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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Tous les après-midi dans les jardins du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, vous croiserez probablement le père Normand Provencher qui prend sa marche de santé. Derrière lui, la source d’eau de Pâques, qui restera malheureusement fermée ce dimanche au Sanctuaire.
Tous les après-midi dans les jardins du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, vous croiserez probablement le père Normand Provencher qui prend sa marche de santé. Derrière lui, la source d’eau de Pâques, qui restera malheureusement fermée ce dimanche au Sanctuaire.

Résurrection et lapin en chocolat

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CHRONIQUE / J’ai beau me trouver à la maison Marie Reine des Apôtres, à quelques pas du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, au cœur de la résidence des Oblats, mon œil ne me trompe pas. Il ne peut pas se détourner du dessous de la petite table dans le coin de la pièce: j’ai trouvé la cachette de la réserve de chocolats de Pâques que se partageront les Oblats dimanche.

Cinq immenses boîtes qui cachent des lapins en chocolat, et un gigantesque sac rempli de petits chocolats. Il n’y a pas de doute: les frères Oblats célébreront bel et bien la résurrection de Jésus dimanche, mais ils en profiteront aussi pour avoir la dent sucrée, comme la plupart d’entre nous d’ailleurs. Comme quoi, même les traditions plus commerciales de Pâques ont aussi fait leur chemin jusqu’aux hommes d’Église.

Mais il n’est pas question de se confiner à cette petite salle pour parler de la «fête de la vie nouvelle». Si je suis ici, c’est pour rencontrer le père Normand Provencher, et discuter avec lui des traditions de Pâques. Celles qui se perpétuent, celles qui se sont perdues.

Le père Provencher enfile son manteau et m’invite à le joindre pour aller prendre une petite marche dans les jardins du Sanctuaire. On se tiendra à deux mètres. L’homme de 82 ans m’assure à la blague qu’il se servira de sa canne pour calculer la distance entre nous. Me voilà prévenue!

Cette marche, il la prend tous les après-midi. Et depuis la pandémie, il y croise quotidiennement de nouvelles personnes qui marchent, qui profitent de l’extérieur. Parfois, elles l’arrêtent et lui demandent de parler un peu, d’échanger sur plein de sujets.

«S’il y a eu un bienfait de la pandémie, c’est ça. Ça a aidé certaines personnes à retrouver le chemin de l’intériorité. Ce que j’ai apprécié durant cette pandémie, c’est de voir la profondeur de l’humanité. Que de dévouement! Que de dévouement pour les personnes âgées, les malades, de la part du personnel hospitalier. Mais pour beaucoup d’autres aussi. Les enfants et les petits enfants qui ont fait les commissions pour leurs grands-parents, qui ont donné du temps. J’ai trouvé ça tellement beau. La pandémie a suscité de l’entraide», explique-t-il, alors qu’on s’apprête à tourner le coin où l’on retrouve la populaire source du Sanctuaire.

Cette source, elle restera fermée cette année, il ne sera pas possible pour les gens de venir y cueillir leur eau de Pâques. La direction du Sanctuaire en a décidé ainsi après avoir eu confirmation qu’elle ne rencontrait pas, présentement, les normes pour la rendre propre à la consommation.

Dimanche matin, il n’y aura donc pas de traditionnelle file d’attente à Notre-Dame-du-Cap pour cueillir l’eau de Pâques. D’autres personnes iront probablement à différentes sources dans la région, comme à la source du curé à Saint-Tite, à la source du rang Saint-Pierre dans le secteur Shawinigan-Sud, au nord de La Tuque en s’en allant vers La Bostonnais, ou même à Wemotaci.

«Cette eau est vivifiante. On dit qu’elle apporte la vigueur. C’est très profond, et c’est présent dans toutes les cultures que l’eau, c’est la vie. C’est pourquoi les gens continuent, à mon avis, à venir cueillir l’eau de Pâques», confie le père Provencher.

Mais le symbole le plus important de Pâques n’est pas cette source que l’on visite à l’aurore. C’est plutôt la lumière. Le passage des ténèbres à la vie, on le symbolisera en allumant le feu lors de la veillée pascale. Pour une personne comme moi, qui a reçu les sacrements dans un contexte scolaire, mais qui, honnêtement, n’a pas vraiment continué de pratiquer la religion par la suite, sinon qu’à la messe de minuit étant plus jeune, j’avoue que c’était une découverte.

Une découverte que Normand Provencher s’emploie à partager aux plus jeunes dès qu’il en a l’occasion. Il se souvient de ce petit bonhomme de deuxième année qui avait tenté la meilleure réponse possible à la question: qu’est-ce qu’on fête à Pâques. «À Pâques, on célèbre les lapins qui pondent des œufs de chocolat», avait répondu l’élève, tout fier de lui.

Il n’avait pas raison, mais pas tout à fait tort non plus. Normand Provencher, grand spécialiste des traditions, explique qu’au IVe siècle, on a commencé à s’échanger des œufs à Pâques, des œufs décorés, car l’œuf représente la vie, la naissance. Bien des années plus tard, l’œuf décoré s’est transformé en œuf de chocolat, au grand plaisir des becs sucrés.

