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Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
Jérémy n'a rien d'un adolescent violent ou vengeur, bien qu'on apprenne vite qu'il était plutôt renfermé et victime d'intimidation.
Jérémy n'a rien d'un adolescent violent ou vengeur, bien qu'on apprenne vite qu'il était plutôt renfermé et victime d'intimidation.

Bête noire: comprendre l'inexplicable [VIDÉO]

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CHRONIQUE / Le sujet de Bête noire me rebutait: un adolescent qui ouvre le feu sur d'autres élèves avant de retourner l'arme contre lui. Mais j'avais été bouleversé et impressionné par le film Antigone, de la même réalisatrice, Sophie Deraspe.

J'avais le pressentiment que pour le sujet si délicat et sombre de Bête noire, la cinéaste trouverait le bon ton, la bonne approche, tout en nuances malgré le geste radical. Après avoir vu les trois premiers épisodes, je peux dire aujourd'hui que je ne m'étais pas trompé.

Bête noire, dont les six épisodes commencent le mercredi 31 mars à 20h à Séries Plus, risque de vous jeter par terre. Il y a là de grandes interprétations, notamment de la part d'Isabelle Blais et de Sophie Cadieux, magistrales et entourées d'une distribution parfaite.

Plutôt que fixer leur attention sur la tuerie elle-même, les auteurs Patrick Lowe et Annabelle Poisson, qui ont beaucoup écrit en fiction jeunesse, s'intéressent d'abord et avant tout aux répercussions chez la famille du tueur. Sans glorifier l'auteur de la tuerie, la série tente de comprendre son geste.

Directrice d'un CPE de la Rive-Sud de Montréal, Mélanie Rivard (Isabelle Blais) est au travail lorsqu'elle voit aux infos qu'une tuerie a eu lieu au collège de son fils Jérémy (Zakary Auclair) et de sa fille Léa (Marine Johnson). Bien qu'elle soit encore loin de se douter que son fils est à l'origine de la tragédie, elle craint pour la vie de ses enfants. La suite sera pour son mari Luc (Stéphane Gagnon) et elle un véritable cauchemar.

Parce que Jérémy, qu'on voit en flashbacks, n'a rien d'un adolescent violent ou vengeur, bien qu'on apprenne vite qu'il était plutôt renfermé et victime d'intimidation. La coroner au dossier, Éliane Sirois (Sophie Cadieux), une psychiatre, veut comprendre ce qui a pu passer dans la tête du garçon pour commettre un geste aussi horrible. Elle fait aussitôt preuve de compassion à l'égard de la famille du tueur, se liant presque d'amitié à la mère éplorée, incapable d'envisager que son propre fils puisse être un monstre.

Mais Éliane se heurte à l'enquêteur Boisvert (Martin Dubreuil), aux méthodes plus directes et radicales, qui n'apprécie guère que la psy s'immisce dans son enquête et se rapproche un peu trop de la famille du tueur. Les scènes de ce duo drôlement assorti font parfois sourire et servent de soupape à une intrigue dense et intense.

Survivante, Léa cache manifestement des bouts du passé qui pourraient expliquer le geste de son frère. Le père aussi évite de mentionner certains faits, tout comme le frère de Mélanie, Steve (Pierre-Luc Brillant), le seul à qui se confiait réellement Jérémy. Au fil des épisodes, on voit un peu plus clair dans les intentions de celui-ci.

Certaines scènes sont particulièrement troublantes, comme celle où Éliane doit annoncer aux parents que leur fils a fait six victimes. Ou lorsque le père tente de trouver un salon funéraire qui voudrait bien accueillir la dépouille de Jérémy. Le défilement des textos et messages haineux envoyés à Léa – «Suicide-toi donc avec», «Famille de psychos» – donnent une idée de l'ampleur de ce que devra traverser cette famille.

C'est après avoir aperçu les parents de Guy Turcotte, reconnu coupable du meurtre de ses deux enfants, visiter leur fils à l'Institut Philippe-Pinel que l'auteur et producteur Patrick Lowe a eu envie de porter son attention sur l'impact d'un tel drame sur la famille d'un tueur. Un angle peut-être délicat mais certainement intéressant, selon la coauteure Annabelle Poisson. «D'emblée, on a moins d'empathie pour les parents du tueur que pour ceux des victimes. Humainement, c'est très riche à explorer. Pourquoi est-ce qu'on devrait avoir moins d'empathie? Parce qu'on les tient responsables», nous a-t-elle dit.

L'image m'a fait penser aux parents d'Alexandre Bissonnette, auteur de la tuerie de la grande mosquée de Québec, qu'on a vu anéantis, racontant le cauchemar qu'ils ont traversé. Certains les ont jugés, d'autres ont éprouvé au contraire de la compassion pour eux, mais personne n'aurait voulu être à leur place.

La série ne fait pas pour autant abstraction de la douleur des familles des victimes, qu'on verra davantage dans la deuxième moitié de la série.

S'appuyant sur un important travail de recherche, les auteurs ont notamment pu compter sur l'expertise de la psychiatre coroner Guylaine Cloutier et de la psychiatre légiste Marie-Frédérique Allard, qui a notamment évalué les cas de Luka Rocco Magnotta, de Richard Henry Bain et d'Alexandre Bissonnette. «Ces deux femmes-là nous ont fortement inspirés et guidés. Par exemple, Marie-Frédérique a beaucoup d'empathie et de compassion, il y a d'elle qui transparaît dans le personnage d'Éliane et dans le ton de la série», explique Annabelle Poisson.

Toujours la chaîne spécialisée de divertissement la plus regardée au Québec, Séries Plus frappe un grand coup avec cette série, dont le budget dépasse les cinq millions de dollars et qui pourrait certainement connaître un rayonnement à l'international. La facture visuelle de Bête noire, très cinématographique, est magnifique. La série confirme l'immense talent de Sophie Deraspe, qui dit avoir pris goût à la fiction télévisée. Produite chez Encore Télévision, cette œuvre n'a aucunement souffert des contraintes sanitaires pourtant importantes de la pandémie.

Ceux qui ont vu Antigone retrouveront d'ailleurs son héroïne, Nahéma Ricci, cette fois dans le rôle de Charlie, qui a été très importante dans la vie de Jérémy.

Étant donné le sujet très délicat abordé, on diffusera un avertissement précisant que la série s'adresse aux 13 ans et plus. À la fin, le diffuseur fera aussi apparaître les coordonnées de Tel-jeunes et de la LigneParents, si l'épisode devait soulever des questions, des inquiétudes ou éveiller une certaine détresse chez des téléspectateurs.

Quoi qu'il en soit, Bête noire, une oeuvre majeure, doit être vue. Pour tenter de comprendre l'inexplicable.

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