Stéphan Frappier
Déjà que la vie d’artiste n’était pas facile, voilà que la pandémie vient encore plus fragiliser la création au quotidien.
Déjà que la vie d’artiste n’était pas facile, voilà que la pandémie vient encore plus fragiliser la création au quotidien.

Quel avenir pour les artistes?

CHRONIQUE / J’aurais voulu être un artiste… Qui n’a pas chanté ce célèbre passage de Claude Dubois devant le miroir en espérant devenir une star? La réalité est cependant beaucoup moins féerique. Parlez-en aux artistes qui se demandent bien ce qu’ils deviendront après la COVID-19. Matière première du divertissement et de la réflexion collective, nos créateurs se retrouvent dans l’incertitude totale et entrevoient difficilement le jour où ils pourront entrer en contact avec leur public comme ils pouvaient le faire auparavant. Quelques-uns, mieux nantis, s’en sortiront sans trop d’égratignures. Pour les autres, la majorité, l’après-crise sera carrément une question de vie ou de mort.

Déjà que la vie d’artiste n’était pas facile, voilà que la pandémie vient encore plus fragiliser la création au quotidien. Dans une série de textes publiés cette semaine par le collègue François Houde, portant sur l’impact de la crise sur le milieu culturel, il n’est malheureusement pas étonnant d’apprendre que des professionnels bien ancrés de la région doivent encore occuper un second emploi pour joindre les deux bouts. On n’ose pas imaginer ce qu’il en sera après la crise alors que des lieux de diffusion pourraient être forcés de mettre la clé sous la porte.


« Ça va bien, les négociations vont pouvoir se poursuivre. On se dirige vers une entente de principe. »
Marc-André Bergeron, concernant l’arrivée d’une équipe de la East Cost League dans le nouveau colisée de Trois-Rivières.

Les artistes ne sont pas seulement privés des lieux de diffusion. Ils doivent également renoncer à plusieurs activités (salons, conférences, ateliers, rencontres scolaires) qui sont, pour eux, à la fois inspirantes et payantes. Bref, les temps sont durs et le seront pour encore un bon bout de temps avec les mesures de distanciation qui sont là pour rester et le spectre d’une deuxième vague à l’automne. Les créateurs auront assurément besoin des gouvernements et du public pour survivre.

Remarquez que ce n’est pas d’hier que les artistes doivent faire face à l’adversité. Ils ont appris à se battre contre la mondialisation, Internet et la convergence pour continuer à exprimer librement leur passion artistique, encore plus en région, souvent pour une bouchée de pain.

Or, combien d’entre eux auront encore la force de continuer dans le contexte actuel? Combien d’entre eux pourront survivre s’ils n’ont plus accès au public ou, pire, si celui-ci demeure craintif à retourner dans les salles et les musées ou n’a tout simplement plus les moyens financiers d’y aller? Des observateurs disent qu’ils devront se réinventer. Mais comment, et à quel prix?

Virtuel, oui mais…

Certaines institutions muséales ont profité de la crise pour expérimenter la diffusion virtuelle. Initiative intéressante, mais qui ne fait pas l’unanimité. En effet, plusieurs voix mettent des bémols sur cette approche qui crée une barrière entre l’artiste et le public.

«La reproduction numérique d’une œuvre est un succédané et il ne faut pas perdre de vue l’importance d’offrir la vérité d’une œuvre au spectateur. C’est ça notre rôle d’artiste: partager le vrai.»

«Partager le vrai», dit l’artiste en arts visuels Guy Langevin. De l’idéalisme, diront certains. Mais qui sommes-nous pour juger de cette motivation artistique? Surtout quand celle-ci est libre de considérations pécuniaires et exclusivement dictée par la passion. Il ne faudrait quand même pas que la crise pousse à l’abandon des créateurs qui n’ont plus de satisfaction à partager leur art. D’où l’importance de continuer à réfléchir sur la diffusion artistique à l’extérieur des musées, notamment dans les lieux d’affaires et dans les écoles.

Heureusement, les musées sont des endroits où il sera relativement facile d’appliquer les mesures de distanciation. On vient d’ailleurs d’annoncer leur réouverture graduelle à compter du 29 mai. Une bonne nouvelle qui, sur le fond, ne règle pas le problème.

La clé : le public et le gouvernement

On s’entend, l’idéal serait de revenir comme avant. Comme s’il n’y avait jamais eu de coronavirus. Impossible et c’est pour cette raison qu’il est primordial d’étudier toutes les options. Des formes d’art se prêtent mieux que d’autres à une diffusion virtuelle et il est important d’en explorer toutes les avenues. Surtout pour les arts de la scène qui devront visiblement prendre leur mal en patience.

Mais encore faut-il que les créateurs en tirent profit et que leurs œuvres soient considérées à leur juste valeur. «En tant que créateur, on est en arabesque entre faire vivre les œuvres et faire vivre l’artiste ou l’organisme qui le supporte», résume le cinéaste trifluvien Alexandre Dostie, en faisant référence à la gratuité et au téléchargement illégal sur le Web.

C’est là que les consommateurs et le gouvernement deviennent des joueurs importants pour la suite des choses. On le crie sur tous les toits depuis plusieurs années: il est primordial que les consommateurs favorisent la création locale et, surtout, qu’ils paient pour avoir accès à ce matériel. C’est vrai pour l’information, c’est vrai aussi pour les produits culturels. De son côté, le gouvernement doit une fois pour toutes taxer les géants du Web à qui profite ce contenu et distribuer les profits aux auteurs et créateurs. Il en est grand temps.

Sans cette responsabilisation, tant communautaire que politique, notre création artistique s’en va chez le diable. Encore plus avec cette pandémie qui risque de changer complètement la façon de diffuser les créations culturelles dans le futur.

L’art est l’âme d’un peuple et les artistes sont les témoins de son évolution. Ils font le choix de participer humblement et passionnément à l’empreinte historique que laissera leur collectivité. Ils le font par passion, la majorité d’entre eux trouvant leur plus grande rétribution dans les yeux des spectateurs. Voilà une louable et nécessaire mission, mais qui voudra la poursuivre sans argent et sans vrai public?

Coup de coeur de la semaine

Enfin, on va pouvoir recevoir quelques amis à la maison avec une belle coupe… de cheveux! Bravo aussi aux villes de Shawinigan et Trois-Rivières qui pourront aménager des terrasses extérieures sur la voie publique au centre-ville. Une belle façon de relancer les affaires tout en servant de modèle aux autres restaurateurs de la province. Du barbecue entre amis, des terrasses, du beau monde. Ça sent un peu plus l’été, vous ne trouvez pas? En espérant maintenant que cette frénésie ne viendra pas nous faire perdre nos bonnes habitudes de distanciation.