faut dire que le terme «coronavirus» désigne une catégorie de virus, dont faisait également partie le CoV-SRMO (syndrome respiratoire du Moyen-Orient, «MERS» en anglais) qui a frappé la péninsule arabique en 2012.

Lucie Bégin de Chicoutimi se demande aussi s’il faut parler d’isolement ou d’isolation en ce moment, puisqu’elle a entendu les deux mots employés à propos des mesures de confinement.

C’est le mot «isolement» qu’il faut utiliser pour désigner la «séparation d’un individu (ou d’un groupe d’individus) des autres membres de la société», explique le Petit Larousse.

Le mot «isolation» doit être réservé à l’«ensemble des procédés mis en œuvre pour empêcher le bruit de pénétrer dans un milieu clos ou d’en sortir (isolation acoustique ou insonorisation) ou pour réduire les échanges thermiques entre une enceinte, l’intérieur d’un bâtiment, etc., et le milieu extérieur (isolation thermique)».

Le hic, c’est qu’«isolement» se traduit souvent par «isolation» en anglais. La confusion est donc fréquente.

Et pour ceux et celles qui se poseraient la question, le mot «covidiot», qui vient d’apparaître sur les réseaux sociaux pour désigner les personnes ignorant les directives de santé publique ou vidant démesurément les tablettes des supermarchés, n’est pas encore officiellement entré dans le GDT…

PERLES DE LA SEMAINE

Quelques perles de petites annonces en ligne colligées par «Infoman». Des fois, Kijiji, c’est pajojo.

«Acoiriome à vandre»

«Exorciseur pour bébé»

«Je suis à la recherche d’une pompe à pourasterigne [power steering].»

«Micro-ondes de camionneur en bonne condition, restant de manger dedans à nettoyer.»

«Sécheuse Maytag 2000 sans élément chauffant. Séchage moins rapide mais beaucoup d’économie d’énergie.»


Questions ou commentaires ? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

« Ceci » est tant dit

CHRONIQUE / Je me demande souvent pourquoi on utilise tant de mots qui n’apportent rien de plus à la compréhension de l’idée exposée. Je pense entre autres à «ceci étant dit» (Alain De Lisle, Lévis). Ne devrions pas toujours dire «cela étant dit» plutôt que «ceci dit» (Gilles Martel, Québec)? J’entends régulièrement «après qu’on a dit ça» au lieu de «ceci étant dit», souvent à l’émission «Les Ex» à RDI (Pierre Brière, Granby).

Débutons en faisant un rappel de l’utilisation correcte de «ceci», «cela», «voici» et «voilà».

La plupart d’entre nous ont appris que «ceci» et «voici» font référence, concrètement, à ce qui est près de nous, alors que «cela» (qu’on abrège presque toujours en «ça» à l’oral) et «voilà» s’emploient pour ce qui est loin de nous.


«"Ça ira mieux avec ceci", lui dis-je en lui donnant deux comprimés d’aspirine.»

«Voici mes enfants Lucie et Jean-François.»

«Peux-tu m’apporter ça, s’il te plaît?»

«Voilà justement Estelle qui arrive!»


Dans le discours, «ceci» et «voici» font référence à ce qui va suivre, alors que «cela» et «voilà» s’utilisent quand on souhaite parler de ce qui précède.


«Pour cette recette, vous aurez besoin de ceci : du lait, du beurre…»

«Voici les directives : bien écouter, attendre son tour et terminer à temps.»

«Il faut absolument procéder ainsi, et cela vaut pour tout le monde.»

«Elle voulait simplement t’aider, voilà!»


Sachant cela, il est évident que «cela dit» ou «cela étant dit» sont des formules plus logiques que «ceci dit», puisqu’elles font toujours référence à ce qui précède. La Banque de dépannage linguistique mentionne toutefois que «ceci dit» est admis. Le Petit Robert le relève aussi. Je suis donc allé vérifier dans plusieurs dictionnaires et j’ai constaté que cette question divise beaucoup.

Au moins quatre ouvrages sont catégoriques et réprouvent «ceci dit» (ceux de Bordas, Péchoin, Roux et Thomas). D’autres sont plus conciliants: Chouinard concède que «ceci» et «cela» sont souvent synonymes dans la pratique, Hanse constate que «ceci» est presque toujours remplacé par «cela» («ça») dans la langue familière et populaire, tandis que Colin ose une explication : «ceci dit» marque l’intention de renvoyer à des paroles qui viennent d’être prononcées. Autrement dit, le sens concret de «ceci», soit de faire référence à quelque chose de proche, semble l’emporter.

«Le bon usage» abonde dans le même sens, jugeant que «ceci dit» a presque évincé «cela dit», pour les raisons avancées par Colin, citant des écrivains comme Proust, Romains et Valéry qui ont employé cette formule et concluant que cela rend «peu pertinentes les protestations de l’Académie».

Bref, vous pouvez utiliser «ceci dit», mais sachez que vous pourriez faire face à une contestation... et qu’il vaut mieux connaître les dictionnaires qui appuient votre position pour gagner votre point.

Maintenant, une personne qui emploie «après qu’on a dit ça» commet-elle un anglicisme? Aucune source ne l’affirme ouvertement, mais cette tournure n’est pas mauvaise en français, car la grammaire est respectée et aucun mot n’y est détourné de son sens français. «Cela dit» est simplement plus concis et plus élégant.

En anglais, les formules les plus répandues sont «that said» et «having said that», qui, si on les traduisait littéralement, se diraient logiquement «cela dit» et «en ayant dit cela». Quant à «after saying that», elle n’est pas si courante comme locution conjonctive.

Quant à la question de M. De Lisle, je répondrai que «ceci étant dit» est une locution qui apporte beaucoup dans la compréhension du discours. Elle annonce une restriction ou une concession par rapport à ce que l’on vient d’affirmer. Elle est donc synonyme de «mais», «toutefois».


«Je trouve que les libéraux ont mal gouverné. Ils ont bien manœuvré dans le dossier de l’ALENA.»

«Je trouve que les libéraux ont mal gouverné. Cela étant dit, ils ont bien manœuvré dans le dossier de l’ALENA.»


Dans le premier exemple, on pourrait rester sur l’impression que l’auteur se contredit. Il manque un «mais», un «toutefois» pour exprimer la concession. C’est le rôle que joue «cela étant dit» dans le deuxième exemple, afin de que le fil de la pensée soit plus clair. 


Perles de la semaine

Le confinement nous vaudra-t-il de telles réponses aux prochains examens de littérature française?


«Victor Hugo a écrit "Les contes en passion" [Les contemplations].»

«L’auteur de Notre-Dame-de-Paris est un Italien: Quasimodo.»

«Alexandre Dumas est l’auteur du conte de "Montre tes cristaux".»

«Sartre a eu plein de femmes dans sa vie, mais surtout Simone d’Abreuvoir.»

«"Antigone" est une pièce d’Anne Houille [Anouilh].»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

La double vie du double V

CHRONIQUE / Depuis longtemps, je cherche la raison pour laquelle la lettre w se prononce « double V » en français et « double U » en anglais. Y a-t-il une explication? (Céline Defoy, Trois-Rivières) Pourquoi dit-on [vagon] au lieu de [ouagon]? Le mot « watt » se prononce pourtant [ouatt]... (Micheline Goyette, Sherbrooke)

Le w, c’est la benjamine de l’alphabet français, la toute dernière lettre à y avoir officiellement fait son entrée. Le «Bon usage» dit que le «dictionnaire de Robert (1964) est le premier grand dictionnaire à déclarer que le w est la 23e lettre de l’alphabet».

Peut-être que cette information vous fait sursauter, parce que vous avez appris votre alphabet avant 1964 et il y avait un w dedans. Mais il ne faut pas oublier que les dictionnaires sont souvent les derniers à prendre l’usage en compte. Plusieurs autres sources confirment que cette lettre était largement utilisée et enseignée bien avant cette date. C’est simplement qu’elle n’avait pas encore son statut officiel.

L’adjectif «grand» dans l’affirmation du «Bon usage» est peut-être aussi une façon d’exprimer avec élégance que le «Petit Larousse» n’était pas considéré comme un dictionnaire digne de ce nom... Et plusieurs autres sources soutiennent que Larousse a fait entrer le w dans ses pages au moins dix ans avant Robert.

Pourquoi ce snobisme envers le w? À vrai dire, nous n’avions pas véritablement besoin de cette lettre, car nous avions déjà le [v] (comme dans «wagon») et le [ou] (comme dans «watt»).

Toutefois, le français a emprunté plusieurs mots à deux langues germaniques où le w occupe une place importante: l’allemand et l’anglais. D’ailleurs, c’est souvent ce qui différencie la prononciation du w. Lorsqu’il se dit comme un [v] («wisigoth», «wagnérien»), c’est, la plupart du temps, parce que le mot vient de l’allemand, et quand il sonne plutôt comme un [ou] («week-end», «western», «whisky»), c’est que l’origine est anglaise. Ou bien que le mot est parvenu en français en passant par l’anglais, tels des mots autochtones comme «wapiti» et «wigwam».

«Wagon» déroge toutefois à cette règle, car il est issu du néerlandais «wagen» (chariot) et qu’il nous est venu par l’anglais. «W.-C.» ne respecte pas non plus la logique, la plupart des Français prononçant [vécé] cette abréviation de l’anglais «water closet».

Maintenant, pourquoi disons-nous «double v» et les anglophones, «dobeuliou» (double u)?

Il faut savoir que les lettres telles que nous les connaissons aujourd’hui ne se sont pas toujours prononcées de la même façon. Ainsi, en latin classique, le v se disait comme un w, et le c, comme un k.

Au fil des siècles, le v latin a fini par sonner comme le v d’aujourd’hui. Parallèlement, le son [u] a fait son apparition. Comment alors écrire le son originel du w? Quelqu’un dans la nuit des temps a eu l’idée de coller deux u. Les premières traces de ce «double u» se retrouvent dans le vieux haut-allemand, au VIIIe siècle.

Cette nouvelle lettre s’est ensuite répandue en France et en Angleterre, mais elle a connu un sort différent sur chacun de ces territoires. En Allemagne, elle a fini par sonner comme un v. En France, elle est sortie de l’usage. En Angleterre, elle s’est largement implantée... tout en conservant le nom de «double u».

Il reste un détail à éclaircir: pourquoi la forme de cette lettre est-elle celle de deux v et non de deux u? Les amateurs d’aventures d’Astérix ont une longueur d’avance pour trouver la réponse. C’est simple: le u et le v s’écrivaient auparavant de la même façon. Et ces graphies ont perduré bien après la chute de l’Empire romain, jusqu’au XVIe siècle selon le «Bon usage». En France, on voit encore de nombreux édifices et monuments où le mot république est orthographié REPVBLIQVE. C’est la place de la lettre dans le mot qui indiquait s’il fallait la prononcer comme une voyelle [u] ou une consonne [v].

En somme, le «dobeuliou» anglais s’est toujours écrit «VV». Et comme le retour du w en français s’est imposé après que l’on eut différencié les graphies du u et du v, il n’y avait plus de risque qu’on le baptise «double u».

Perles de la semaine

Cette semaine, quelques réponses d’examen sur Molière. Par exemple, pourquoi a-t-il écrit «Le malade imaginaire»? Pour faire croire qu’il n’était pas malade.


«Molière a eu un grand succès avec Les Lépreuses ridicules.»

«Scapin était un auteur comique qui a écrit Les Foutreries.»

«Harpagon est resté célèbre pour son avarisme.»

«Don Juan est un personnage qui attire tout ce qui bouge.»

«Alceste n’a Dieu que pour elle.»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Mais que vous mouriez de nos amours

CHRONIQUE / On entend encore souvent des gens (oui, je suis coupable) utiliser «mais que» suivi du subjonctif au lieu de «lorsque» ou «quand» avec l’indicatif. Le poète Honorat de Bueil de Racan a écrit: «Qui me clora les yeux / Mais que mon pâle esprit soit monté dans les cieux.»  Doit-on bannir cette ancienne locution? (Louis Lemieux, Sherbrooke)

Je trouverais ça triste qu’elle disparaisse complètement, car c’est un autre exemple d’une tournure d’ancien français que nous avons conservée ici, mais dont on ne retrouve aucune trace dans les dictionnaires usuels ni même ceux de français québécois. Il faut aller voir dans de vieux ouvrages comme le Dictionnaire Littré, paru à la fin du XIXe siècle.

Précisons d’abord que ce «mais que» s’est beaucoup déformé à l’oral. Aujourd’hui, la plupart des Québécois disent «mainque» ou «mec», sans savoir d’où vient cette bizarre de conjonction. On remarque aussi que plusieurs locuteurs ne se bornent pas au subjonctif et emploient le futur simple.

«"Mec" j’aille le voir, je vais y redemander.

«On s’en reparlera "mainque" tu reviendras tantôt.» 

Paru entre 1873 et 1877, le Dictionnaire Littré nous révèle que, déjà à l’époque, la locution «mais que» est considérée comme «hors d’usage». Elle signifiait «dès que». Le poète François de Malherbe (v. 1555-1628) est ensuite cité: «L’affection avec laquelle j’embrasserai votre affaire, mais que je sache [dès que je saurai] ce que c’est, vous témoignera...»

Littré ajoute: «Cette conjonction est encore très usitée dans les campagnes normandes.» Et je ne vous apprendrai rien en vous disant que beaucoup de Québécois ont leurs racines européennes en Normandie...

Le dictionnaire de Frédéric Godefroy, contemporain de Littré, atteste également cet usage mais en relève plusieurs autres. «Mais que» a ainsi déjà été employé comme synonyme de «pourvu que» et d’«excepté». Précisons que «mais» a aussi eu de multiples sens au fil de l’histoire, tels «désormais», «maintenant», «plutôt», «jamais», «plus»... Au XVIe siècle, on disait «n’en pouvoir mais» au lieu de «n’en pouvoir plus».

Évidemment, je ne prône pas le retour de «mais que» dans nos écrits, surtout parce que la plupart des francophones n’en saisiraient pas le sens, mais quant à moi, cette ancienne locution peut bien continuer à vivre dans la langue populaire.

                                                            ***

Il y a une tournure qui m’agace énormément à la radio et à la télé: "Je veux savoir qu’est-ce qui se passe." Pourtant, il serait si facile de savoir "ce qui" se passe...» (André Lord, Montmagny)

La Banque de dépannage linguistique explique que les formules interrogatives «qu’est-ce que» et «qu’est-ce qui» sont réservées aux interrogations directes, c’est-à-dire lorsque la phrase se termine par un point d’interrogation.

«Qu’est-ce que tu vas faire?»

«Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans cette proposition?»

Mais il existe aussi des interrogations indirectes: on pose une question à l’intérieur d’une affirmation. Prenons mes deux exemples et transformons-les en interrogations indirectes.

«J’aimerais savoir ce que tu vas faire.»

«Je me demande ce qui ne fonctionne pas dans cette proposition.»

Dans ces deux phrases, il y a une affirmation («j’aimerais savoir», «je me demande») et une interrogation («ce que tu vas faire», «ce qui ne fonctionne pas»), mais comme ce n’est pas le verbe principal de la phrase qui pose la question, on parle d’interrogation indirecte. Vous aurez sans doute aussi remarqué qu’il n’y a pas de point d’interrogation à la fin (c’est d’ailleurs une erreur que beaucoup de gens commettent).

