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Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
Katerine Savard, Pierre-Yves Cardinal et Ariane Mainville du film <em>Nadia, Butterfly</em>.
Katerine Savard, Pierre-Yves Cardinal et Ariane Mainville du film <em>Nadia, Butterfly</em>.

Quel avenir pour notre cinéma?

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CHRONIQUE / En mars dernier, Catherine Beauchamp s’apprêtait à partir pour Mexico City, où étaient présentés les films québécois Kuessipan et Antigone. Une occasion parmi d’autres d’illustrer le rayonnement de notre cinéma à l’étranger, qui allait faire l’objet d’un documentaire d’une heure.

Bien entendu, l’avion n’a jamais décollé, le festival non plus. La journaliste culturelle du 98,5 à Montréal et le réalisateur Yves Gagné se sont plutôt confinés, attendant que la pandémie passe.

La COVID-19 aurait pu bousiller le documentaire, mais l’a plutôt transformé. Neuf mois plus tard, le duo accouche de 2020 Notre cinéma en quarantaine, diffusé lundi à 20h sur ICI ARTV et le lundi 28 décembre à 21h sur ICI Télé, juste après l’émission spéciale Tout le monde ensemble.

D’un documentaire sur l’impact du cinéma québécois à l’international, on est passé à une heure sur la façon dont cette pandémie transformera le septième art. 

L’heure commence quand même à la Berlinale, où Catherine Beauchamp a suivi Anaïs Barbeau-Lavalette et Philippe Falardeau, dont les films La déesse des mouches à feu et My Salinger Year étaient présentés en grande première. Dans l’euphorie, Falardeau serre «800 mains» avant de se retrouver seul au monde, confiné chez lui. L’image est forte.

Parce que cet arrêt est brutal pour tout le milieu du cinéma, qui voit les salles fermer et les tournages arrêter d’un coup. Des micros de tapis rouges, on passe aux écrans impersonnels des ordinateurs, sans robes ni paillettes. Les visages des cinéastes interviewés en disent long sur le choc à encaisser.

Pour Guillaume de Fontenay, qui a consacré 14 ans de sa vie à l’élaboration de son film Sympathie pour le diable, inspiré du récit du reporter de guerre Paul Marchand, c’est dramatique. Les critiques sont élogieuses, ici comme ailleurs, mais la production se fait couper les jambes. 

«Ça me fait de la peine qu’il ne puisse pas rayonner et rencontrer le public», admet le cinéaste, visiblement sonné par l’annulation d’une dizaine de festivals où le film devait être présenté. C’est majeur pour la vie d’une production.

La pandémie n’a pas eu que du mauvais pour tous ces cinéastes. On peut même parler d’une bénédiction pour Jusqu’au déclin, le premier film québécois de Netflix sur un groupe de survivalistes, alors que tout le monde était confiné au moment de sa sortie, le nez collé sur son écran de télé. 

Incapable de se réjouir, le réalisateur Patrice Laliberté aurait même préféré que son film sorte en dehors de la pandémie; un mélange de solidarité envers ses collègues et la volonté de voir son film réussir pour ses qualités cinématographiques, bien réelles.

L’absence de cinéastes établis au Festival de Cannes a aussi profité à Pascal Plante, qui a vu son premier film, Nadia, Butterfly, se glisser en sélection officielle, une occasion en or pour un premier film, sans toutefois pouvoir vivre l’effervescence de la Croisette.

Catherine Beauchamp voit en cette jachère forcée l’occasion pour l’industrie de se questionner sur la façon dont elle souhaite voir le cinéma se déployer, une fois la pandémie terminée. La disponibilité numérique plus rapide des films change la donne, élargit leur rayonnement, et ce n’est pas forcément négatif pour les salles de cinéma. 

«Je pense qu’il y a un public, qui n’allait déjà plus au cinéma, qui serait ravi d’avoir ça chez lui sans avoir à attendre la sortie en vidéo sur demande», croit-elle.

«Peut-être qu’il y a quelqu’un en région qui veut voir Nadia, Butterfly et qui ne roulera pas une heure et demie pour aller le voir. Même chose pour le gars et la fille de Laval qui viennent de passer une heure dans le trafic, qui ont des enfants; je ne pense pas qu’ils vont retourner au cinéma pour aller voir un film.» 

À l’inverse, la journaliste se dit convaincue que les adeptes des salles voudront s’y précipiter une fois la pandémie terminée.

La tenue du Festival de cinéma de la ville de Québec, du 16 au 20 septembre derniers, a provoqué quelques sueurs froides à ses organisateurs. «Québec venait d’entrer en zone orange, ils ne savaient même pas s’ils allaient pouvoir finir leur festival. Le tapis rouge, qui est habituellement à place D’Youville et qui est magnifique, a dû se tenir dans un parking de centre d’achats. Mais les gens étaient tellement contents que le festival ait lieu qu’ils s’en foutaient complètement.»

Catherine Beauchamp, qui a l’habitude d’aller au cinéma durant le congé des Fêtes, se sentirait tout à fait en sécurité de fréquenter les salles, tout comme les musées d’ailleurs. «Je regarde les centres commerciaux, les gens sont en mouvement, collés les uns sur les autres, sans qu’il y ait vraiment de contrôle. Je comprends que pour les arts vivants, il y a projection de salive, c’est plus problématique; mais le cinéma, c’est statique, on aurait pu juste exiger le masque pour tout le monde. Pour la bouffée d’oxygène que ça apporte, j’aurais gardé les salles ouvertes.»

Avant de pouvoir réaliser le film qu’elle voulait réellement faire, sur le rayonnement du cinéma québécois à l’étranger, Catherine Beauchamp espère que les cinémas puissent rouvrir en février ou en mars. Mère d’une adolescente, son coup de cœur de la dernière année est allé à La déesse des mouches à feu, dont elle a adoré la direction photo. 

«Un film présenté en salles n’aura jamais le même impact qu’un film présenté à la télé; celui-là en est un bon exemple.» Puis, elle mentionne Suspect numéro un, de Daniel Roby. «Ça faisait du bien de voir un cinéma moins introspectif que beaucoup de films qu’on fait au Québec.»

2020 Notre cinéma en quarantaine se conclut sur la lecture vibrante d’une lettre d’Anaïs Barbeau-Lavalette, envoyée au premier ministre François Legault, sur fond d’images de films québécois. 

«J’ai besoin de fenêtres. J’ai besoin de pouvoir regarder de l’autre bord de ce qui nous oppresse. […] Cette nuit, Monsieur Legault, je vous suppliais de nous redonner un peu d’air, celui des salles. Car il est non seulement sécuritaire, il est une étreinte à nos vies sclérosées. Il me sauve. Il nous sauve», lance la cinéaste, dont le film La déesse des mouches à feu a à peine eu le temps de séduire le public, prenant la tête du box-office dès son premier week-end en salles.