«Et ce n’est pas faux d’y inclure le lapin, car les lapins et les lièvres étaient ceux qui apportaient les œufs, car ils symbolisaient la fécondité. C’est vrai! Ces animaux ont beaucoup de petits, et ont une période de gestation de moins d’un mois», ajoute celui qui a enseigné pendant plus de 50 ans l’histoire de la théologie et la pensée chrétienne à l’Université Saint-Paul d’Ottawa.

Mais autant que la pandémie aura changé la société, elle aura changé l’Église aussi, croit le père Provencher. Et à son avis, c’est à cette même Église de trouver sa nouvelle façon d’être présente pour les croyants, pour la communauté.

C’est aussi ce que s’emploie à faire un peu chaque jour le curé Marc Lahaie, qui partage son temps entre la paroisse de La Tuque et de nouvelles responsabilités à Trois-Rivières. Au bout de notre rencontre Zoom pandémique, où il arbore la chemise à carreaux plutôt que le col romain, il me raconte le défi quotidien qu’est celui d’aller auprès des gens lorsqu’on nous accole l’étiquette du prêtre dans son église. La chemise à carreaux, elle détend l’atmosphère, on dirait.

«Le Québec vit une crise religieuse depuis plusieurs années, ça on le sait. Souvent, c’est tabou de dire qu’on est croyant, qu’on pratique la religion. Les gens n’en parlent pas, mais ça ne veut pas dire qu’ils ne croient pas», constate Marc Lahaie.

Il prend pour exemple le sacrement du pardon, qui s’est un peu perdu depuis plusieurs années. Rares sont les fidèles qui se rendent au confessionnal maintenant pour expier leurs péchés. «Pourtant, ce sacrement-là est parfois mal compris. C’est plutôt un sacrement de réconciliation. C’est l’occasion de faire le point sur notre vie et d’y mettre de l’ordre. Des milliers de personnes le font entre amis, quand on pique une bonne jasette et qu’on refait le monde. Mais si on lui appose le mot ‘‘sacrement’’ ou ‘‘religieux’’, c’est tabou. Récemment, je faisais de la route avec une autre personne, et pendant notre conversation, elle m’a demandé si elle pouvait se confesser. J’étais heureux de ça. C’est un geste qui peut se faire partout, pas juste au confessionnal», mentionne-t-il.

Normand Provencher, pour sa part, a récemment célébré une absolution collective au Sanctuaire, une cérémonie qui regroupait un nombre restreint de personnes, COVID oblige, mais qui a permis à chacun de réfléchir à sa vie et de faire le point chacun dans sa tête. Des cérémonies comme ça, il voudrait les multiplier, car elles représentent, selon lui, une avenue intéressante pour la suite de l’Église.

Il faut dire que même à 82 ans, le père Provencher a toujours cherché à se rapprocher de la communauté. À Ottawa, il avait organisé des rassemblements pour des mères, en coordonnant une halte-garderie pour s’occuper des petits, et ainsi permettre aux mères de discuter entre elles et de briser leur isolement. Mais en quoi cette activité était-elle religieuse, mon Père?

«On m’avait posé la question à l’époque aussi. Mais ce n’est pas parce qu’on ne prie pas à genoux que Dieu n’est pas parmi nous, qu’il n’agit pas dans le moment qu’on vit. Et ça fait partie de notre mandat que de rendre service à la communauté aussi. C’était exactement ça qu’on faisait, là-bas», m’explique-t-il.

L’homme espère que très bientôt, on saura tous ensemble réfléchir sur la vie après la pandémie. Le thème devrait animer les prochaines célébrations du Festival de l’Assomption, mentionne-t-il, et mérite d’être réfléchi à la fois en communauté tout comme chacun pour soi. Qu’aura-t-on appris de cette épreuve? Qu’est-ce qu’on voudra en garder? Des questions qui devront s’appliquer à tout, jusqu’aux grands bouleversements de société et même jusqu’aux changements climatiques, croit le père Provencher.

«Le pape François a dit une phrase magnifique l’autre jour: voir ou ne pas voir? C’est vers ça qu’il faut aller désormais. Faire face à la réalité ou continuer de se boucher les yeux? Moi j’espère qu’on puisse voir, et qu’on agisse», ajoute-t-il.

En attendant, Normand Provencher célébrera quelques messes au cours de cette fête de Pâques devant moins de 250 personnes, et fleurira sans doute son bureau de lys et de tulipes pour marquer ce qui est aussi la fête du printemps, du renouveau, de la vie qui recommence, sous une meilleure forme on le souhaite.

Croyant ou non, pratiquant ou non, si jamais vous passez par les jardins du Sanctuaire un de ces beaux après-midi de printemps, n’hésitez pas à aller vers le père Provencher et lui piquer une petite jasette. C’est une véritable bouffée d’oxygène.

Mais gardez votre distance de deux mètres, il saura vous le rappeler à la blague avec sa canne.