Vous avez donc raison: l’emploi de «qu’est-ce que» dans une interrogation indirecte est critiqué. Mais cela tombe un peu sous le sens, puisque «ce que» est beaucoup plus court et plus élégant à l’écrit. C’est pourquoi cette faute se rencontre surtout à l’oral.

Mais attention! Il se peut que vous entendiez quelqu’un qui cite la question de quelqu’un d’autre, en quel cas il n’y a pas erreur.

«Elle m’a demandé: "Qu’est-ce que nous allons faire?"»

Perles de la semaine

Des titres, et des piètres.

«"Nous détestons les maths", disent quatre Américains sur dix, soit une majorité.»

«Les statistiques démontrent que les grossesses à l’adolescence diminuent de façon importante après l’âge de 25 ans.»

«La Banque mondiale déclare que les pauvres ont besoin de plus d’argent.»

«Les insectes ailés qui volent autour sont des insectes volants.»

«Des scientifiques tueront des canards pour trouver la raison de leur mort.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

SÉANCE D’ORTHOGRAPHE

Chacun ses choix

CHRONIQUE / J’aimerais avoir votre avis sur la phrase suivante: «Ses trois membres se réfugient, chacun dans leur pièce, chacun dans leur échappatoire, chacun dans leur obsession.» Selon mes connaissances, on devrait plutôt utiliser l’adjectif possessif «son» au lieu de «leur». Ce qui donnerait: «Ses trois membres se réfugient, chacun dans sa pièce, chacun dans son échappatoire, chacun dans son obsession.» Référence: mon vieux «Bon usage» de Grevisse, 1964, no 428, page 355. (Yvon Ricard, Sherbrooke)

Effectivement, «chacun» est un pronom indéfini qui, habituellement, commande le singulier. Cette règle est valable non seulement pour les possessifs, mais aussi pour les pronoms personnels qui s’y rapportent.

 

«Chacun a apporté sa chaise.»

«Chacune des personnes qui ont levé la main nous dira ce qui lui (et non leur) importe dans ce dossier.»

 

La Banque de dépannage linguistique (tout comme le no 748 de mon «Bon usage», un peu plus récent que le vôtre [2008]) nous indique toutefois que cet accord au singulier n’est obligatoire que lorsque «chacun» est le sujet, tels les deux exemples que j’ai donnés. Si ce n’est pas le cas, bonne nouvelle : vous avez le choix! Vous pouvez faire l’accord au singulier comme au pluriel. La phrase que vous citez est donc correcte.

La raison est que les déterminants possessifs et les pronoms personnels peuvent aussi bien se rapporter au sujet de la phrase qu’au mot «chacun». Autrement dit, dans le cas que vous pensiez fautif, l’emploi de «leur» fait référence aux « trois membres », et dans votre version, «son» et «sa» se rapportent à «chacun».

 

                                                                                                                                                                                                                                                ***

 

«"Pas plus tard que" n’est-il pas un calque de "no later than"? Ne peut-on pas simplement dire "hier encore"? Et pourquoi dire: "J’ai attendu deux heures de temps"?» (Jean-Marc Pagé, Saguenay)

 

Il faut faire attention avec la chasse aux anglicismes. Ce n’est pas parce qu’une chose se dit de la même façon dans les deux langues qu’il faut automatiquement supposer une forme de contamination de l’une par l’autre.

Ainsi, dans le cas de «pas plus tard que», aucune crainte à avoir: cette locution est parfaitement française, et de longue date, nous disent les ouvrages de référence. Elle s’emploie pour exprimer l’imminence d’un événement.

 

«Justement, j’ai un rendez-vous chez mon médecin pas plus tard que demain.»

«Elle va régler ce problème pas plus tard que ce soir.»

 

Là où on pourrait se demander s’il n’y a pas abus, c’est lorsque l’on dit «pas plus tard qu’hier». En effet, l’adjectif «tard» fait généralement référence à une heure avancée ou «relativement longtemps après le temps normal». Cette tournure est pourtant entrée dans l’usage «pour insister, paradoxalement, sur le caractère tout récent d’un événement», nous explique le site du CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

 

«Je lui ai rappelé pas plus tard qu’hier de ne pas oublier!»

 

Quant à l’enchaînement «heure de temps», il s’agit d’un pléonasme de la langue familière. Mais attention: un pléonasme peut aussi être une figure de style, comme dans «je l’ai vu de mes propres yeux». Il a alors un rôle d’insistance. C’est un peu le cas de la locution «heure de temps». Faites le test.

 

«Je l’ai attendue une heure.»

«Je l’ai attendue une heure de temps.»

 

Dans la deuxième phase, on sent très bien que l’attente a été très ou trop longue, voire que la personne qui parle est un peu excédée ou qu’elle s’est impatientée. J’estime donc que, si ce pléonasme est à éviter dans le discours soutenu, il demeure riche de sens dans la langue de tous les jours.

 

PERLES DE LA SEMAINE

 

Le «Protégez-vous», avec ses perles d’étiquetage et de publicités, nous ne protège heureusement pas du rire...

 

«Bite sized pieces of banana [bouchées de banane]»

Morceaux classés par morsure de banane

 

«Chick peas split [pois chiches cassés]»

Les pois de poussins fractionnent

 

«Soft eating liquorice [réglisse tendre]»

Réglisse molle de manger

 

«Open here»

Ouvrez-vous ici

 

«70 % de rabais sur les montures sectionnées!»

 Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

N’hésitez pas à faire un « dont »

CHRONIQUE / Peut-on utiliser le mot «dont» comme synonyme de «comme» ou de «tel que»? Voici un exemple: «Les étudiants ont visité plusieurs pays dont la France, l’Italie et l’Espagne.» Je verrais plutôt «parmi lesquels . Un deuxième cas: «Le professeur a enseigné à plusieurs endroits dont l’Université d’Ottawa.» Ici, je le remplacerais par «tels que». Un autre: «Je pars avec mes amies dont Caroline et Louise.» J’enlèverais le mot «dont» dans ce dernier cas. «Dont» est un pronom relatif qui cache la préposition «de». D’après moi, il est souvent mal utilisé. Ai-je raison ou non? (Nicole Patry, Orléans)

Comme vous le dites, le pronom relatif «dont» cache un «de» quelque part, comme dans les cas qui suivent.


«C’est la personne dont je te parlais [je te parlais DE qui?].»

«L’université dont elle est diplômée est très réputée [elle est diplômée DE quelle université?].»

«Je n’aime pas la façon dont il me regarde [il me regarde DE quelle façon?].»


Mais dans les phrases que vous citez, il y a aussi un «de», sauf qu’il est très bien caché. Prenons chacun de vos exemples et reformulons-les autrement.


«La France, l’Italie et l’Espagne sont DE (ou font partie DE) ces pays visités par les étudiants.»

«L’Université d’Ottawa est un DE ces endroits où le professeur a enseigné.»

«Caroline et Louise font partie DE ces amies avec lesquelles je pars.»


Nous nous trouvons ici devant un «de» partitif, qui signifie que nous ne parlons que d’une partie de la réalité. D’ailleurs, si vous enleviez le «dont» dans la troisième phrase, comme vous le proposez, vous n’exprimeriez pas tout à fait la même chose.


«Je pars avec mes amies, dont Caroline et Louise [je pars avec quelques amies, Caroline et Louise sont du nombre, mais ce ne sont pas les seules].»

«Je pars avec mes amies Caroline et Louise [je pars seulement avec ces deux amies-là].»


Ce qui vous fait douter ici, c’est que «dont», qui est effectivement un pronom relatif, est employé sans verbe dans la relative. Or, qui dit pronom relatif dit qu’il y a forcément un verbe quelque part, comme dans les trois premiers exemples que j’ai donnés («parlais», «est», «regarde»). C’est à cause de cette absence de verbe que vous êtes portée à vouloir remplacer «dont» par des conjonctions ou locutions conjonctives («comme», «tels que», «parmi lesquels»…).

Mais l’usage admet cette tournure sans verbe (le «Bon usage» appelle ça une relative averbale). D’autres estiment que le verbe est sous-entendu («être» et «faire partie» dans les trois exemples que j’ai donnés).

Voici d’autres exemples provenant d’Usito, le premier avec verbe, l’autre sans verbe mais où le «de» vous paraîtra évident.


«Des fruits dont deux sont pourris [deux DE ces fruits sont pourris].»

«Elle a vu tous ses films, dont le dernier [elle a vu le dernier DE tous ses films].»


Bref, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles: cet emploi est tout à fait correct.


PERLES DE LA SEMAINE

Quelques-uns des meilleurs lapsus du Bêtisier 2019 d’Olivier Niquet d’Ici Première.


«Le Canada, terre d’accueil pour les anges gardiens d’Edward Snownoune... Snowden...»

«Ça s’est passé à Naples la semaine prochaine.»

«Le premier ministre François Legrault a fait le point sur les pannes d’électricité.»

«Quatre sur cinq vont côtoyer des personnes qui souffrent de santé mentale.»

«Le décès est comme fatal finalement.»

«J’ai l’impression qu’on casse du dos sur le sucre de quelqu’un.»

«Je n’ai que deux mots pour commencer : pourquoi?»

«Ils sont capables de nous renseigner bimenstruellement...»

«Il ne faut pas céder à cette espèce de circoncision de la pensée.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Seuil au combat

CHRONIQUE / Je m’interroge sur l’utilisation du mot «seuil» quand on fait référence de toute évidence à un maximum, à un plafond. L’exemple le plus frappant est dans l’expression «seuil d’immigration». «Seuil» n’évoque-t-il pas soit un niveau d’entrée, minimal, soit une étape importante permettant d’atteindre un statut supérieur, par exemple le seuil de rentabilité d’une entreprise? Cette idée de niveau de passage est absente de l’expression «seuil d’immigration», qui désigne le maximum d’immigrants qu’un état est disposé à accueillir pendant une période donnée, normalement une année, sans prévoir la possibilité de le dépasser de façon importante, donc un plafond. (François Ferland, Québec)

Lorsque l’on regarde la définition du mot «seuil», on constate effectivement qu’il peut être considéré comme désignant la limite inférieure ou minimale pour l’observation d’un phénomène ou l’atteinte d’un objectif.

Par exemple, le seuil d’audition, c’est la «plus petite intensité sonore standard que l’oreille humaine normale est capable de percevoir au cours d’une écoute attentive», nous dit le Grand Dictionnaire terminologique.

L’exemple que vous donnez, le seuil de rentabilité, est aussi en accord avec cette définition, soit le niveau d’activité minimum à partir duquel une entreprise devient rentable.

Par contre, si vous scrutez de près l’éventail des locutions, vous vous rendrez compte que franchir un seuil ne conduit pas forcément à un statut supérieur. Par exemple, si vous dépassez le seuil de tolérance, vous n’accéderez pas à plus de tolérance (comme dans «seuil de rentabilité ): au contraire, il n’y aura plus de tolérance du tout. Le plafond a été défoncé... mais c’est quand même le mot «seuil» qui est employé ici. On ne dit pas «plafond de tolérance».

Quant à «seuil de pauvreté», c’est lorsqu’on est en dessous que l’on est considéré comme pauvre, tandis qu’avec «seuil de rentabilité», c’est quand on est au-dessus qu’une entreprise est dite rentable.

Que retenir? Simplement que l’usage accepte différents points de vue et qu’il est possible de se mettre d’un côté comme de l’autre.

«Seuil d’immigration» n’exprime donc pas le nombre d’immigrants que le Québec ou le Canada se permettent d’accueillir chaque année comme un maximum à ne pas dépasser pour réaliser une intégration harmonieuse, mais plutôt le minimum à atteindre pour assurer le renouvellement de la population, pallier le vieillissement et résoudre le manque de main-d’œuvre. Un seuil que certains considèrent qu’il faut abaisser et d’autres, élever.

                                                                                      ***

«Dans la description des matchs de tennis à RDS, les commentateurs emploient le mot "récrimination" lorsque l’un des adversaires demande la révision d’une décision de l’arbitre. Ce mot m’apparaît péjoratif dans ce contexte. Ne devrait-on pas utiliser "contestation", plus neutre?» (Normand Fortin, Québec)

Le mot «récrimination» est simplement trop fort dans ce contexte. Une récrimination, nous disent les dictionnaires, c’est une plainte amère, un reproche, une critique, une protestation. Sa charge émotive est beaucoup plus puissante que «contestation», ce dernier étant effectivement plus neutre. On peut contester tout gardant son calme, alors qu’une récrimination implique un certain débordement.

Maintenant, si vous parlez d’un joueur de tennis qui pique une de ces colères à la John McEnroe, lance sa raquette, se met à insulter l’arbitre et l’accuse de partialité à hauts cris, le mot «récrimination» pourrait s’appliquer.

Cette impropriété ne semble pas venir de l’anglais, du moins je n’ai trouvé, dans cette langue, que des définitions semblables à celle en français.

PERLES DE LA SEMAINE

Restons dans les sports en faisant une petite visite sur le site du «Sportnographe»...

«Encore une fois cette saison, on s’attend à de l’imprévisibilité.»

«Si tu veux faire mal à une équipe, ça, c’est en plein le remède.»

«Le championnat du monde, à toutes les années, c’est l’épidémie de ce qu’on veut atteindre.»

«Faut s’assurer que les cinq gars sur la patinoire, au moins pour le moment, sont conscients qu’ils sont sur la patinoire.»

«Il s’est blessé lui-même à l’arcade souricière.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

séance d’orthographe

«En mode» chronique

CHRONIQUE / Est-il juste d’utiliser l’expression «être en mode» qu’on entend constamment depuis quelque temps? (Thérèse Cossette, Québec)

La Banque de dépannage linguistique hésite à donner son feu vert à cette tournure qui nous vient de l’anglais et qui, forcément, a fini par se propager en français. La principale crainte des linguistes est qu’elle devienne un cliché. Ils ont un peu raison, car il est vrai qu’il y a des gens qui n’ont qu’«en mode» au bout des lèvres.

«À partir de maintenant, je suis en mode vacances!»

«Étant donné l’échéance, nous devons tous passer en mode accéléré.»

«J’aimerais que tu te mettes en mode résolution dans ce dossier.»

Cette expression nous vient du vocabulaire technique, plus particulièrement de l’informatique. Elle s’est ensuite étendue à tous les types de machines. Elle est d’ailleurs pleinement acceptée en français dans ce créneau.

Vous pouvez donc continuer sans problème de dire que vous avez mis votre cellulaire en mode mains libres, que votre nouvelle voiture peut passer du mode manuel au mode automatique, que vous avez accès à un fichier en mode lecture seulement, que votre écran d’ordinateur vient de tomber en mode veille.

Maintenant, en anglais, cette construction s’est répandue dans la langue générale (je précise qu’on parle d’un phénomène récent, car je n’en ai trouvé aucune trace dans mes dictionnaires d’anglais-français, qui datent d’une vingtaine d’années). La BDL donne plusieurs exemples («in study mode», «in crisis mode», «in panic mode», «in election mode», «in attack mode», «in react» ou «reaction mode»…).

