Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
«Grégory» n’est pas qu’une série sur le meurtre d’un enfant de quatre ans. C’est aussi une série sur le dérapage de la justice et sur la fabrication d’une meurtrière par le déchaînement de la presse à scandale.
«Grégory» n’est pas qu’une série sur le meurtre d’un enfant de quatre ans. C’est aussi une série sur le dérapage de la justice et sur la fabrication d’une meurtrière par le déchaînement de la presse à scandale.

Fabrication d’une meurtrière

CHRONIQUE / «Vous aurez une belle surprise.» «À vous de choisir. La vie ou la mort.» «Le gamin est dans la Vologne.» «J’espère que tu mourras de chagrin.» Ces extraits d’appels et de lettres anonymes, qu’on entend et qu’on voit au début de la série documentaire «Grégory» sur Netflix, donnent froid dans le dos.

Tous les Français connaissent l’histoire du petit Grégory, quatre ans, trouvé asphyxié par noyade dans la Vologne, une rivière des Vosges, en octobre 1984. Mais personne à ce jour n’a encore été reconnu coupable de ce meurtre sordide. Meurtre annoncé, il faut le dire, puisque la famille était harcelée depuis trois ans par un mystérieux personnage, qu’on a surnommé «le Corbeau», comme dans le film de Clouzot, datant de 1943. Diabolique, ce Corbeau est parvenu à monter les gens les uns contre les autres en ressortant de vieux conflits, faisant croire qu’il s’agissait d’un membre de la famille. Il faut dire que la réussite de Jean-Marie Villemin, le père de Grégory, a suscité la jalousie au sein du clan, issu d’un milieu ouvrier. De là le surnom de «Chef» que lui a donné le Corbeau.

Grégory n’est pas qu’une série sur un fait divers, déjà horrible parce qu’on parle du meurtre d’un enfant de quatre ans. C’est aussi une série sur le dérapage de la justice et sur la fabrication d’une meurtrière par le déchaînement de la presse à scandale, en la personne de la mère du petit Grégory, Christine Villemin. La voyant partout, tous les jours, à la télé comme dans les journaux, accompagnée de toutes sortes de sous-entendus et de ouï-dire, le public a fini par la croire coupable. Les autorités n’avaient pourtant rien de vraiment solide contre elle, outre les témoignages de gens qui l’ont vue poster une lettre.

Même les plus intellectuels s’y sont laissés prendre, y compris la femme de lettres Marguerite Duras, qui attribue publiquement le meurtre à Christine Villemin, la mère de Grégory. La «sublime, forcément sublime Christine V.», écrit-elle. Du pur délire, incompréhensible de la part d’une femme d’une telle intelligence. Vous entendrez aussi un enquêteur de l’époque parler d’une femme «excitante» et de son «pull très collant», des propos incroyablement déplacés de la part d’un membre des forces de l’ordre.

Beaucoup de témoignages soutiennent le récit, dont ceux des avocats des deux camps. Le cas du photojournaliste Jean Ker de Paris Match fascine forcément. Il rigole sur ses découvertes au fil de l’affaire, lui qui infiltre la famille, entre chez les gens, se liant d’amitié avec eux, arrachant ici et là moult détails. Ses méthodes choquent, mais on ne réussit pas à le détester. Derrière cette soif du scoop sordide, on perçoit de la compassion.

Décidément, on multiplie le nombre de séries documentaires qui nous font perdre le peu de foi qu’on a en la justice. Extrêmement bien documentée, Grégory est une extraordinaire démonstration de l’incompétence d’un juge d’instruction narcissique et influençable. Vous n’en croirez ni vos oreilles ni vos yeux.

Certaines scènes sont insoutenables. Comme celle de l’enterrement de Grégory, où les bruits des flashs des photographes sont brisés par les cris de la mère, traumatisée. Parce que si la France s’est passionnée pour l’affaire, la population du petit village des Vosges, elle, s’est retournée contre les journalistes, reçus sauvagement sur les lieux. Vous verrez des scènes violentes d’altercations contre des représentants de la presse. Sans les cautionner, vous les comprendrez. J’ai le sentiment que l’œuvre de tels charognards ne pourrait être tolérée aujourd’hui. Depuis la mort de Lady Di, les paparazzi ont été forcés de reculer. Mais je suis peut-être naïf.

Rare produit français sur Netflix — oublions pour toujours l’ignoble Marseille —, cette œuvre de cinq épisodes est prenante et judicieusement montée, autant critique de la presse, du public, de la police et de la justice, tous coupables de cet inqualifiable échec. Le cadavre du petit Grégory aura servi d’ingrédient à un interminable feuilleton, nourri par le voyeurisme, comme s’il s’agissait d’un vulgaire polar dont il fallait trouver le coupable. Et qui ne porte toujours pas le mot – FIN –.