Richard Therrien
Aaron Altaras (Robert) et Shira Haas (Esty) dans la minisérie allemande de quatre épisodes <em>Non orthodoxe</em>, diffusée sur Netflix
Aaron Altaras (Robert) et Shira Haas (Esty) dans la minisérie allemande de quatre épisodes <em>Non orthodoxe</em>, diffusée sur Netflix

Non orthodoxe: l’obéissante rebelle

CHRONIQUE / Esther Shapiro a 19 ans. Dans sa communauté juive ultraorthodoxe de Brooklyn, la femme se dédie entièrement à l’homme qu’on lui a choisi. Dès son mariage, elle doit s’appliquer à enfanter le plus tôt possible. Chez cette communauté qui vit en marge de la société, c’est ce à quoi l’épouse sert en premier: fonder une famille et satisfaire les désirs de son mari.

Le sujet de Non orthodoxe, version française de Unorthodox disponible sur Netflix, peut paraître d’une ultra lourdeur, mais ce n’est surtout pas le cas. Parce qu’on y suit la dure mais réjouissante libération d’Esty — c’est ainsi qu’on la surnomme. Un jour, la jeune femme disparaît et part pour Berlin, sa ville d’origine, abandonnant une vie de privations dont elle n’a jamais voulu. Et c’est franchement jouissif.

Inspirée des mémoires de Deborah Feldman, cette minisérie allemande de quatre épisodes m’a fasciné de bout en bout. Dans le rôle principal, l’Israélienne Shira Haas, qui m’était totalement inconnue, est absolument bouleversante. On s’y attache dès les premières minutes, on suit sa quête de liberté avec un intérêt soutenu du début à la fin. Chacune de ses découvertes hors de son monde fermé est une petite victoire. Au sein de sa communauté ultraorthodoxe, pas d’éducation pour les femmes, pas de téléphone intelligent, pas d’Internet, alors imaginez tout ce qui l’attend.

Pour se donner entièrement à son mari, Esty a dû renoncer avec douleur à sa passion pour le piano. Dès son arrivée à Berlin, elle se réfugie dans un conservatoire de musique et se lie d’amitié avec un groupe d’étudiants, qui l’accueillent à bras ouverts, malgré ses tenues austères et sa grande timidité. Parfois avec maladresse, ils perçoivent chez elle ce fort désir de sortir de sa coquille, de renoncer à une vie qui ne lui convient pas, mais qui fait toujours partie d’elle-même.

Au moyen de retours dans le temps, on comprend les motivations de cette jeune femme pas comme les autres. De sa rencontre avec Yanki, qui deviendra son mari; de son mariage, au terme duquel elle se fait raser la tête — une scène déchirante —; jusqu’à son évasion, pour retrouver sa mère, qui l’aurait abandonnée; et sa découverte d’une sexualité épanouie, à mille lieues de ce qu’elle connaît. Sous l’influence de son cousin Moishe, un personnage fourbe, Yanki voudra la retrouver en Allemagne.

Les traditions très contraignantes des juifs hassidiques de Brooklyn sont peu évoquées dans la fiction en général, mais sont néanmoins le reflet de la réalité, telle qu’observée par Deborah Feldman, qui a elle-même abandonné sa communauté. Malgré les apparences, Non orthodoxe joue de nuances. On arrive difficilement à en vouloir au mari d’Esty, victime lui aussi, manipulé par une mère exigeante et sans pitié. Sans justifier leurs gestes, dont l’héroïne veut à tout prix se soustraire, on dépeint un monde enfermé dans ses traditions, qui ne connaît rien d’autre, refusant toute forme de modernisme. On comprend que s’en sortir n’a rien d’évident, et la quête de liberté d’Esty paraît d’autant plus héroïque.

On n’oublie jamais non plus qu’on est en Allemagne, et tout ce que ça signifie pour le peuple juif et pour Esty. Certaines scènes donnent des frissons. Comme celle d’Esty se libérant de sa perruque, dans un lac près duquel on a autrefois décidé d’exterminer les Juifs. Voilà une série qui fait du bien au cœur. Par les temps qui courent, on serait bien fous de s’en passer.