Les linguistes de la BDL reconnaissent que cette façon de comparer une personne à une machine est un sens figuré offrant une image assez éloquente. Mais ils ne sont pas prêts à faire le pas et suggèrent d’autres tournures, comme celles qui suivent.

«L’annonce surprise a conduit les dirigeants à gérer l’entreprise en cédant à la panique [plutôt qu’"en mode panique"].»

«Les deux parties sont engagées dans des négociations intensives [plutôt que "sont en mode négociation"].»

Mais j’estime qu’il sera difficile de faire marche arrière, étant donné que cette construction est déjà admise dans le vocabulaire technique et que les suggestions de remplacement que fait la BDL sont souvent plus longues et beaucoup moins imagées (rappelez-vous le pouvoir du sens figuré, dont je vous parlais la semaine dernière).

Il reste que, si «en mode» est devenue un tic de langage que vous utilisez à toutes les cinq phrases, il est peut-être temps de penser à varier votre vocabulaire...

Par ailleurs, ajoute la BDL, «il existe en français l’expression "sur le mode…", employée avec un adjectif ou un complément déterminatif, et qui signifie "à la manière"; cette expression est tout à fait correcte en français».

«Les auteurs ont préféré traiter le sujet sur le mode comique.»

«L’histoire est racontée sur le mode de la fiction.»

Perles de la semaine

Fonction: auteur de la chronique «La presse en délire». Diagnostic: blessure avec des ciseaux. Cause: a éclaté de rire en découpant le journal.

«Il s’inflige une blessure à l’épaule en tombant sur la poitrine pendant qu’il prenait ses jambes à son cou.»

«Il a volé le ballon au quart-arrière des Aztèques pour marquer son premier touché depuis qu’il joue au baseball.»

«Économisez jusqu’à 150% sur certains livres!»

«Demandé: stéréo-dactylo parfaitement bilingue avec belle personnalité.»

«Cuisinier(ère) de casse-croûte demandé. Conditions: entre 36 et 40 heures/semaine. Exigences: carte de commis aux pièces avec un minimum de quatre ans d’expérience dans les pièces Renault.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Au sens défiguré

CHRONIQUE / J’ai une question sur une expression qui m’irrite. Nous entendons constamment des gens qui se plaignent d’être pris en otages pour diverses raisons, par exemple lorsque des manifestants bloquent un pont ou une rue, causant des retards importants. Il me semble que c’est un manque de respect et de compassion envers les personnes qui ont réellement subi ce traumatisme pouvant laisser des séquelles à vie (Jean Dufresne, Sherbrooke).

La cause de votre irritation m’apparaît comme très claire: vous prenez une expression figurée au sens propre.

Vous n’êtes pas le premier. Ponctuellement, des lecteurs me demandent d’abandonner un sens figuré, une métaphore, une expression figée, un proverbe ou un dicton qu’ils jugent offensants. Plusieurs de mes confrères et consœurs pourraient vous raconter des histoires similaires.

Une des premières fois, je crois que c’était pour «dialogue de sourds»: «Vous saurez, Monsieur, que les sourds sont capables de dialoguer! La langue des signes est une vraie langue!»

Pourtant, les dictionnaires nous disent qu’être sourd, ce n’est pas seulement entendre mal ou pas du tout: c’est aussi (au figuré) rester insensible, refuser d’entendre, de comprendre, de prendre en compte.

L’été dernier, une de nos stagiaires me transmet ce message d’un lecteur en me demandant si elle a vraiment commis une erreur: «S’il vous plaît, ne plus clouer les malades au lit, mais plutôt les confiner!»

Je suis remonté à la source et le lecteur, travailleur de la santé retraité, m’a expliqué que la plupart de ses patients handicapés détestaient cette expression les comparant à une planche de bois.

Je veux bien, mais doit-on aussi arrêter de dire que l’amour rend aveugle parce que cela banalise la véritable cécité? Une personne obèse devrait-elle se sentir insultée lorsqu’on lui demande si elle a dévoré un livre? Il y a peut-être également des défenseurs plus radicaux des droits des animaux qui voudraient voir bannir des locutions comme «caractère de chien» ou «bouillie pour les chats»…

Bref, j’espère vous faire prendre conscience, même si votre question s’appuie sur un sentiment d’empathie (ce qui est tout à votre honneur), qu’essayer de ménager tout le monde peut s’avérer interminable parce qu’il y a des sensibilités que vous n’auriez jamais soupçonnées.

Le sens figuré existe dans toutes les langues ayant atteint une forme de maturité, c’est-à-dire celles issues de civilisations qui ont dépassé le stade de la simple survie. C’est même le signe du génie de ces langues, et donc de l’esprit humain: au lieu de créer un mot nouveau chaque fois qu’il faut nommer une réalité légèrement différente, on emploie des mots déjà existants en procédant par analogie ou image. Ce qui donne justement une langue beaucoup plus vivante, parce que le sens figuré fait directement appel à notre imagination.

Je dirais même qu’en tant que journaliste, cela fait partie de mon «combat» de refuser l’aseptisation, parce que ma mission est notamment d’éviter le plus possible ce qu’on appelle la «langue de bois». Et le sens figuré s’avère être un antidote assez efficace lorsque vous interviewez des politiciens, des fonctionnaires, des gens d’affaires ou des relationnistes qui multiplient les mots vides, les tournures abstraites et l’ambiguïté.

D’après mes recherches, l’expression «être pris en otage» au sens figuré n’est pas encore recensée telle quelle (j’ai trouvé «être l’otage de…»), mais cela ne saurait tarder, parce que l’on comprend instantanément ce qu’elle veut dire.

Prendre une personne en otage, au sens propre, c’est s’en emparer, la séquestrer, menacer sa sécurité ou sa vie pour obtenir une rançon ou une action de la part d’une autre partie. Si on résume la situation d’un otage, on pourrait dire que c’est celle d’une personne qui paie pour un conflit avec lequel elle n’a rien à voir, dans l’impuissance la plus totale.

Donc, les gens qui se disent pris en otages n’ont évidemment pas le sentiment que leur sécurité ou leur vie sont menacées, mais bien qu’ils font les frais d’un conflit qui leur est complètement étranger et sur lequel ils n’ont aucun pouvoir.

En somme, j’estime que de prendre une expression figurée au sens propre est une forme d’erreur. C’est même souvent un matériau privilégié par les humoristes. J’espère d’ailleurs que vous ririez si vous me disiez que vous avez été injustement éclaboussé par un scandale et que je vous tendais une serviette.

Et puis, n’est-il pas plus réaliste d’essayer de changer sa propre perception plutôt que de s’attendre à ce que 300 millions de francophones retirent une locution de leur vocabulaire?


PERLES DE LA SEMAINE


Encore quelques titres de journaux trouvés à 23h30...


«Les victimes d’homicide parlent rarement à la police»

«La Chine pourrait se servir de la mer pour cacher ses sous-marins»

«Diana était toujours en vie quelques heures avant sa mort»

«La météorite du Groenland pourrait venir de l’espace»

«Une étude révèle qu’il y a moins de cerfs après la chasse»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Un à zéro pour zéro

CHRONIQUE / J’ai une suggestion de tic de langage à vous faire: «zéro émotion» au lieu de «sans émotion», «zéro doute» pour «aucun doute». J’ai retrouvé ce tic dans des romans français ou québécois écrits récemment. (Paul Côté, Sherbrooke)

Attention! Un tic de langage n’est pas forcément une faute : c’est l’utilisation excessive d’un mot ou d’une tournure dans le discours de quelqu’un, par exemple les gens qui farcissent leurs conversations de nombreux «alors», «genre», «comme», «du coup», etc. Je déduis, d’après votre question, que vous souhaitez plutôt savoir s’il est correct de remplacer «aucun» et «sans» par «zéro».

Eh bien oui! cette façon de dire est tout à fait acceptable, du moins dans la langue courante. Jetez un coup dans les principaux dictionnaires ou dans la Banque de dépannage linguistique et vous constaterez qu’il n’y aucun problème à utiliser «zéro» comme déterminant numéral cardinal synonyme d’«aucun» ou de «sans». Voici d’ailleurs des exemples provenant du Petit Robert et de la BDL.


«Il a fait zéro faute à sa dictée.»

«Ces lunettes de soleil m’ont coûté zéro dollar!»

«C’est un fromage blanc à zéro pour cent de matières grasses.»


On pourrait rétorquer que, vu que zéro est un déterminant numéral, il faudrait au moins l’utiliser avec quelque chose qui se compte. Après avoir feuilleté plusieurs ouvrages de difficultés, je n’ai trouvé aucun avis en ce sens. Ce qui autorise des tournures comme celles que vous citez («zéro émotion», «zéro doute»).

J’aurais quand même tendance à dire que «zéro quelque chose» est plus relâché dans certains contextes. Par exemple, est-ce qu’un journaliste peut se permettre d’écrire qu’un accusé a démontré zéro émotion lors du prononcé de sa sentence? Grammaticalement, ce n’est pas incorrect, mais ça manque un peu de panache. Va pour une chronique d’humeur, mais dans un article sur l’actualité judiciaire, cela me paraîtrait légèrement déplacé.

Si vous avez une minute, lisez le premier paragraphe du Petit Robert à la définition du mot «zéro». On y apprend que ce mot provient de l’arabe «sifr», lequel nous a aussi donné le mot «chiffre», et que «chiffre» a d’abord signifié «zéro» en ancien français, du XIIIe au XVIe siècle, avant de désigner chacun des caractères qui représentent les nombres.

Parallèlement, «sifr» s’est également transformé en «zephirum» dans le latin médiéval, puis en «zefiro» en italien, pour aboutir en français sous la forme «zéro».


                                             ***


«Aujourd’hui, à la télé, j’ai entendu deux personnes utiliser le mot « empreinte » (comme dans « empreinte écologique ») et prononcer « emprunte ». Ce n’est pas la première fois. Qu’en pensez-vous?» (Colombe Langevin, Normandin)


Je me souviens très bien avoir déjà prononcé «emprunte» à une certaine époque de ma vie, parce que j’avais entendu une personne le dire ainsi et j’avais déduit que j’étais dans l’erreur.

C’est plutôt cette personne qui se trompait. C’est bien le son [in] qu’il faut employer, car le mot «empreinte» est issu de l’ancien verbe «empreindre», de la même famille qu’«éteindre», «peindre», «atteindre», «teindre», etc. Ce verbe nous a aussi laissé l’adjectif empreint («une attitude empreinte de respect, un moment empreint d’émotion»).

Maintenant, d’où vient cette confusion? J’ai d’abord pensé à la France. Si vous vous rappelez, j’ai déjà parlé de la lente disparition du son [un] chez nous cousins, de plus en plus remplacé par un [in]. Mais alors, nous serions plutôt tentés de dire que nous avons «emprinté» quelque chose. 

Il ne semble pas non plus que ce soit une question d’accent. Bref, c’est une simple confusion que commettent certaines personnes entre «empreinte» et «emprunter».

PERLES DE LA SEMAINE

Il y a les titres de noblesse et les titres qui blessent... les yeux.


«Respirer de l’oxygène lié au fait de rester en vie»

«Les ponts aident les gens à traverser les rivières»

«Une cure miracle tue cinq patients»

«Une explosion nucléaire serait un désastre»

«Une chorale réjouit une école pour sourds»


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Séance d’orthographe

Douter de la date

CHRONIQUE / Si vous avez un profil Facebook, vous avez probablement vu passer la publication du Barreau du Québec qui nous prévient, pour éviter la fraude, d’écrire l’année 2020 au complet lorsque nous datons numériquement un document important.

L’avis donne comme exemple le 6 janvier 2020, que plusieurs auront tendance à transcrire 06/01/20. Ce faisant, ils s’exposent à ce que quelqu’un modifie l’année en ajoutant deux autres chiffres à la fin. Par exemple, 06/01/20 risque d’être changé pour 06/01/2019 ou pour 06/01/2021. «Une personne malintentionnée peut rendre votre document dépassé ou antidaté», écrit le Barreau.

Si cet avertissement est plus que pertinent, il comporte quelques erreurs et imprécisions. La première, que bon nombre d’abonnés Facebook se sont empressés de rappeler au Barreau, c’est que nous devrions toujours commencer par l’année quand nous transcrivons une date numériquement, ce qui, dans ce cas-ci, nous protège automatiquement contre la fraude. Pas de danger qu’un malfrat ajoute des chiffres à l’année avec la forme 20/01/06 (et encore moins avec 2020/01/06).

Le Barreau s’est empressé de réagir: «Nous souhaitons préciser qu’il existe effectivement une norme ISO (AAAA-MM-JJ) qui est sécuritaire, bien qu’elle ne soit pas spécifiquement utilisée, et dont nous recommandons l’utilisation. Notre publication visait essentiellement à sensibiliser les citoyens qui pourraient utiliser ce type d’écriture lorsqu’ils rédigent une date.»

Le «pas spécifiquement utilisée» a remis le feu aux poudres chez les personnes qui recourent toujours à cette notation en accord avec la norme internationale ISO 8601. C’est également la recommandation officielle de l’Office québécois de la langue française. Sauf erreur, au gouvernement, son usage est généralisé. De nombreux organismes, entreprises et établissements privés l’ont aussi adoptée.

Malheureusement, beaucoup de gens persistent à croire, au moment d’écrire une date en chiffres, qu’il faut respecter l’ordre naturel de la langue. Le problème, c’est que cet ordre peut varier d’une langue à l’autre. Chez les francophones, on commence par le quantième (6 janvier 2020), alors que chez les anglophones, on débute par le mois (January 6th, 2020). Il est donc parfois très difficile de s’y retrouver, notamment avec les factures, certaines caisses enregistreuses étant programmées à la manière anglo-saxonne. Est-ce que le 01/06/2020 est le 6 janvier ou le 1er juin? 

Autre détail: la Banque de dépannage linguistique propose trois options de «ponctuation» pour la date numérique, soit les traits d’union (2020-01-06), les espaces (2020 01 06) ou la fusion (20200106). Pas la barre oblique comme dans l’exemple du Barreau, car celle-ci sert à exprimer la division, l’opposition ou la séparation, jamais l’union.

Finalement, l’auteur semble se méprendre sur la définition du verbe «antidater». Beaucoup de gens pensent en effet que ce verbe veut dire «inscrire une date ultérieure . Mais c’est le contraire : «antidater» doit être employé lorsqu’on écrit une date antérieure à celle de la signature.

Ici, «anti» n’est pas le préfixe d’origine grecque signifiant «contre», comme dans «antigel» ou «antiadhésif», mais le préfixe d’origine latine signifiant «avant», plus souvent utilisé sous la forme «ante» («antécédent», «antédiluvien»).

Le bon verbe à employer est donc «postdater».

En résumé, un malfaiteur pourrait antidater un document fait le 6 janvier 2020 et le rendre expiré en écrivant 06-01-2017. Un autre pourrait prolonger indûment un contrat en postdatant son échéance par l’ajout du chiffre 22 à la fin (06-01-2022).

