Qui va acheter Le Soleil et pour en faire quoi?

CHRONIQUE / Depuis le début de la semaine, nous voici à spéculer. À essayer d’imaginer l’avenir de ce journal plus que centenaire et des autres quotidiens du groupe. Beaucoup d’hypothèses, plusieurs invraisemblables à leur face même; d’autres plus prometteuses qui mériteront d’être analysées.

Mais aucune encore, il me semble, qui permettrait de dire : «Ça y est, voici le modèle et le propriétaire idéals». 

C’est que le mot «idéal» trouve difficilement un sens dans le contexte d’une faillite imminente. 

Le monde «idéal», celui de l’époque glorieuse du papier et des grandes salles de rédaction «indépendantes» à propriétaires multiples, n’est plus et ne reviendra pas.

Ça ne veut pas dire qu’il faille renoncer à tous les principes, valeurs et idéaux du journalisme. Mais l’urgence du jour force au pragmatisme. Quel est le scénario le plus réaliste pour assurer la survie des journaux menacés? 

Quel modèle de propriété dispose des meilleurs moyens pour que ces journaux continuent à jouer le rôle civique qu’on espère d’eux? 

Ce ne sera pas le modèle idéal, mais ce modèle idéal existe-t-il en presse écrite? 

La réalité est que partout en Occident, les journaux cherchent et que très peu ont trouvé. À part des publications nichées ou des géants dont les contenus (en anglais) peuvent intéresser un large marché national ou international. 

Ce n’est pas le cas de nos journaux locaux. 

L’information locale est essentielle à la vie démocratique et communautaire. Mais les nouvelles locales peuvent difficilement s’exporter, ce qui est une limite importante pour les modèles d’affaires.

Le syndic de faillite de Groupe Capitales Médias espère trouver preneur d’ici la mi-novembre. 

Beaucoup de noms de «repreneurs» ou partenaires possibles ont circulé, parfois malgré eux ou sans qu’ils aient exprimé d’intérêt :

Québecor, Bell, Cogeco, Le Devoir, Métro Média, municipalités en région, Fonds de solidarité de la FTQ, Alexandre Taillefer, coopérative d’employés CSN, etc. 

Certains sont à l’évidence mieux «outillés» que d’autres pour prendre rapidement le relais. 

Mais peu importe l’expertise ou la profondeur des poches de l’acquéreur, celui-ci sera confronté à un modèle qui ne fonctionne pas et à des créances accumulées de 26 millions $. 

À moins d’un improbable mécène ou d’un riche idéologue en quête d’une «machine de guerre» politique, aucun propriétaire ne voudra opérer un journal qui perd de l’argent. 

Cela signifie que Le Soleil et autres journaux du groupe doivent se préparer à d’importantes transformations. Ce ne seront pas les premières, mais celles-là sont devenues inévitables.

De nombreuses questions vont nourrir la réflexion des prochains mois. 

Est-il possible (et pour combien de temps) de maintenir des versions papier? Faudrait-il tarifer l’accès à nos contenus électroniques plutôt que continuer à les donner? 

Faudra-t-il réduire (encore) les salles de rédaction pour diminuer les dépenses, au risque de compromettre la capacité à produire une masse critique de contenus pertinents? 

Un futur propriétaire voudra-t-il revoir le modèle d’information «généraliste» ? Abandonner des champs de couverture traditionnels au profit de créneaux «d’excellence» mieux ciblés et plus «rentables» ? 

De tels virages ont été tentés ailleurs, en Europe et aux États-Unis notamment.

Y aurait-il intérêt à de nouvelles alliances entre journaux, radios ou télés pour partager des contenus, des abonnements, des services administratifs, des données de lectorat, etc.?

Le Devoir

Le Devoir se dit intéressé à un partenariat avec Le Soleil. 

Son modèle repose sur un fort engagement de ses lecteurs et amis ainsi que sur la tarification de ses contenus internet. Il réussit aussi à attirer une publicité institutionnelle significative.

