Nadia Bertrand et Sébastien Dubois sont partis de Saint-Siméon en octobre 2014 en vélo tandem. Ils ont bourlingué partout dans le monde en troquant des peintures et de menus travaux contre le gîte et le couvert.

Rouler sur l’art

CHRONIQUE / –Est-ce que ça t’a étonnée que ça fonctionne partout?

— Non.

Devant moi, dans un joli café, Nadia Bertrand me raconte les quatre dernières années passées à voyager avec son amoureux, Sébastien Dubois, avec, comme monnaie d’échange, des pinceaux.

Ils ont roulé sur l’art.

Littéralement.

Ils sont partis du petit village de Saint-Siméon en octobre 2014, en vélo tandem. Nadia avait 40 ans. «On pensait partir un an au début, on ne savait pas trop. On ne voulait pas trop s’éloigner pour commencer, pour voir comment ça irait. Notre première destination, c’était les Keys en Floride, ça nous a pris trois mois y arriver.»

En pédalant à l’unisson.

Partout où ils sont passés, ils proposaient de peindre un tableau contre toutes sortes de choses, un toit, un repas. «Sébastien était plus incrédule au début. Il était surpris chaque fois que ça marchait. Il l’est encore.»

Nadia, elle, avait déjà testé la formule, ça faisait déjà cinq ans qu’elle troquait à temps plein, dont la dernière année à Québec, où elle arrivait à se «dessiner» du lait et des œufs au dépanneur, un copieux repas au restaurant, des croissants chez le boulanger, même un café chez Tim Hortons. 

Avec son kit de peinture comme porte-monnaie.

Elle avait eu droit à toutes sortes de réactions, du «ça ne se fait pas, voyons» à «c’est formidable».

C’est comme ça qu’elle est partie avec Sébastien par un beau, et froid, jour d’octobre, en se disant que tout était possible. Quand ils sont arrivés à Perry en Floride, ils ont croisé le maire et, parle, parle, jase, jase, ils se sont retrouvés à faire une fresque sur un des murs du poste de police.

Sébastien y a donné un concert d’orgue.

Ils sont restés là six mois, ont dû partir pour des questions de paperasse et de durée de séjour. Ils ont rappelé le monsieur qu’ils avaient croisé en Georgie, et qui leur avait laissé son numéro de téléphone, au cas où ils voudraient vendre leur tandem. «Son fils était autiste. Le tandem, c’était la seule façon de le rendre calme.»

Avec l’argent, ils ont filé en Nouvelle-Zélande.

«Quand on est arrivés là-bas, on s’est cherché un autre tandem, on a peint une voiture contre une location de deux mois.» Et puis, parle, parle, jase, jase, ils se sont retrouvés dans un village à 1000 kilomètres d’Auckland. «C’était la sœur d’une fille qu’on avait rencontrée. Elle cherchait des gens pour peindre sa maison. On est restés là pendant un mois, logés, nourris.»

Le soir, ils allaient pêcher leur souper à la mer, au filet.

De pinceaux en peintures, Nadia et Sébastien se sont entre autres retrouvés à Paris, ont habité un mois chez un couple de communistes dans Saint-Denis, lui était comptable pour le parti. «On regardait où on voulait aller après, on a vu un village qui s’appelait Dieulefit, on était intrigués par le nom… On est resté là un bon bout.»

Assez pour ne plus avoir le goût de repartir.

Mais l’hiver approchait, Nadia et Sébastien ont dû mettre le cap vers le sud, ils ont fait le tour de l’Espagne et du Portugal, où ils ont failli être brûlés vifs dans les feux de forêt. Ils ont habité chez un vieux couple, Sébastien aidait l’homme à réparer des vélos, Nadia donnait un coup de main pour le ménage.

Je ne peux pas tout vous raconter tant ils ont bourlingué, jusqu’en Asie, sur presque tous les continents.

«C’est vraiment incroyable les rencontres qu’on a faites.» Comme cet Américain qu’ils ont croisé à la frontière entre la France et l’Espagne. «C’était un ex-banquier. Il avait commencé très jeune dans la finance, il avait gravi les échelons rapidement et il est devenu très riche. Puis, il a tout laissé là.»

Il s’est arrêté, «il a réalisé qu’il n’allait nulle part».

Et il est parti.

Comme Jacqueline. «Elle avait un grand jardin, c’était une ancienne enseignante. Elle avait 80 ans, se promenait avec son petit vélo, les pneus pas gonflés.»

Puis, au printemps dernier, ils ont atteint la Sicile. «On s’est retrouvés sur une réserve naturelle, à Gela. C’est préservé depuis 20 ans, il y a un lac. C’est petit, à peine huit kilomètres carrés, entourés par des cultures de serres. Eux, ils résistent. C’est à cet endroit-là que les migrations se posent. On a vu des hirondelles, et plein d’autres oiseaux. On a fait deux murales au centre d’interprétation, une sur l’importance de la communauté, la deuxième sur la préservation de l’eau.»

L’eau du robinet n’est pas potable. «Il fallait aller à une fontaine à 30 kilomètres pour aller chercher l’eau.»

Nadia a eu un choc. «Tout ce qui est au sud de Rome, c’est pollué. Les gens s’en foutent complètement. Il y a juste les endroits où vont les touristes qui sont nettoyés. Ailleurs, c’est plein d’ordures partout. En quatre ans, j’ai vu qu’il y a vraiment du bon monde partout. Et que le troc fonctionne partout. Mais la planète ne va pas bien.»

Elle a vu le meilleur de l’humain.

Et le moins beau.

Pas longtemps après la Sicile, ils ont eu le goût de rentrer. «Par les réseaux sociaux, on a vendu de petits tableaux à 20 $, on s’est ramassé 800 $, ça a payé les billets d’avion.» Ils ont atterri à Halifax le 15 mai. «On ne voulait pas arriver directement. On a fait le chemin en vélo de Halifax à Québec, à notre rythme. On a fait un retour progressif…»

Ils se sont posés, comme les hirondelles à Gela.

D’ici à ce qu’ils repartent.