Rien n’a changé toutefois quant à la correspondance et les textes courants : on continue d’écrire «le 6 janvier 2020». Si on commence par le jour de la semaine, on le place entre l’article et la date. On évite le plus possible de le mettre avant l’article et de le faire suivre d’une virgule comme en anglais. Ce qui donne «le lundi 6 janvier 2020» (jamais «lundi, le 6 janvier 2020»).

PERLES DE LA SEMAINE

Comme les finalistes de la Coquille d’or 2019 de La Tribune ont eu un succès fou, restons dans la veine journalistique avec quelques perles que j’ai récoltées dans différents médias ces dernières années. 

«Le claviériste du groupe Half Moon Run a fait raisonner le piano.»

«La Galerie des Nans nous a amenés à ouvrir notre esprit [Nanas].»

«"C’est important d’avoir sa propre personnalité et une musique originale"», explique l’auteur-compositeur-interprète, qui prête aussi sa plume à d’autres artistes comme Nanette Walkman.

«Une dictée d’écriture inclusive est organisée à Paris pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes, sans prêter le flan à la caricature [flanc].»

«Parmi les grands anniversaires de la musique à souligner en 2019, nous prendrons aussi le temps de saluer Georges Moustaki et Nana Mouskouri, qui auront 85 ans [Moustaki est mort en 2013].» 

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

séance d’orthographe

Un futur si proche

CHRONIQUE / Quel délice de lire votre chronique sur notre langue! Faites maintenant l’exercice, au prochain bulletin de nouvelles, de compter le nombre de fois où le verbe «va» est utilisé. Si vous réussissez à convaincre les journalistes du Québec que le futur est un temps de verbe qui existe, peut-être serons-nous moins affligés par ces «ça va être» ou «il va faire» et que les «ce sera» et «il fera» retrouveront la place qui leur est due. (François Simard, Bromont)

Même si un plus grand emploi du futur simple sera souhaitable dans nos médias, le verbe «aller» au présent suivi d’un infinitif a quand même son rôle à jouer dans notre langue. Voici une chronique datant du 16 janvier 2015, dans laquelle je traitais de cette question.


                                             ***


«Steve, as-tu déjà entendu parler de ça, le futur proche?

– Le quoi? 

– Le futur proche. C’est une question qui a été posée la semaine dernière à «L’union fait la force» : conjuguez le verbe «aller» à la première personne du singulier du futur proche.

– Et c’était quoi, la réponse?

– Je vais aller.

– Mais c’est pas du futur, ça : c’est du présent!»

Vous vous doutez bien que j’ai fait ma petite recherche quand ma marraine a sorti cette question de sa manche durant les Fêtes. Je n’ai quand même pas fait 20 ans de journalisme en ignorant complètement l’existence d’un temps de conjugaison!

Recherches faites, il apparaît que nous nous servons tous du futur proche, des dizaines de fois par jour, sans savoir que c’en est. Et que ce n’est pas un temps de conjugaison au même titre que les autres. Parce que le futur proche est toujours... au présent!

Le futur proche se construit avec le semi-auxiliaire «aller» conjugué au présent de l’indicatif, suivi d’un infinitif. Ce qui donne «je vais aller», «tu vas faire», «nous allons dire», «vous allez partir», «ils vont chanter».

Pourquoi a-t-on senti le besoin de baptiser cette construction? Parce qu’elle est très courante et qu’elle entre fortement en compétition avec le futur simple, surtout à l’oral. Elle indique que l’action exprimée dans le futur se fera très bientôt et qu’elle est plus certaine de se réaliser, justement parce que le verbe «aller» au présent est lié au moment de parole. Voyez la différence.


«Je vais déneiger l’entrée.»

«Je déneigerai l’entrée.»


La première phrase pourrait être dite par quelqu’un qui a déjà mis ses bottes et son manteau, alors que le deuxième interlocuteur est probablement encore en train de prendre son café, ne vous laissant aucune idée du moment précis où votre entrée sera dégagée.

C’est la raison pour laquelle le futur proche s’invite plus volontiers à l’oral, car il se rattache souvent à l’action que l’on s’apprête à poser au moment où l’on parle.

Plus utilisé à l’écrit, le futur simple porte une charge plus hypothétique. Par exemple, écrirez-vous instinctivement «je vais avoir ma propre entreprise dans cinq ans» ou plutôt «j’aurai ma propre entreprise dans cinq ans»?

Le futur proche a aussi son équivalent passé: le passé récent, qui se construit avec le verbe «venir de» et l’infinitif. 


«Je viens d’arriver.»

«Nous venons de le faire.»


PERLES DE LA SEMAINE


Finalistes de la Coquille d’or 2019 des journalistes de La Tribune, suite et fin.

«Il a déjà reçu quelques offres au sud de la frontière, mais tient mordicus à s’encrer au Québec pour l’instant.»

«Temps que les gens en veulent, ça nous fait plaisir d’y aller.»

«La Ville a pris les devants pour répandre un abrasif qui permet de rendre les chaussées glissantes.»

«Parmi les gains à noter, il y a la création d’un plus grand nombre de portes à temps complet.»

«De plus, les policiers appliqueront la loi sur l’interblocage d’intersection. "C’est une amande de 103 $."»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Je suis dyslexe (sic)

CHRONIQUE / Je lis fréquemment des articles et il m’arrive de constater que plusieurs journalistes et personnalités utilisent le terme «sic» dans leurs textes... J’ai fait quelques recherches sur ce mot, mais je trouverais vraiment pertinent de savoir ce que vous en pensez vous-même (Érick Tremblay-Dionne, Saguenay).

Votre question me ramène plus de quinze ans en arrière, alors qu’un lecteur m’interrogeait sur le même sujet. Voici donc en rappel ma chronique du 27 août 2004, toujours valide, au profit de tout le monde.

Le mot «sic» est latin et il signifie «ainsi». Quand vous le rencontrez, l’auteur vous signale qu’il rapporte les propos textuellement, qu’ils soient extraits d’un document écrit ou d’une déclaration orale. S’ils contiennent une erreur (volontaire ou inconsciente), une expression douteuse, étrange, vulgaire ou compromettante, ils sont de la personne citée, non de l’auteur de l’article.

Voici quelques exemples provenant de La Presse + au cours de la dernière année.

 

«"Nous avons discuté avec des dirigeants d’Hydro-Québec, une entreprise du gouvernement canadien [sic]", a annoncé le président mexicain.»

«"Ostie de plote importer [sic]. Ma [sic] te tirer, cris [sic] de chienne.": ces phrases horribles ont toutes été proférées récemment à l’égard de femmes québécoises prenant la parole.»

«Dans l’entente que nous a laissée le gouvernement Anglade [sic], il n’y a rien!» — François Legault, premier ministre

L’utilisation du mot «sic» entre parenthèses ou entre crochets est rarement indispensable. Les guillemets sont souvent suffisants. Pour ma part, lorsque je trouve une erreur dans une citation, je préfère la corriger si, évidemment, cela ne change pas la réalité. Les journalistes ne sont pas tenus de rapporter les propos mot à mot, tant qu’ils ne les déforment pas.

Même qu’ils s’emploient généralement à faire passer la langue orale à un niveau plus soutenu, comme l’exige l’écrit. Ceux qui se plaignent d’être mal cités ne soupçonnent pas toujours le nombre de fois où ils ont été mieux cités.

Mais il peut arriver que citer quelqu’un avec ses erreurs ou ses couleurs de langage soit pertinent, surtout si ce quelqu’un est censé être éloquent. 

                                                                                                                                                                                                                                                          ***

 «Tout le monde dit "réouvrir". Pourtant, "rouvrir" peut et doit aussi être utilisé. Pouvez-vous éclairer vos lecteurs, s’il vous plaît? (Louise Davis, Sherbrooke)»

 

Cette faute est si compréhensible, écrivais-je dans ma chronique du 12 juin 2009. Pourquoi, en effet, accepte-t-on le nom «réouverture», mais pas le verbe «réouvrir»? D’autant plus que «réapprendre», «réajuster», «réanimer», «réécrire», «réemployer» sont toujours dans le dictionnaire, même si les formes «rapprendre», «rajuster», «ranimer», «récrire» et «remployer» sont plus concises.

Paul Dupré, dans son «Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain», énonce qu’«il est évidemment peu logique que l’on dise "rouvrir" alors que l’on ne dit pas "rouverture", et que l’on dise "réouverture" alors que l’on ne dit pas "réouvrir". Mais cet illogisme est trop bien ancré dans l’usage pour qu’on puisse le supprimer. On condamnera donc "réouvrir", "réouvert"».

Il m’est d’avis que les Français ont davantage «usé de l’illogisme» que nous, car le réflexe de dire «réouvrir» et «réouvert» est encore très fort au Québec. Y a-t-il un réformateur dans la salle? 

Perles de la semaine

Les finalistes pour la Coquille d’or 2019 de La Tribune, la suite.

«Elle était assoiffée et elle avait soif.»

«Une date doit être trouvée dans un délai déraisonnable.»

«Des prestations musicales viendront aussi ajouter à l’ambiance. Jean Beaudoin lui-même chantera pour accompagner sa guitare.»

«C’est devenu épouvantable, souligne l’homme de 69 ans, éducateur physique de profession et cinquième dame en judo [dan].»

«"Les noones" en spectacle au Théâtre la Marjolaine [nonnes].»

 
Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance orthographe

Lever le nez sur le coude

CHRONIQUE / Nous venons de vivre une campagne électorale au cours de laquelle nous avons lu et entendu ad nauseam l’expression «au coude-à-coude». Est-il correct d’employer cette expression pour signifier que les candidats sont pratiquement à égalité? Et devrait-on dire qu’ils sont «coude à coude» au lieu d’«au coude-à-coude» comme on entend toujours? (Roger Giguère, Québec)

Il y a deux raisons pour lesquelles vous avez très souvent entendu cette locution durant la dernière campagne électorale. Premièrement, parce que c’est vrai que la lutte a été très chaude. Deuxièmement — et c’est une très bonne nouvelle —, parce que les journalistes, à force de se le faire dire, sont en train de retirer de leur vocabulaire une locution erronée. Je parle de «nez à nez».

Je n’affirme évidemment pas que la faute n’est plus jamais commise, mais dans la presse écrite comme dans la presse électronique, les journalistes ont longtemps cru que «nez à nez» voulait dire «à égalité». L’analogie, explique la Banque de dépannage linguistique, viendrait des courses de chevaux et se serait faufilée en français par l’anglais. La BDL précise toutefois que «nose to nose» est d’emploi plutôt marginal, par rapport à «neck to neck», plus répandu.

Mais voilà: en français, «nez à nez» veut dire «face à face»!

«En Floride, une femme a eu toute une frousse lorsqu’elle est arrivée nez à nez avec un alligator dans sa cuisine.»

«Une coureuse tombe nez à nez avec un coyote à Saskatoon.»

Dans la langue de Molière, c’est plutôt vers «coude à coude» qu’il faut se tourner lorsque l’on souhaite exprimer une égalité ou une lutte très serrée. En fouillant dans les dictionnaires, on constate que «coude à coude» est accepté aussi bien comme locution adverbiale (sans les traits d’union) que comme nom masculin invariable («un coude-à-coude»). Voici des exemples tirés respectivement du Petit Larousse, du Multidictionnaire et d‘Usito.

«Les deux coureurs sont au coude-à-coude.»

«Les candidats sont coude à coude selon les sondages.»

«À une semaine de l’élection, les deux candidats sont au coude-à-coude dans les sondages.»

Quand on regarde de plus près, on se rend compte toutefois qu’aucune source ne dit exactement la même chose. Par exemple, Usito considère que les traits d’union sont facultatifs lorsque «coude à coude» est employé comme nom. Le Multidictionnaire, lui, ne mentionne pas «coude-à-coude» comme nom. Quant au Petit Robert, pas un mot sur la définition d’égalité ou de lutte serrée. 

Notez qu’il y a au moins deux sens supplémentaires à «coude à coude»: «côte à côte», «très près l’un de l’autre» ou «être très solidaire».

«Les époux sont repartis coude à coude dans l’allée, en se tenant la main.»

«Jacqueline et Michelle ont vraiment travaillé coude à coude pour mener ce dossier à bien.»

Que retenir? Que vous pouvez dire «coude à coude» aussi bien qu’«au coude-à-coude», et qu’en ne mettant pas de traits d’union, vous êtes sûr de ne pas vous tromper. C’est pas beau, ça?

Maintenant, si vous avez le sentiment d’avoir trop entendu cette locution l’automne dernier, c’est peut-être parce que les journalistes ne se sont pas fait suggérer d’autres options pour remplacer «nez à nez». La Banque de dépannage linguistique est là pour nous proposer plusieurs tournures synonymes. 

«Les deux candidats se suivent de très près dans les sondages.»

«Les sondages donnent les deux candidats ex æquo à une semaine de l’élection.»

«Les coureurs étaient à égalité avant le sprint final.»


PERLES DE LA SEMAINE

Comme chaque année, les journalistes de La Tribune ont tenu leur gala de la Coquille d’or décernée aux plus belles perles de l’année 2019. Pour les prochaines semaines, je vous offre donc les gaffes des principaux finalistes, dont je préserverai l’anonymat. La plupart de ces erreurs ont été corrigées avant publication, mais certaines se sont rendu jusqu’aux lecteurs. Je ne vous dis pas lesquelles.

D’ici la mi-janvier, je proposerai à nouveau d’anciennes chroniques répondant à des questions que vous m’avez posées cette année. Au plaisir de vous retrouver avec des sujets originaux les 19 et 20 janvier. À tous et toutes, un très joyeux Noël et une excellente année 2020.

«L’éducation est "l’un des facteurs pour lutter contre la pauvreté et l’inclusion sociale".»

«On savait que l’ouragan s’en venait. On a décédé de venir pareil.»

«Elle veut probablement frapper sur le clou pendant qu’il est encore chaud.»

«L’exercice physique sera mis à contribution pour briser l’isolement des ex-militaires trop souvent victimes de choc post-romantique.» 

«On va se promener un peu pour être capables d’avoir des cocus dans toutes les circonscriptions [caucus].»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Quand l’impoli tique

CHRONIQUE / Le nouvel emploi du mot «politique» comme synonyme de «politicien» ou «politicienne» me semble une mode franchouillarde portant à confusion. Est-ce une utilisation correcte du terme? (Marie-Dominique Rouleau, Québec)

Je me dois de répondre oui à votre question, à cause du Petit Larousse. Parmi les quelques définitions au mot politique, le dictionnaire donne: «Personne qui fait de la politique.» Point final. Débat clos.

«L’essai d’Émilie Lanez, "Même les politiques ont un père", s’attarde sur l’enfance de certaines personnalités politiques françaises.»

«Les politiques ont-ils failli dans la chute de la IIIe République?»

Mais si j’avais consulté seulement le Petit Robert ou le Multidictionnaire de la langue française, ma réponse aurait été beaucoup plus nuancée. Ces deux ouvrages estiment que «politique», lorsqu’il désigne une personne, n’est pas le parfait synonyme de «politicien». D’après ces sources, si vous faites référence à une «personne qui exerce une action politique dans le gouvernement ou dans l’opposition», le mot «politicien» demeure le plus approprié.