Ce modèle pourrait-il s’appliquer au Soleil? L’idée est intéressante, mais fonctionne parce que Le Devoir s’appuie sur une longue tradition. 

À l’époque où les autres journaux tiraient l’immense majorité de leurs revenus de la publicité, Le Devoir tirait les siens de ses abonnements. Une sorte d’«anomalie».

L’élan du cœur des derniers jours envers Le Soleil suggère aussi un fort attachement de la communauté. Vous avez été très nombreux à vous abonner (ou vous réabonner) et à nous dire que vous tenez au Soleil et seriez prêts à payer davantage pour le garder.

C’est réconfortant, mais l’élan peut-il durer et générer assez de revenus pour vivre? Ça reste à démontrer. 

Québecor

Québecor a aussi manifesté de l’intérêt pour les journaux du groupe, dont Le Soleil. Le cas échéant, le pdg Pierre Karl Péladeau voudra le garder en vie, a-t-il répété vendredi matin au micro de Claude Bernatchez à Radio-Canada. 

«Le Soleil doit vivre et continuer d’exister, dit-il. C’est une institution à Québec». 

M. Péladeau y voit aussi une «clientèle». «Je pense que ce ne serait pas une bonne décision d’affaires de mettre fin au Soleil». 

Il prévient cependant qu’il devra «y avoir des changements importants… des réductions d’effectifs… une optimisation des dépenses, c’est clair… Si vous ne le faites pas, vous allez directement dans le mur». 

Il y a une logique certaine à penser imprimer sur les mêmes presses et distribuer dans les mêmes camions. À regrouper des services de vente, de paie, de promotion et autres «infrastructures». 

La chose serait cependant plus délicate pour les salles de rédaction. À quelle sorte de convergence, de complémentarité ou d’indépendance faudrait-il s’attendre? 

M. Péladeau dit qu’il «souhaite avoir des salles de rédaction indépendantes», mais on entend bien la nuance. Il n’en fait pas un engagement. Pas maintenant du moins.

L’achat de Capitales Médias par Québecor représenterait-il une trop grande concentration de la presse et un risque exagéré pour la vie démocratique? 

Beaucoup d’universitaires, de politiciens, d’acteurs locaux (et de journalistes) le pensent. 

Il s’agirait en effet d’un poids et d’un pouvoir considérables entre les mains d’un même groupe. Ce n’est certainement pas l’idéal.

Le patron de Québecor ne conteste pas. «Je veux bien qu’on parle de concentration, mais s’il n’y en a plus de journaux, on ne pourra plus parler de concentration.»

«C’est beau les beaux principes, mais s’il n’y a pas d’argent pour faire financer les salles de rédaction, ça n’existera pas». 

«Il n’y en a pas de solution miracle» et «on ne peut pas vivre sur les aides publiques en permanence», croit-il. Il existe nombre d’exemples au Canada et aux États-Unis d’un propriétaire unique pour deux quotidiens d’une même ville. 

Sa thèse : «Peut-être que c’est préférable d’avoir une infrastructure commune et avoir le plus grand nombre de salles de rédaction pour que le pluralisme puisse s’exprimer». 

Voilà qui met la table pour la commission parlementaire de la semaine prochaine. M. Péladeau compte y faire ses représentations, mais ne sera pas le seul. 

Une coopérative

Quel autre acquéreur pourrait avoir les reins assez solides pour reprendre des journaux et en assurer la pérennité? 

Bell Média? Ce n’est pas en soi farfelu. Bell est un gros joueur. Mais je n’ai pas entendu qu’elle ait de l’intérêt pour les journaux ou pour des salles de nouvelles avec journalistes. 

La CSN réfléchit à un modèle de coopérative dans lequel les 350 employés de Capitales Média pourraient investir 4 % à 6 % de leur salaire annuel. Le reste devrait être emprunté.

L’idée d’une gestion des journaux par ses employés peut sembler sympathique. Je vois mal cependant comment cela pourrait devenir une solution financière durable.