Pour ces deux dictionnaires, lorsque vous parlez d’un politique, vous voulez dire une personne habile à gouverner (« c’est un bon » ou « un mauvais politique »).

Le Petit Robert ajoute une deuxième définition: «Personne qui fait prévaloir les considérations politiques.» Il donne comme exemple: «C’est un politique, pas un militaire [c’est-à-dire un homme ou une femme d’État qui privilégie des solutions politiques plutôt que militaires].»

Vous serez peut-être surprise d’apprendre que le mot «politique» pour parler d’une personne est plus ancien que «politicien». Ce n’est donc pas un nouvel emploi. Le Trésor de la langue française note une première attestation vers 1559. Le mot désignait alors une «sorte d’officier de police». En 1589, un politique est un «membre d’un parti prônant des solutions politiques au problème des conflits de religion» — c’était 17 ans après le massacre de la Saint-Barthélemy.

Au début du XVII­e siècle, on retrouve une définition plus proche de celle du Petit Larousse d’aujourd’hui, soit «homme qui s’occupe du gouvernement civil, qui exerce un pouvoir civil». Mais le Petit Robert considère que cette définition est plutôt littéraire, donc ne devrait pas se retrouver dans le discours courant. Une retenue avec laquelle le Petit Larousse ne s’encombre pas du tout.

Le désavantage de «politique», contrairement à «politicien», c’est qu’il ne se féminise pas bien. Si vous dites d’une femme que c’est «une politique», la confusion avec «la» politique (l’art et la pratique du gouvernement des sociétés humaines) est inévitable. Le mot est donc recensé uniquement au masculin pour le moment. 

Plusieurs ouvrages ajoutent qu’un politique peut aussi désigner un prisonnier politique.


PERLES DE LA SEMAINE

Plusieurs étudiants seront en examen de fin de trimestre cette semaine. Souhaitons-leur d’être plus inspirés que ceux et celles qui ont livré les réponses suivantes. 

«Les avions lançaient de terribles espadrilles contre l’ennemi.»

«Un cheval-vapeur correspond à la force d’un cheval qui traîne sur un kilomètre un litre d‘eau bouillante.»

«Un avion dépasse le mur du son quand l’arrière va plus vite que l’avant.»

«Le tissu cellulaire est le tissu que les prisonniers fabriquent dans leur cellule.»

«Les atomes se déplacent dans le liquide grâce à leur queue en forme de fouet.»


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Orthographe

Chronique pratique

Je me demande s’il est correct en français de dire ou d’écrire des phrases comme: «Je vais aller me pratiquer au golf ce matin.» Ou alors: «Les Alouettes se sont pratiqués au stade hier.» J’ai toujours pensé qu’il fallait dire «pratiquer son golf» ou «les Alouettes ont pratiqué». De même, on devrait demander à une personne quand elle va pratiquer et non «se pratiquer». Il me semble que l’on pratique un sport, une activité, mais on ne pratique pas une personne, donc on ne peut pas se pratiquer. Merci de votre attention. (Robert Cusson, Québec)

C’est plus grave que vous le pensez. Non seulement, en français correct, on ne peut pas «se pratiquer» à un sport, à un art ou à un autre type d’activité, mais on ne peut pas non plus le ou la pratiquer. En fait, pas au sens où vous l’entendez.

La Banque de dépannage linguistique nous informe que pratiquer, en français, c’est «mettre en application» et «exercer une activité, un métier». Voici quelques exemples.

«Plusieurs de mes amis pratiquent le bouddhisme.»
«Je suis beaucoup moins stressée depuis que je pratique le lâcher-prise.»
«Le Dr Vandelac a pratiqué la médecine pendant plus de 40 ans.»
«Depuis leur retraite, nos parents pratiquent la natation, le chant et le jardinage.»

La dernière des quatre phrases pourrait vous laisser croire qu’il n’y a pas de problème, mais dans celle-ci, «pratiquer» est synonyme de «faire» (du piano, de la natation). Il n’est pas synonyme de «s’entraîner», «répéter», «travailler», «s’exercer»... C’est en ce sens que «pratiquer» est considéré comme un anglicisme sémantique. Le Multidictionnaire et Usito abondent dans le même sens, alors que le Petit Robert le mentionne comme régionalisme critiqué. Il faudrait donc formuler autrement les exemples que vous soumettez.

«Je vais aller m’exercer au golf ce matin.»
«Les Alouettes se sont entraînés au stade hier.»
«Quand vas-tu répéter ton solfège?»

Vous vous doutez bien que, dans ce contexte, on évitera de dire «une pratique» quand on parle d’un entraînement, d’une répétition, d’un exercice, d’une séance de travail.

Qu’en est-il de «se pratiquer»? On y recourra non pas au sens de s’entraîner, mais dans des tournures plus impersonnelles passives, synonymes d’«être en usage, se faire de façon régulière, être employé couramment». Cela étant, «se pratiquer» est toujours à la troisième personne, jamais à la première ni à la deuxième.

«Le surf se pratique beaucoup en Californie.»
«Ma grand-mère trouve que les bonnes manières ne se pratiquent guère aujourd’hui.»
«Devant la crise climatique, l’achat local se pratique de plus en plus.»

Le verbe «pratiquer» est finalement utilisé dans des contextes plus précis, comme exercer un acte médical, une opération manuelle, ou aménager, exécuter une ouverture, un passage, certaines constructions.

«C’est la Dre Dubé qui pratiquera l’opération.»
«C’est seulement après avoir bien ajusté les deux pièces qu’on pratique la soudure.»
«J’ai pratiqué plein de petits trous dans la boîte pour que ton hamster puisse respirer.»

Perles de la semaine

Parfois, il suffit d’une lettre et tout fout le camp, comme nous le rappellent ces perles de «La presse en délire»...

«À vendre : caisses de con pour disco [son].»

«Faites parvenir vos dos à la Société canadienne du cancer.»

«Livraison de liqueurs douches à domicile [douces].»

«Marchandise réduite de 50 % : corduroys, pantalons rayés, chemises, démardeurs…»

«L’école commerciale Alphonse-Desjardins : plus q’une école!»

«Nourriture pour chier Kibble Food [chien].»


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Séance d'orthographe

Le cas Evenko

CHRONIQUE / Lorsque le producteur et diffuseur montréalais Groupe Spectacles Gillett est devenu Evenko en 2011, les dirigeants ont décidé que ce nouveau nom commencerait non pas par une majuscule mais par une minuscule (evenko).

À l’annonce de cette nouvelle, plusieurs médias ont sans hésitation suivi cette orthographe particulière et la respectent encore aujourd’hui.

De mon côté, en constatant cette subordination presque instantanée chez certains collègues, je n’ai pu m’empêcher, sourire en coin, de m’imaginer tous les éditeurs québécois de grammaires et de dictionnaires renvoyant leurs ouvrages à l’imprimerie pour tenir compte de cette nouvelle réalité. Désormais, au chapitre nous expliquant que la première lettre d’un nom propre est toujours une majuscule, on lirait: «Exception: evenko.»

Ce n’est évidemment pas ça qui s’est passé. Mais à voir d’importants médias se plier sans hésitation à cette graphie particulière, la question se pose: doit-on absolument respecter les spécificités des noms propres même lorsque celles-ci vont à l’encontre des règles de grammaire, de prononciation, de syntaxe ou d’orthographe?

Vous devinez bien que non. En fait, on peut le faire, mais rien ne nous y oblige. Car le choix d’Evenko n’est pas une exception imposée : il s’agit tout simplement d’une signature graphique. Ce n’est pas une nouvelle règle qu’il faut respecter au doigt et à l’œil.

Remarquez, la compagnie est parfaitement dans son droit d’agir ainsi. Elle peut aussi étendre cette particularité à toutes ses communications écrites, internes comme externes.

Mais en dehors d’Evenko, plus d’obligation. Si les clients, les entreprises partenaires ou les médias décident de respecter cette originalité, c’est seulement et uniquement par courtoisie, rien d’autre.

On pourrait mettre Ici Télé, Ici Première, Ici Explora et Ici Patati Patata dans le même bateau. Faut-il absolument toujours écrire ICI entièrement en majuscules comme le fait le réseau? Comme le mot «ici» n’est pas un sigle (comme SQDC ou FTQ), rien ne justifie l’utilisation exclusive de majuscules... sauf la signature graphique.

L’exemple ultime, c’est... le journal que vous tenez en ce moment! Lors de la dernière refonte des grilles graphiques, les publications du Groupe Capitales Médias ont laissé tomber, à la une et dans leurs logos, la majuscule de l’article initial (la Tribune, le Soleil, le Quotidien...).

Inévitablement, un lecteur de La Tribune a fini par me poser la question : fallait-il désormais écrire «la Tribune»?

Eh non! La bonne vieille règle prévaut toujours (il y a une règle spécifique pour les journaux et périodiques, car leur nom est à la fois un titre et une raison sociale): une majuscule à l’article (s’il fait partie du titre), une autre au premier nom et, le cas échéant, à l’adjectif qui se trouve entre les deux (tel Le Nouvel Observateur). Si vous portez attention, les journalistes continuent de suivre cette règle dans leurs textes.

La majuscule disparaît dans l’article lorsqu’il y a contraction, le plus souvent avec les prépositions «à» ou «de».

«J’ai renouvelé mon abonnement au Soleil.»
«Elle a lu l’info dans un article du Quotidien.»

Que retenir de tout ça? Que si l’on dispose d’une certaine liberté quant à ce qu’on fait chez soi, il ne faudrait quand même pas penser que le reste du monde va ensuite aller chercher la baballe comme un bon chien-chien. Aux dernières nouvelles, les professionnels de la communication, dont les journalistes, se réfèrent toujours au Petit Robert, au Petit Larousse, au Multidictionnaire et à l’Office québécois de la langue française. Imaginez s’il fallait en plus qu’ils se plient aux fantaisies de chacun!


Perles de la semaine

Quelques «Hein?» du Protégez-vous et autres...

«Imitation dried noodle [similinouilles déshydratées]»
Imitation séché nouilles

«Little circle fried shrimp flour [farine pour crêpes vietnamiennes aux crevettes]»
Farine du petit cercle frit avec crevette

«Add a fried squid starter [ajoutez une entrée de calmars frits]!»
Ajoutez un démarreur de calamars!

«Hygienic liner for fitting purposes [protège-slip adapté]»
Revêtement de hygiénique pour des buts convenables

«Smile, you are eating right [souriez, vous mangez bien]!»
Souriez, vous êtes bien manger!

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Séance d'orthographe

Reculer sur l’avance

CHRONIQUE / J’écoute beaucoup d’émissions sportives et je suis toujours dérangée d’entendre: «Ils ont une avance de 3 à 0.» Il me semble qu’on doit dire: «Ils ont une avance de trois parties.» Ou alors «ils sont en avance 3 à 0». Qu’en pensez-vous? (Olyve Legendre, Québec)

Disons ici que le commentateur sportif agglutine deux concepts afin de livrer le plus d’information avec le moins de mots possible. Ce faisant, il massacre un peu le véritable sens.

Parce que 3 à 0, ce n’est pas une avance: c’est une marque, un score, un pointage. Comme vous le dites, l’avance, ici, ce sont les trois points de plus du sportif ou de l’équipe sportive qui mène.

Le problème du commentateur, lorsqu’il commence sa phrase par «tel athlète» ou «telle équipe a une avance de trois points», c’est qu’il se retrouve coincé: il a donné l’avance, mais pas le nombre de points marqués dans chaque camp. C’est bien beau, une avance de trois points, mais encore faudrait-il informer du score les auditeurs ou les téléspectateurs qui viennent d’arriver. Alors il prend un raccourci... dans lequel la précision du vocabulaire se fait raboter.

Pourtant, il suffit de quelques ajustements pour obtenir une tournure tout à fait correcte. On peut, comme vous le suggérez, juxtaposer la locution adverbiale «en avance» avec le score, lequel emprunte dans ce contexte une fonction proche de l’adverbe. Il est également possible de recourir à «prendre l’avance» ou à «d’avance». On peut aussi simplement créer une autre phrase pour donner le pointage.


«Rafael Nadal prend l’avance 40-15 sur Roger Federer.»

«Les Maple Leafs ont une avance de trois buts, c’est maintenant 4 à 1.»

«L’équipe n’a plus qu’un point d’avance, la marque est de 6 à 5 en huitième manche.»


                                                                            ***


«La locution "par exemple" est parfois utilisée par les Québécois sans qu’il y ait d’exemple à souligner. Elle remplace souvent "toutefois".» (Robert Aucoin, Lévis)


Encore une fois, nous avons affaire à un tour langagier presque disparu outre-Atlantique mais toujours bien vivant ici. Car, ne vous détrompez pas, il ne s’agit pas d’une invention québécoise mais bien française, dont on trouve encore des traces dans les vieux dictionnaires, tel le Trésor de la langue française, et même dans des ouvrages plus récents. Benoît Melançon, du blogue L’Oreille tendue, en a débusqué dans des romans français publiés en 1956 et en 1987.

Ce «par exemple», que beaucoup de Québécois prononcent «parzempe» (Léandre Bergeron l’a écrit ainsi dans son «Dictionnaire de la langue québécoise») et placent en fin de phrase, exprime une forme d’opposition, le plus souvent une restriction ou une condition. Il est synonyme de «par contre», «en revanche», «cependant», «malgré tout», «quand même», «en dépit de cela» ou tout simplement «mais». Tous ces mots et locutions sont à privilégier dans un contexte de langue soutenue. Dans les énoncés qui suivent, on pourrait remplacer «par exemple» par «mais» en début de phrase.


«Ça va pour cette fois. Ne recommence pas par exemple!»

«Je prends deux sucres dans mon café. Sans lait par exemple!»

«J’ai pris deux robes. Je ne les ai pas essayées par exemple.»


Perles de la semaine


Il y a les études biologiques... et les réponses d’examen bio-illogiques.


«Le tissu tissé autour de notre corps est le tissu tissulaire [cellulaire].»

«C’est dans les chromosomes qu’on trouve le jeune homme [génome].»

«L’os de l’épaule s’appelle la canicule.»

«Le fessier est un organe en forme de coussin qui sert à s’asseoir.»

«Quand une femme n’a plus de règles, c’est la mésopotamie.»


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Séance d'orthographe

Le tour du petit coin

CHRONIQUE / Moi, ce qui me turlupine, c’est de lire et d’entendre des gens qui utilisent le terme «salle de bain» plutôt que «toilette». Au restaurant, j’imagine la personne qui sort de ladite pièce avec une serviette enroulée autour du corps et qui retourne finir son repas. (Christian Lévesque, Lévis)

N’oublions pas qu’en Amérique du Nord, la toilette est le plus souvent dans la salle de bains, alors qu’en Europe, elle est la plupart du temps installée dans une pièce différente. Si les gens ont coutume de dire qu’ils vont à la salle de bains quand ils sont chez eux, il est compréhensible qu’ils gardent ce réflexe lorsqu’ils sortent de la maison.

Notons simplement que les personnes qui emploient plutôt les expressions «aller à la toilette» (moins courant) ou «aller aux toilettes» (les deux formes sont acceptées) n’ont pas besoin de faire la précision où qu’elles soient.

Peut-être avez-vous déjà aussi entendu «chambre de bains» dans des conversations? Le Grand Dictionnaire terminologique explique que «chambre de bains» est «souvent présenté comme un calque de l’anglais à éviter, alors qu’il s’agit plutôt d’un terme d’origine française. On trouve l’expression chez des auteurs français du XIXe siècle. Ce terme est toujours employé dans certaines aires francophones. Le mot "chambre" était déjà utilisé en ancien français pour désigner une pièce quelconque de la maison».

Il reste que «chambre de bains» est surtout présent dans la langue familière, alors que «salle de bains» est accepté dans tous les contextes.

L’avantage qu’offre la locution «salle de bains», c’est qu’elle ne dit pas forcément ce qu’on s’en va faire, et il est fort possible que cela convienne à certaines personnes. Dans certaines cultures ou à d’autres époques, mentionner qu’on se rend aux toilettes ne fait pas ou ne faisait pas partie des règles de bienséance. Par exemple, je me souviens d’avoir lu un roman d’Agatha Christie dans lequel le personnage d’Ariadne Oliver demande au détective Hercule Poirot où il s’en va. Et celui-ci de répondre: «Je croyais que cette question était considérée comme impolie chez les Anglais [Hercule Poirot est Belge].»

«Pardon!» répond Mrs. Olivier. Et, à part soi: «Mais ce n’est pas la direction des toilettes.»

Évidemment, il existe plusieurs autres façons dans la francophonie d’exprimer plus ou moins explicitement ce qu’on s’en va faire : aller aux cabinets, au petit coin, à la cuvette, au lieu d’aisance ou d’hygiène, sans oublier les W.-C. (qui se prononcent «vécé», mais certains disent aussi les «waters») que nos cousins français affectionnent tant!

Vous aurez remarqué que j’ai écrit «salle de bains» avec un s tout au long de cette chronique. Parce que, autre chose que les gens oublient, la grande cuve en émail servant à se laver n’est pas un bain mais une baignoire! La salle de bains n’est donc pas la salle où il y a un bain, mais la salle où on prend «des» bains.

Mais rassurez-vous : écrire «bain» au singulier est aussi accepté, les grammairiens reconnaissant que l’on peut également définir la salle de bains comme la pièce où l’on prend «un» bain.

 

Perles de la semaine

Les souvenirs de «La presse en délire», il y a quelques semaines, ont suscité bien des réactions. En voici d’autres!

 

«La ligue de balle molle fête ses champignons [champions].»

«Les Nordiques visent une victoire consécutive»

«Bienvenue au Salon de l’auto neuve usagée»

«Le nouvel album de Céline Dion s’intitule "Les chemises de ma maison" [chemins].»

«Spécial de la fête des Pères : bas de nylon Discrétion»

 

Source: «La presse en délire», collectif, Ludcom inc., 1982.

 

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Séance d'orthographe

6760, St-Vallier, Montréal

CHRONIQUE / Pourquoi entend-on parfois des «soixante et six» et jamais des «cinquante et sept» ni des «trente et deux»? (Jean-Marc Pagé, Saguenay)

Votre question me permet de rafraîchir ma chronique du 4 novembre 2011, au profit des lecteurs et lectrices qui n’ont pu en prendre connaissance à l’époque.

Robert Léger a-t-il commis une grosse faute de français en faisant chanter «soixante et sept, soixante, Saint-Vallier, Montréal» par Pierre Bertrand dans «Tous les palmiers»?

Il ne serait pas le premier! Bon nombre de nos concitoyens sont toujours accrochés aux «soixante et deux», «soixante et neuf», «soixante et seize» (au lieu de «soixante-deux», etc.). Le plus particulier, c’est que cette surutilisation de la conjonction «et» ne se produit qu’avec «soixante». Personne n’est tenté de lancer un «quarante et trois» ni un «cinquante et quatre».

La linguiste Sophie Piron explique que cette manie de mettre des «et» avec «soixante» est le résidu d’une ancienne façon de compter qui a eu cours jusqu’au Moyen Âge. Les «et» régnaient partout pour unir les dizaines et les unités. Nos ancêtres médiévaux disaient couramment «vingt et deux», «trente et huit», «cinquante et six».

Aujourd’hui, les derniers vestiges de cette parlure sont les nombres qui se terminent par 1, de 21 à 71 (11 dans ce dernier cas), et les «Mille et une nuits» (car on devrait dire «mille une nuits»). Même 81 et 91 se sont ralliés à la règle générale et ont foutu leur «et» à la porte.

Par contre, 80 et 90 sont des artefacts de l’époque où l’on comptait par vingt. Le système vicésimal, apparu au temps des Gaulois, allait comme suit: «vint», «deux vins» (40), «trois vins» (60), «quatre vins» (80), «cinq vins» (100), «six vins» (120), etc. À 200, c’était «dis vins»!

Qu’en était-il alors de 30, 50, 70 et 90? On disait «vint et dis», «deux vins et dis», «trois vins et dis» et... «quatre vins et dis»!


                                                          ***


«Est-ce qu’on dit "j’ai été " ou "je suis allé à la pharmacie"? Quelle est la nuance?» (Richard Gaudreau, Magog)


Souvenirs de ma chronique du 19 décembre 2003. Je sais, ça commence à dater...

Une phrase tirée du «Dictionnaire des difficultés du français» des éditions Le Robert résume bien le dilemme: «Nous écrivons "je suis allé", mais nous disons plus volontiers "j’ai été". »

Les ouvrages que j’ai consultés ne s’entendent pas sur le sujet. Péchoin et Dauphin considèrent comme populaire l’utilisation du verbe «être» à la place du verbe «aller». Ils la tolèrent à l’oral mais la proscrivent à l’écrit.

Mais d’autres dictionnaires n’y voient rien de répréhensible. Le Petit Robert mentionne l’usage aux temps composés («il a, avait, aura été à Londres»), sans préciser qu’il est familier. Joseph Hanse ajoute que, dans le cas où «aller» est synonyme de «se porter», il faut utiliser «avoir été». Exemple: «Mon fils va bien aujourd’hui, mais hier, il a mal été.»

Pourtant, tous acceptent la substitution d’«aller» par «être» au passé simple, dans un style littéraire («il s’en fut aussitôt»).

Alors, que faire? Recourir à «aller» vous vaccine contre les puristes. Mais si quelqu’un vous reprend, armez-vous d’un Petit Robert et rendez-vous à la définition du verbe «être», article III, section 3.


Perles de la semaine


Les Français aussi ont leurs «Star Académie» et autres téléréalités pleines de perles...


«Tout le monde a mis les mouchées doubles.»

«J’t’aimais à la folie à en devenir folle.»

«Les paroles de la chanson sont un peu tirées du nez.»

«Je passe du coq à l’homme.»

«C’est celle que j’ai le plus d’affinités en commun.»


Source : «L’intégrale des perles», Sébastien Lebrun, City Editions, 2007.


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Séance d’orthographe

Je vous prie de prier

CHRONIQUE / Pouvez-vous expliquer ou justifier la locution «je vous en prie» en réponse à un remerciement? On prie l’interlocuteur de quoi, au juste? (Simon Théoret, Gatineau)

Plusieurs forums sur la toile se perdent en conjectures sur cette question, alors que la réponse est beaucoup plus simple.

À la base, prier quelqu’un, c’est le supplier, l’implorer, lui demander une faveur avec insistance et humilité, nous dit le Trésor de la langue française.

Au fil du temps, le sens de cette locution s’est atténué, perdant la notion de supplication, pour exprimer une forme de politesse dans une requête.


«Je vous prie de bien suivre la procédure.»

«Nous vous prions de vous nommer avant de prendre la parole.»


Cette politesse s’est par la suite révélée très utile lorsque des sentiments un peu moins louables entraient en ligne de compte, telles l’exaspération, l’incrédulité, la réprobation, l’expression d’un ordre, la protestation… «Prier quelqu’un» est devenu la formule par excellence pour atténuer les propos dans certains contextes plus forts en émotions.


«Arrêtez ce vacarme, je vous en prie!»

«Je t’en prie! On ne me la fait pas, à moi!»

«Pas encore du ragoût ce soir, je t’en prie!»

«Elle le pria de se dépêcher.»


C’est avec l’idée d’une humble protestation qu’il faut considérer «je vous en prie» comme réponse à une personne qui vient de nous remercier. Le Trésor de la langue française parle «d’éluder des remerciements», au sens de les esquiver, de protester avec humilité. On sous-entend qu’on n’est pas digne de ces remerciements, on minimise l’importance du geste qu’on a posé, comme le veut une certaine charité chrétienne.


«Je vous en prie, c’est tout naturel d’agir ainsi dans les circonstances.»

«Ce n’est rien, je t’en prie! Je n’ai fait que mon devoir!»

«Je vous en prie, c’était la moindre des choses.»


«Je vous en prie» peut également être utilisé comme synonyme d’«allez-y», «n’hésitez pas» ou «ne vous gênez pas» lorsqu’une personne nous formule une demande, pour qu’elle se sente à l’aise de le faire. Cette intention de rassurer peut aussi s’exprimer sans qu’il y ait eu de requête initialement.


«Si tu peux emprunter ma voiture? Mais je t’en prie!»

«Prenez le temps de vous asseoir, je vous en prie.»


En français, parmi les autres réponses possibles à un remerciement, il y a «de rien» ou «il n’y a pas de quoi». Mais selon la Banque de dépannage linguistique, il faut éviter «bienvenue», considéré comme un anglicisme sémantique, calqué sur l’anglais «you are welcome».

La BDL argüe qu’en français, le mot «bienvenue», lorsqu’il est utilisé seul, exprime un souhait pour accueillir une ou des personnes, comme dans «bienvenue à nos nouveaux employés!»

Par contre, lorsqu’on dit qu’une chose est bienvenue, c’est qu’elle tombe à point, par exemple une pluie bienvenue après une sécheresse. Dans ce contexte, ce n’est peut-être pas la meilleure réponse à faire à un remerciement («ça tombe à point!»)

Mais il existe un sens au mot «bienvenu» quand même proche de l’anglais: lorsqu’on dit qu’une personne ou une chose est la bienvenue, on signifie qu’elle est accueillie avec plaisir.

Mieux vaut alors répondre «ça me fait plaisir», autre formule acceptable. On sera très près du sens anglais de «bienvenue» et on n’écorchera les oreilles de personne.


PERLES DE LA SEMAINE

Tous les journalistes vous le diront : trouver le titre d’un article est un art et un défi, étant donné l’espace souvent restreint et le manque de temps. Ça donne parfois de belles perles.

«Un homme se tue et prend la fuite!»

«Northfield planifie de planifier un plan stratégique»

«Une femme manque à l’appel depuis sa disparition»

«Les programmes d’alphabétisation au Missippi s’améliorent»

«Les sans-abri survivent à l’hiver : que faire?»


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Séance d'orthographe

L’affaire de personne

CHRONIQUE / «Bravo pour votre chronique que je lis à chaque parution. Mon questionnement concerne certaines tournures négatives. Que penser des "il n’y a pas personne", "personne ne veut pas", "il y a longtemps que je n’ai pas mangé", "ça fait longtemps que je ne l’ai pas fait "?» (Gilles Vachon, Saint-Michel-de-Bellechasse)

Avant tout, je vous précise que les réponses proviennent de chroniques antérieures, publiées respectivement le 13 mai 2005 et le 15 avril 2011. Si je le mentionne, c’est parce que je ne veux pas me faire accuser par les lecteurs plus assidus de vous servir du réchauffé en catimini. Or, d’autres amateurs de la chronique ont perçu ces dates comme un reproche, comme si j’étais frustré qu’ils ne se souviennent pas que j’avais déjà répondu à ces questions. J’espère que mes intentions sont maintenant claires pour tout le monde.

Donc, doit-on dire «il y a longtemps que je t’ai vu» ou «que je ne t’ai pas vu»? «Le bon usage» de Grevisse et Goosse m’indique qu’il faut utiliser cette expression à la forme négative. «Il y a longtemps que je ne t’ai pas vu» veut dire «je ne t’ai pas vu pendant longtemps» ou «j’ai été longtemps sans te voir».

Malheureusement, on a tendance à croire que cela signifie «il s’est passé beaucoup de temps depuis la dernière fois que je t’ai vu», d’où la tentation de laisser la phrase à la forme affirmative.

Mais j’ai un truc pour vous : remplacez «longtemps» par «une semaine», «trois mois» ou «cinq ans». Direz-vous «cela fait une semaine que je t’ai vu» ou «que je ne t’ai pas vu»?

Je suis assez certain que, d’instinct, vous serez enclin à choisir la deuxième option.

Poursuivons avec le pronom indéfini «personne». Il faut être très prudent avec les doubles négations, qui parfois s’additionnent pour exprimer l’inverse, parfois non.

Ainsi, «ne» et «pas», lorsqu’ils sont utilisés ensemble, sont considérés comme un seul et même adverbe de négation. Idem avec «ne» et «personne».

On dira donc «il n’y a personne» ou, dans la langue familière (qui fait ellipse du «ne»), «y a personne». Dire «il n’y a pas personne», c’est additionner deux négations, ce qui équivaut à dire «il y a quelqu’un». Dans le même sens, «personne ne veut pas» signifie «tout le monde veut». En fait, «personne» et «pas» ne s’utilisent jamais ensemble.

Par contre, avec les mots «jamais», «plus» et «rien», «personne» reste de l’ordre de la négation simple.

«Personne n’a jamais réalisé un tel exploit.»

«Il n’y a plus personne ici.»

«Personne ne peut rien faire.»

Il y a des cas où «personne» veut dire «quiconque», «quelqu’un». Le mot est alors utilisé sans «ne».

«Tu le connais mieux que personne.»

«Elle s’est faufilée sans se faire voir de personne.»

«Il ne croyait pas rencontrer personne de son village [le «ne pas» est ici rattaché à «croyait» et non à «rencontrer»].»


Perles de la semaine

Cette semaine, des perles du jeu-questionnaire télévisé français «Le maillon faible». Les concurrents qui ont donné ces réponses ne peuvent mieux seoir à ce titre.


«Quel fleuve traverse Budapest, la capitale de la Hongrie?»

Le Rio Grande.


«Qui fut maire de Paris de 1977 à 1995?»

Louis XIV.


«David Douillet est ceinture noire de...»

Rugby.


«Comment appelle-t-on les habitants de l’Australie?»

Les australopithèques.


«Comment appelle-t-on les habitants de Périgueux?»

Les Péruviens.


Source : «L’intégrale des perles», Sébastien Lebrun, City Editions, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.


Séance d'orthographe

Que vous dirais-je?

CHRONIQUE / On entend de plus en plus de gens commencer leurs interventions par « je vous dirais que... » Est-ce un anglicisme? (Réjeanne Lamothe, Québec)

C’est très certainement un tic de langage, ou ce qu’on appelle aussi une béquille en communication orale, soit l’emploi d’un mot ou d’un tour qui revient anormalement souvent dans le discours de quelqu’un. J’ai d’ailleurs déjà fait partie, à une autre époque, des gens qui semaient des «je vous dirais» à tout vent.