On parle au mieux de l’injection d’un petit million de dollars par année, alors qu’on se demande si les 5 millions $ du gouvernement suffiront à tenir jusqu’à la mi-novembre.

Pour réussir à vivre, il faudrait que la coopérative génère rapidement des nouveaux revenus de plusieurs dizaines de millions de dollars. Bonne chance.

Journalisme d’enquête

Depuis quelques années, plusieurs petits médias internet ont émergé en Occident pour prendre le relais des grands journaux traditionnels. 

On parle de toutes petites équipes au départ, souvent guère plus d’une douzaine de journalistes appuyés par quelques administrateurs. 

Collectivement, ils arrivent à produire quelques histoires par jour. Le contenu est complété par des collaborateurs et les fils de presse. 

Le modèle mise beaucoup sur l’enquête journalistique et des standards éthiques et professionnels élevés. C’est le cas du réseau Civil Media Company aux États-Unis, de Mediapart en France et de beaucoup d’autres. 

Le Colorado Sun, lancé par d’ex-journalistes du Denver Post, s’est donné pour mission que chaque dollar reçu serve au journalisme et que chaque histoire publiée mérite le temps que les lecteurs consacrent à la lire. Combien de nos éditions ont cette ambition? 

Ces nouveaux modèles reposent sur la contribution de lecteurs qui paient un membership ou un abonnement. Des investisseurs privés participent parfois à l’aventure.

Un tel modèle impliquerait de faire table rase des journaux actuels et de repartir à zéro pour construire. 

Il faudrait faire des choix de contenus judicieux et générer rapidement assez de nouveaux revenus pour vivre et se payer les meilleurs journalistes. Ceux qui seraient en mesure de livrer des contenus solides, percutants et exclusifs pour attirer des lecteurs payants. On voit d’ici le défi.

Le professeur et ex-journaliste Jean-Hugues Roy croit que les géants d’Internet devraient financer les médias.

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CAPTER LA RICHESSE LÀ OÙ ELLE SE TROUVE

Sans intervention publique, il sera impossible d’assurer la survie des journaux, croit Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’UQAM.

Pour tous les propriétaires, ce sera le même problème. Il leur faut réussir à «capter la richesse là où elle se trouve».

Cette richesse, on sait où elle est, dit-il, et «on connaît la recette» pour aller la chercher.

Des redevances 

M. Roy suggère de s’inspirer du Fonds des médias du Canada qui prélève des redevances auprès des distributeurs de services par câble, par satellite et par IP (Internet Protocol)

Un autre moyen souvent évoqué est de taxer les géants du Web (Google, Amazon, Facebook, Apple, etc.) qui profitent de la valeur du travail des journalistes.

Le sujet sera à l’ordre du jour de la rencontre des pays du G7 cette fin de semaine, a laissé entendre le premier ministre Trudeau.

Outre les fournisseurs de services internet, une taxe pourrait être prélevée lors de l’achat de téléphones cellulaires, tablettes et autres écrans donnant accès à internet, suggère M. Roy.

Personne n’aime que les médias reçoivent une aide financière directe des gouvernements, rappelle le professeur. 

Une aide indirecte, sous forme de crédits d’impôt sur les salaires de journalistes, serait cependant mieux reçue. Cela pourrait aider à réduire les dépenses, mais n’apporterait pas de nouveaux revenus.

Une prise en charge complète des journaux par les pouvoirs publics, comme l’a évoqué cette semaine le maire d’une des villes concernées par Capitales Médias, n’est pas une option. 

Quelle crédibilité aurait un journal propriété de la municipalité, de la chambre de commerce locale ou dépendant de la subvention discrétionnaire du gouvernement? 

Le modèle de Radio-Canada et de Télé-Québec fonctionne, mais les médias ne peuvent être tous propriété de l’État.

Pour jouer pleinement leur rôle critique, les salles de nouvelles doivent rester indépendantes. Quelle que soit la forme d’aide publique qu’on pourrait leur consentir. François Bourque