Habituellement, plus une personne est stressée, plus ses tics de langage ressortent. Et comme on est généralement un peu plus nerveux lorsque l’on prend la parole devant un public ou à la caméra, il est presque naturel que les béquilles soient plus perceptibles dans ce contexte, même pour les professionnels, qui se retrouvent, à l’occasion, dans des situations plus stressantes (par exemple une intervention en direct plutôt qu’en différé). 

Il s’agit évidemment d’une explication et non d’une excuse. Toutes les personnes qui étudient les communications orales apprennent généralement à surveiller leurs tics de langage et à tenter de s’en départir. C’est souvent plus facile à dire qu’à faire.

Mais vous avez raison, il pourrait y avoir beaucoup moins de «je vous dirais que...» dans les médias, d’autant plus que les retirer n’enlève rien à l’essentiel du propos. Dans son livre «Le point sur la langue», le chroniqueur Louis Cornellier confie sa saturation envers ces personnes qui répondent à vos questions «en vous disant qu’ils vont vous dire... ce qu’ils vont vous dire!»

Maintenant, peut-on parler d’anglicisme? Aucune des sources que j’ai consultées ne l’affirme comme tel.

Il est vrai qu’«I would say» est une tournure très répandue en anglais. Mais en fouillant dans quelques dictionnaires d’anglais et d’anglais-français, je n’ai trouvé qu’une seule source qui comporte une définition précise pour cette locution: «S’emploie pour donner son opinion même si on sait que les autres pourraient ne pas être d’accord» ou «lorsqu’on n’est pas très sûr de sa réponse», nous dit le Dictionnaire d’anglais contemporain Longman. Et, effectivement, ce sont deux contextes où «je vous dirais» est souvent employé en français.

Le Robert & Collins, lui, donne deux exemples: «I would say she’s intelligent», traduit par «je dirais qu’elle est intelligente», et «I would say she was 50», traduit en «je dirais qu’elle a 50 ans».

Donc, à moins d’être passé à côté de quelque chose, je ne pense pas que ce soit suffisant pour conclure à l’anglicisme. Et même si cette abondance de «je vous dirais» nous venait de l’anglais, elle ne semble pas, grammaticalement parlant, aller à l’encontre des règles du français.

Dans la Banque de dépannage linguistique, on souligne en effet, dans un article sur les valeurs modales du conditionnel, que ce dernier sert à «exprimer des réserves sur ce que l’on affirme», ce qui correspond aux deux exemples que donne le Robert & Collins et nous confirme que cet usage est licite dans ce cas-ci.

Maintenant, est-ce que cela veut dire que «je vous dirais» n’est jamais utilisé abusivement? Bien sûr que non! Louis Cornellier souligne une citation de Gaétan Barrette, questionné en 2015 sur les perspectives de l’économie québécoise: «Je vous dirais qu’avec ce que j’ai entendu aujourd’hui, les choses paraissent très bien pour le futur.» On peut se demander où est l’hypothétique, la condition ou l’atténuation dans son affirmation. En fait, on semble plus près ici de la définition du Longman, soit une opinion donnée en sachant qu’elle ne fera pas l’unanimité. Le député aurait très bien pu employer le futur simple («je vous dirai»)... ou commencer directement sa phrase au mot «avec».

En conclusion, un feu jaune sur «je vous dirais» n’est sans doute pas une mauvaise idée.

Perles de la semaine

L’édition souvenir du magazine CROC rappellera à plusieurs la chronique «La presse en délire», dont voici quelques relents.

«Sondage sur la fusion Hauterive — Baie-Comeau : 60 % contre, 57 % pour.»

«Un congrès rondement pour le mené (mené rondement).»

«Tout tourne rond pour Louise Carré»

«Atelier de relaxation : FIN DE SEMAINE INTENSIVE!»

«Joyeuses de balle molle recherchées (joueuses).»


Source: «La presse en délire», collectif, Ludcom inc., 1982.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

séance d’orthographe

Pas besoin de « de »

CHRONIQUE / J’aimerais que vous traitiez du «de» que des personnes glissent parfois entre «avoir» et «besoin», ce qui donne: «J’en ai encore de besoin.» Je ne suis plus capable d’entendre cela. Suis-je dans l’erreur? (Suzanne Bérubé, Kamouraska). — Depuis la sortie de la chanson de Kevin Parent «Seigneur», j’obsède sur l’expression «en avoir de besoin», ou sa variante «j’ai de besoin de». Pourquoi ce «de» s’est-il glissé au fil du temps? On dirait que, comme un virus, ça se propage! (Pierre Racine, Jonquière).

«Avoir de besoin» est simplement une vieille tournure française qui a persisté ici. Comme bien de ses semblables québécoises, elle n’a pas suivi la même évolution que dans l’Hexagone parce que coupée de celui-ci.

Il ne s’agit donc pas d’une erreur récente commise par Kevin Parent ni par d’autres gens qui ont imité le chanteur en ajoutant inutilement la préposition «de». C’est même tout le contraire: le «de» était probablement là au départ et il a fini par disparaître dans l’usage courant.

Aujourd’hui, «avoir de besoin» est à éviter dans la langue soutenue, mais la locution est tolérée dans la langue familière (ce qui inclut les chansons de Kevin). J’ajouterai que j’entends cette expression autour de moi depuis ma petite enfance et elle a fort probablement déjà fait partie de mon vocabulaire.

Je rajouterai, à la défense d’«avoir de besoin», qu’il y a en français plusieurs tournures passées et présentes dont la syntaxe est vraiment très proche. Commençons par Molière qui, dans sa pièce «Les femmes savantes», fait dire par un de ses personnages: «J’aurai soin de vous encourager s’il en est de besoin.» Le Trésor de la langue française, lui, cite George Sand: «Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour amener les gens de chez nous à son invention.»

Vous admettrez qu’entre «être de besoin» et «avoir de besoin», la différence est mince.

Mais plusieurs constructions courantes et pleinement acceptées rappellent également «avoir de besoin». Il vous est sûrement déjà arrivé de dire que vous avez quelque chose «de trop, de plus, de moins»... Ces tournures ne sont pas fautives, même si vous pouvez tout aussi bien enlever le «de» («j’en ai trop, plus, moins»).

De même, quand vous dites, à propos d’une chose, que vous en avez «de côté, de rechange, de reste», vous employez une tournure assez semblable et personne ne vous lance de pierres.

En somme, si «avoir de besoin» sied moins au discours soutenu, il est inutile de diaboliser cette locution à outrance. Laissons-la vivre dans les contextes appropriés.  

Je profite de cette chronique pour vous mentionner que le premier ouvrage qui, dans mes recherches, m’a informé clairement qu’«avoir de besoin» était une tournure vieillie et familière, c’est Usito, le dictionnaire du français québécois conçu à l’Université de Sherbrooke, et qui, depuis jeudi, est maintenant accessible en ligne tout à fait gratuitement. Ni le Petit Robert, ni le Petit Larousse, ni le Trésor de la langue française n’en faisaient mention (le Multidictionnaire comporte un article).

La mission d’Usito est justement d’inclure les particularités du français québécois, mais sans se limiter à celles-ci. Autrement dit, vous y trouverez la même matière que dans un Petit Robert, mais avec les spécificités québécoises en plus.

Je ne peux donc que saluer ce geste de démocratisation de la part de l’Université de Sherbrooke, rendant public un outil pour lequel, justement, beaucoup de fonds publics ont été investis, et je vous conseille fortement d’ajouter usito.usherbrooke.ca à vos onglets, au même titre que la Banque de dépannage linguistique et le Grand dictionnaire terminologique. Avec ces trois sites sous la main, il y a de fortes chances que vous trouviez réponse à plusieurs de vos interrogations. Du moins, un peu plus rapidement qu’en posant la question à un chroniqueur. 

Perles de la semaine

À lire les réponses de ces examens de culture religieuse, on se demande si, au fond, le choix de la laïcité, c’est juste parce que c’est plus simple…

«Personne ne sait à quoi Dieu s’occupait avant de créer le monde.»

«Grâce au serpent, Adam et Ève ont pu avoir un enfant : Jésus-Christ.»

«Dieu a chassé Adam et Ève du Paradis parce que la religion interdit de manger du serpent.»

«Mathieu Zalem a vécu presque 1000 ans.»

«Dieu est monté sur une montagne pour donner à Moïse les tables de multiplication.»

Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Plutôt « aussitôt » qu’« aussi tôt »

CHRONIQUE / Je lis (surtout) et j’entends de plus en plus souvent la formule «aussi tôt que» dans le sens de l’anglais «as early as». Je ne peux m’empêcher de grincer des dents devant ce calque alors qu’en français, «dès» rend parfaitement cette notion. Suis-je trop perfectionniste? (Bernard Landreville, Sherbrooke)

Attention, parce qu’il y a « aussi tôt que » et « aussitôt que », et les deux n’ont pas le même sens. En fait, c’est « aussitôt que » qui est synonyme de « dès que ».

« Venez aussitôt que possible ! »

« Je pars aussitôt que j’aurai terminé. »

Écrire « aussi tôt que » pourrait donc être considéré comme une simple faute de vocabulaire ou de grammaire. Mais il est effectivement fort probable que ce soit l’anglais qui pousse ici à écrire « aussi tôt » en deux mots plutôt qu’en un seul.

Il y a quand même des cas où il est certain qu’on a affaire à un anglicisme : lorsque l’on fait suivre « aussi tôt que » par un nom ou une locution exprimant un moment.

« Vous pourrez transmettre votre demande aussi tôt que la semaine prochaine. »

« Les clients ont commencé à faire la file aussi tôt qu’à 20 h la veille de l’ouverture. »

Dans les deux phrases ci-dessus, on détecte assez rapidement le calque d’« as early as ». En anglais, il est effectivement accepté de dire « as early as Monday, next week, October 1st », etc. Pas en français.

Mais on ne peut pas non plus utiliser « aussitôt que » dans ce contexte, ça ne tiendrait pas debout. Ce serait comme écrire : « Vous pourrez transmettre votre demande dès que la semaine prochaine. » C’est vraiment « dès » qui est la seule option possible ici. 

« Vous pourrez transmettre votre demande dès la semaine prochaine. »

« Les clients ont commencé à faire la file dès 20 h la veille de l’ouverture. »

Est-ce dire que les « aussi tôt que » sont totalement proscrits ? Bien sûr que non. Il est permis de s’en servir de la même façon qu’« aussi tard que ».

« Je ne t’attendais pas aussi tôt que ça ! »

« Elle est arrivée aussi tôt que son mari. »

Avec l’adjectif « possible », on peut écrire « aussitôt » ou « aussi tôt » selon l’intention. Si je vous dis de venir aussi tôt que possible, je vous demande de venir le plus « de bonne heure » que vous le pourrez. Mais si je vous dis « aussitôt que possible », j’exprime « le plus vite possible ». La nuance est subtile, mais peut se justifier dans certains contextes.

Perles de la semaine

Sujet de l’examen : la nature et ce qu’elle nous donne. En tout cas, pas des bonnes notes.

« La mousse pousse sur les troncs d’arbre sous l’effet de la mousson. »

« En automne, les arbres laissent tomber leurs feuilles par lassitude. »

« Grâce à un climat favorable, les Brésiliens fabriquent de l’essence avec la canne à sucre. »

« Un produit lacté est un produit qui contient de la laque. »

« Gutenberg est l’inventeur d’un fromage très apprécié. »

Source : « Le sottisier du bac », Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

Questions ou commentaires ? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Une vie dure une vie

CHRONIQUE / Pourriez-vous confirmer ou infirmer la justesse de la locution «durée de vie», en parlant des produits Apple, par exemple? Il me semble qu’une vie est déjà d’une durée donnée. Ne devrions-nous pas privilégier l’expression «vie utile» lorsqu’on parle d’un bien matériel? (Jean-Marc Pagé, Saguenay)

Si vous tapez la locution «durée de vie» dans le Grand Dictionnaire terminologique, vous obtiendrez plus d’une vingtaine de fiches. Lorsqu’on les épluche, on se rend compte que «durée de vie» est employé pour parler d’une grande variété de choses inanimées, qui vont des gaz en météorologie jusqu’aux neutrons en physique, en passant par les médicaments, les piles solaires, les lampes d’éclairage, le mastic, la publicité et même les jeux vidéos!

Lorsqu’on s’attarde ensuite aux emplois moins spécialisés de «durée de vie», donc plus près de la langue courante (par exemple en gestion et en consommation), on s’aperçoit que les termes et expressions «longévité», «durée de vie», «vie utile» et même «durée de vie utile» s’emploient souvent indifféremment.

Par exemple, en gestion, le GDT définit «durée de vie» par: «Temps pendant lequel un dispositif, un appareil, une machine accomplit une fonction requise dans des conditions d’utilisation données.» Comme terme associé, il mentionne «longévité».

En économie, la définition de «vie utile» est «temps que dure un appareil dans des conditions normales d’utilisation», avec comme termes associés «durée de vie» et «durée de vie utile».

Bref, il semble que, dans le contexte que vous évoquez, vous n’avez pas besoin de chercher midi à quatorze heures : «durée de vie» et «vie utile» veulent dire pratiquement la même chose et peuvent s’employer sans problème pour parler d’objets.

Maintenant, est-ce que la notion de durée est implicite au mot «vie»? Là-dessus, vous avez en partie raison. D’ailleurs, dans la première définition que j’ai citée ci-dessus, le GDT ajoute que la «forme abrégée "vie" est utilisée en français». Autrement dit, il est aussi accepté de parler de la vie d’un appareil pour parler de sa durée de vie.

Quand on regarde dans le Petit Robert, la première définition du mot «vie» est celle du fait d’être vivant. Mais la deuxième est: «Espace de temps compris entre la naissance et la mort d’un individu.» Quand on dit «pour la vie», on veut dire «pour toujours». Quand on nomme des gens à vie, c’est pour le temps qu’il leur reste à vivre.

Pourquoi a-t-on alors senti le besoin de créer la locution «durée de vie»? Probablement parce qu’aucune vie n’a la même durée. Ce n’est pas une unité de temps. Si vous demandez à un commerçant quelle est la vie utile d’un appareil que vous achetez, sa réponse sera une durée, n’est-ce pas? Et si vous le demandez, c’est parce que cette durée peut être très variable et influencer votre décision d’acheter ou non.

Bref, dans ce contexte, le mot «durée» s’avère beaucoup plus précis, voire incontournable.

Perles de la semaine

Cette semaine, un examen théorique sur les sports... où certains élèves se sont beaucoup ennuyés des examens pratiques.
Où ont eu lieu les premiers Jeux olympiques? Réponse: à l’Olympia.
Quelle est la devise des Jeux olympiques? Réponse: il faut gagner pour participer.
Pourquoi les Jeux olympiques coûtent-ils très cher? Réponse: à cause du prix des médailles en or et en argent.
Qu’entend-on par «sport amateur»? Réponse: les sports qu’on fait parce qu’on aime ça.
Donnez un inconvénient et un avantage des sports motorisés. Réponse: ils sont dangereux, mais ils ne sont pas fatigants.

Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

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Séance d'orthographe

Chronique qui a son pareil

CHRONIQUE / J’aimerais savoir si on dit «il n’y en a pas un pareil» ou «il n’y en a pas deux pareils». Merci à l’avance. (Christine Chaumel, Québec)

Dans ma chronique du 15 mars 2013, j’expliquais que cette faute ne vient pas d’une mauvaise compréhension du sens de « pareil », mais plutôt d’une syntaxe déficiente. On ne dit pas « il n’y en a pas un pareil », mais « il n’y en a pas de pareil ». De la même façon que l’on dit « il n’y en a pas de meilleur » et non « il n’y en a pas un meilleur ».

Vous pouvez essayer avec plusieurs autres adjectifs et locutions de comparaison, comme « pire », « tel », « semblable », « identique », « plus beau », « moins grand », etc. Vous constaterez que c’est la préposition « de » qui est appropriée, et non l’article « un ».

« Il n’y en a pas deux pareils » n’a pas tout à fait le même sens. Vous parlez alors d’une multitude d’éléments dont aucun n’est identique à un autre. « Il n’y en a pas de pareil » veut plutôt dire « il n’y a rien de pareil à cette chose-là ».

L’adjectif « pareil » peut être utilisé dans plusieurs sens. Tantôt, il est synonyme de « même » (« rendez-vous à pareille heure demain »). Tantôt, il signifie « tel » (« dans un pareil cas », « devant une pareille insistance »). La plupart du temps, il veut dire « semblable ».

Au Québec, nous avons aussi hérité d’un vieil emploi : « pareil » adverbe.

« Elle et moi pensons pareil. »

« Sans le savoir, vous vous êtes habillés pareil. »

Cet emploi se rencontre aussi dans la langue parlée en France. On en trouve des traces dans la littérature. Il est toutefois critiqué par les grammairiens. « Pareil » veut ici dire « de la même façon », « de manière identique ». On peut également utiliser le véritable adverbe dérivé de « pareil », soit « pareillement ».

« Elle et moi pensons de la même façon. »

« Sans le savoir, vous vous êtes habillés de manière identique. »

Il existe un deuxième emploi adverbial, disparu outre-mer, mais encore bien vivant chez nous : « pareil » synonyme de « quand même », « malgré tout ». Lui aussi est à proscrire dans le discours soutenu.

« Je vais y aller pareil. »

« Je sais que tu l’as déjà fait, mais refais-le pareil. »


Perles de la semaine

La saison de hockey approche, les esprits s’échauffent, et ça se lit sur le site du Sportnographe.

« Je pense que c’est un baume d’air frais. »

« Il sait comment traiter ses joueurs. Pis je pense que les joueurs y mangent son esprit pis ils jouent pour lui. »

« La deuxième finale de la NBA a eu un record d’audition au Canada avec 4,3 millions de personnes. »

« Les Hurricanes étaient accotés au pied du mur. »

« Quand qu’on va visiter des universités américaines, il y a beaucoup de bouche à bouche pour juste voir c’est quoi que quelqu’un peut nous dire sur un joueur qu’on savait pas. »

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Séance d'orthographe

Il happa l’appât

CHRONIQUE / Depuis quelques années, les journalistes semblent avoir découvert le verbe «happer» en pensant que c’est un synonyme de «frapper», alors que, selon Le Robert, «happer» signifie «saisir, attraper brusquement et avec violence». Ainsi, on entend régulièrement aux bulletins de nouvelles qu’une personne a été happée par une auto quand elle a manifestement été frappée. J’ai l’impression qu’on utilise «happer» plutôt que «frapper» parce que ça fait plus recherché. Qu’en pensez-vous? (Michel Truchon, Québec)

J’ai répondu à une question semblable le 9 mai 2014. Effectivement, le verbe «happer» est tellement utilisé pour parler des accidents de la circulation que beaucoup de gens croient qu’il est un parfait synonyme de «heurter». On a fini par perdre de vue le sens premier: «Saisir, attraper brusquement et avec violence.»

«Happer» vient d’une onomatopée d’origine germanique, «happ», qui évoque le bruit de mâchoires qui se referment. En néerlandais, le verbe «happen» veut dire «mordre». Voilà pourquoi la définition première de «happer» est, selon le Trésor de la langue française, «attraper brusquement quelque chose d’un coup de mâchoire, de bec». Les loups, requins et autres prédateurs ont donc happé leurs proies bien avant que les voitures les imitent.

Le mot a fini par emprunter plusieurs significations plus ou moins figurées. On peut aujourd’hui happer quelqu’un qui tente de s’enfuir, happer son trousseau de clefs sur la table en partant précipitamment, être même happé par la beauté des paysages.

Mais pour happer une personne ou une chose au sens propre, il faut soit être plus gros qu’elle, soit arriver à très grande vitesse. Une voiture peut donc happer un piéton ou un cycliste, mais plus rarement une autre voiture. Par contre, ladite voiture peut très certainement être happée par un train.

On ne peut pas non plus utiliser le verbe «frapper», comme vous le suggérez. Il s’agit d’une impropriété. «Frapper» veut dire «donner un coup», ce qui n’est pas la même chose que «heurter, entrer en collision avec quelque chose».

«Les deux voitures se sont heurtées (et non «frappées») à grande vitesse.»

«Le piéton a été happé (ou «renversé») par une déneigeuse.»

Profitons-en pour dénoncer un anglicisme très courant ici : frapper un nœud. Il s’agit d’un calque de l’anglais «to hit a snag». Et un très mauvais calque, car en anglais, «nœud» se dit «knot», alors que «snag» désigne un chicot, c’est-à-dire la partie qui reste d’un tronc ou d’une branche cassés ou coupés.

En français, il faut plutôt dire «tomber sur un os».

Perles de la semaine

Quand Monsieur Caron présente sa carte d’accoutumance-maladie...

«J’ai été opéré d’une éclosion intestinale [occlusion].»

«J’ai consulté un gastro-entéropode.»

«Ma femme fait une dépression, elle boit du noir.»

«Je suis un régime sévère, je mène une vraie vie d’Aztèque [ascète].»

«J’aimerais faire changer mon stérilet. Si je suis ménopausée? Oui, depuis trois ans, pourquoi?»

Source : «C’est grave, docteur? : les plus belles perles entendues par votre médecin», Michel Guilbert, Éditions de l’Opportun, 2014.

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Séance d'orthographe

Des chiffres et des lettres muettes

CHRONIQUE / Souvent, on entend qu’il va faire «si» degrés et non «sisse» degrés. Il en va de même avec «di» et non pas «disse». Est-ce que mes oreilles ont raison de «siller»? (Robert Beauregard, Québec)

Désolé pour vos oreilles, répondais-je le 8 juin 2007, mais les personnes qui prononcent ainsi ont été à bonne école : quand le mot qui suit «cinq», «six», «huit» et «dix» commence par une consonne, la consonne finale du chiffre devient muette.


«Le naufrage a fait [si] morts et [ui] blessés. [Di] personnes manquent à l’appel.»

«J’arrive dans [sin] minutes!»


Ce serait trop beau si c’était aussi simple. Mais il y a des exceptions : dans les dates (quand le mois commence par une consonne), devant «pour cent» et lorsque le numéral est utilisé comme nom ou comme pronom. Dans les deux premiers cas, les deux prononciations sont possibles, et dans les deux autres, il faut prononcer le son final.


«Votre rendez-vous est fixé au [sisse ou si] juillet prochain.»

«J’ai eu 98 [uite ou ui] pour cent à l’examen!»

«Je joue mon [sink] de cœur maintenant (numéral utilisé comme nom).»

«J’ai demandé 12 paires de chaussettes, pas 22! J’en ai 10 [disse] de trop (numéral utilisé comme pronom, remplaçant le mot «paires»).»


Dans les dates, la consonne finale de «cinq» se prononce pratiquement toujours. Avec «pour cent», elle est très souvent muette quand «cinq» fait partie d’un autre nombre («cinq [sink] pour cent et vingt-cinq [sin] pour cent»).

Qu’en est-il pour «sept» et «neuf»? Les prononciations [sè] et [ne] sont considérées comme vieillies, mais on les entend encore (comme dans «1700» et «1900» [«milsèsan, milnesan»]).

Mais «neuf» a une particularité : devant les mots «ans», «autres», «heures» et «hommes», la liaison se fait avec le son [v].


«L’équipe est formée de neuf hommes [nevom]. Ils s’entraînent les lundis à 9 h [neveur].»

«Donnez-moi neuf avocats [nefavoca]. Oh et puis donnez-m’en neuf autres [neuvôtre].»

«Tu as seulement 9 ans [nevan], il te reste encore neuf années [nefané] avant d’être majeur.»


                                                                                          ***


«Dans mon journal ce matin, le journaliste conjugue "renforcer" comme s’il était du second groupe : il renforcit.» (Jean-Marc Pagé, Saguenay)


J’ai répondu à cette question le 7 janvier 2005, mais l’article de la Banque de dépannage linguistique m’apparaît plus complet et plus nuancé. Le voici.

«Sorti de l’usage en France, le verbe «renforcir» au sens de «rendre plus fort» a résisté plus longtemps au Québec à son concurrent «renforcer». «Renforcir» a été usuel en français jusqu’au XVIe siècle, avant d’être évincé par la forme «renforcer». Il s’est alors réfugié dans la langue populaire [...]. Au Québec, «renforcir», courant à l’époque de la colonisation en Nouvelle-France, s’est conservé jusqu’à aujourd’hui, mais son emploi est en recul. Si l’on ne peut considérer son emploi comme fautif, on peut juger préférable, selon les besoins du contexte, de recourir à des équivalents plus actuels, de registre neutre ou soutenu, comme «renforcer» ou «fortifier», mais aussi à des expressions comme «reprendre des forces»; «devenir plus fort», «plus costaud»; «raffermir», «tonifier», «développer ses muscles» ou «muscler» (son ventre, etc.).

Par ailleurs, dans le sens de «rendre plus solide», au propre comme au figuré, «renforcir» pourrait être remplacé par «renforcer», mais aussi par des équivalents comme «consolider», «étayer», «soutenir», «stabiliser». 

De la même manière, le substantif «renforcissement», dérivé de «renforcir», peut être remplacé par l’équivalent «renforcement» ou d’autres plus appropriés, selon le contexte.»

Bref, «renforcir» n’est pas foncièrement mauvais, mais pour l’écriture journalistique, qui doit être de niveau un peu plus soutenu, il vaut mieux l’éviter.

J’ajouterai que le verbe «forcir», bien que rarement utilisé, est correct. Attention toutefois, car il n’est pas synonyme de «forcer», mais plutôt de «se renforcer». Par exemple, on dira d’un enfant qu’il a forci s’il a grandi, s’il est devenu plus fort ou plus massif.

Le Petit Robert note aussi que le vent peut forcir, dans le sens de «fraîchir».


Perles de la semaine

Ces étudiants manquent un peu de culture bio…


«Le système urinaire comprend deux haricots en forme de reins.»

«L’air descend dans les poumons par la tranchée arrière.»

«Les veines du cou sont les veines jugulées.»

«La bile est produite par la vésiculaire binaire.»

«Les rotules sont de petits rots très légers.»


Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


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Séance d'orthographe

113 ans de week-ends

CHRONIQUE / «J’aimerais avoir votre opinion sur l’expression "bon week-end". Nous avons pourtant déjà une belle expression en français : bonne fin de semaine.» (Denise Tremblay, Québec)

Le 6 janvier 2006, je souhaitais un bon anniversaire au mot «week-end», à l’occasion du centenaire de l’entrée de cet anglicisme dans la langue française. Ce mot est en effet accepté depuis 1906.

Il y a treize ans, plusieurs lecteurs auraient aimé que La Tribune bannisse tout mot à consonance anglaise. «Week-end» était le premier cité, mais d’autres comme «leader», «stop» et «interview» figuraient dans leur liste noire. Parce qu’à force de se faire dire qu’il faut éviter les anglicismes dans notre langue, on en est venu à penser qu’un anglicisme est automatiquement mauvais.

Mais un anglicisme, c’est simplement un emprunt à l’anglais. Et il y a des emprunts plus justifiés que d’autres, parce qu’ils comblent un vide lexical ou apportent un synonyme lorsqu’il n’y a qu’un seul terme pour nommer une réalité donnée.

Les anglicismes moins louables sont ceux qui s’imposent lorsque nous avons déjà dans notre langue tous les mots nécessaires pour exprimer la même réalité. Par exemple, l’anglicisme «initier» parasite depuis plusieurs années les verbes «instaurer», «entreprendre», «instiguer», «amorcer», «commencer», «lancer», etc.

Évidemment, «fin de semaine» est plus français que «week-end», mais ce dernier a ses avantages : il est plus court et permet de varier le vocabulaire (avoir un deuxième mot pour nommer la même réalité). Il répond à un besoin, et ce, depuis plus de 100 ans.

Jusqu’à tout récemment au Québec, la locution «fin de semaine» était celle qui était la plus répandue dans la langue courante... et je crois bien qu’elle l’est encore. Mais avec l’explosion des communications, «week-end» a fini par s’installer ici aussi. Et comme il est accepté par tous les ouvrages de référence, on ne peut pas soulever l’argument de la faute de langage pour le faire bannir.

Sachez également que, si les anglicismes vous irritent, l’anglais, lui, est composé de 60 pour cent de mots dérivés du latin et du français. Alors que notre langue a puisé entre trois et cinq pour cent de ses mots dans l’anglais. 

Le plus drôle, c’est que plusieurs de ces emprunts venaient initialement du français et du latin. Par exemple «bougette», qui désignait au Moyen Âge un petit sac dans lequel on mettait son argent. Les Anglais nous l’ont volé, l’adaptant à leur langue, et quelques siècles plus tard, nous leur avons repris, sauf qu’il s’était transformé en «budget»!

Voici une liste de quelques anglicismes désormais bien intégrés au français, avec l’année de leur entrée. L’astérisque indique que le mot venait au départ du latin ou du français.

«puritain»* (1562)

«paquebot» (de «packet-boat», 1634)

«verdict»* (1669)

«vote»* (1702)

«redingote» (de «riding-coat», 1725)

«club» (1774)

«romantique»* (1776)

«officiel»* (1778)

«disqualifier»* (1784)

«stop» (1792)

«handicap» (1827)

«leader» (1829)

«interview»* (1880)

«klaxon» (1914)

«slogan» (1933)

«stress» (1950)

«jogging» (1974)

Vous voyez : quelle hémorragie si nous proscrivions tout mot hérité de l’anglais! Tel n’est donc pas l’objectif de la chasse aux anglicismes. Ajoutez tous les emprunts aux autres langues (italien, espagnol, allemand, arabe, turc, etc.) et le fait qu’il reste à peu près 200 mots d’origine gauloise en français, et vous comprendrez que la pureté linguistique absolue n’est pas de ce monde, loin de là.


Perles de la semaine

Vous connaissez le jeu des définitions? Eh bien... ce qui suit n’est exactement pas ça : ce sont plutôt de véritables réponses d’examen.

«Les deux faces d’une feuille de papier sont le recto et le verseau.»

«Un quotidien est un journal qui parle de la vie quotidienne.»

«Un liquide est potable lorsqu’on peut en boire un pot sans problème.»

«La pasteurisation s’appelle ainsi parce qu’elle a été inventée par des prêtres protestants.»

«Une espèce comprend tous les gens qui se reproduisent entre eux.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.