Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Éric Descheneaux n’est plus maire de Pierreville depuis deux semaines, après avoir été victime de propos homophobes.
Éric Descheneaux n’est plus maire de Pierreville depuis deux semaines, après avoir été victime de propos homophobes.

Une démocratie à soigner

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Éric Descheneaux avait l’habitude, à cette période de l’année, de prendre son escabeau et d’aller accrocher des lumières et des décorations aux poteaux et aux arbres de Pierreville. Un travail qui n’était certainement pas dans sa description de tâches de maire de la municipalité, mais qui lui faisait drôlement plaisir. Avec son conjoint, ils avaient l’impression de contribuer à égayer la période des Fêtes pour tous les citoyens.

Cette année, l’escabeau est resté dans le garage. Éric Descheneaux a quitté son poste il y a deux semaines, dans la foulée d’intimidation et de propos homophobes à son endroit. Des propos tenus par une bien petite minorité, et qui ont déclenché une vague de sympathie à l’endroit du maire démissionnaire.

Il aurait pu décider d’aller accrocher tout de même les lumières. Comme il pourrait aussi continuer de se promener chaque jour dans les rues et les commerces du village. Il a choisi de s’effacer un peu. Pour lui, pour se refaire une santé. Pour espérer bientôt pouvoir tourner la page sur tout ce tourbillon.

Mercredi matin, il fera une sortie publique, la seule avant un bon bout de temps, afin de remercier ses concitoyens de même que toutes les personnes qui lui ont manifesté du soutien. «J’ai reçu des milliers, je n’exagère pas, des milliers de messages et de courriels. J’en ai même reçu de la France. Je ne m’attendais pas à un vent de solidarité d’une telle ampleur», exprime-t-il.

En novembre, son appel à la dénonciation des rassemblements illégaux a déclenché une guerre ouverte entre lui et des citoyens qui n’ont pas apprécié ne pas pouvoir défier les règles sanitaires sans avoir la Sûreté du Québec dans les pattes. Quelques jours plus tard, le maire est parti en voyage au Mexique avec son conjoint afin de refaire le plein d’énergie. À son retour, il a respecté toutes les règles imposées aux voyageurs, lui qui avait déjà l’habitude de ne pas se mettre en danger étant donné sa condition, alors qu’il est atteint de la sclérose en plaques. Un confinement complet de 14 jours, la livraison de son épicerie sur le perron, tout a été fait pour respecter les consignes.

Mais pour certains, ça leur a donné l’impression d’avoir le droit de le traiter de «mangeux de graine», de personne «anormale». On a menacé d’aller lui «domper» les poubelles sur sa galerie. Des insultes qui s’ajoutaient à d’autres attaques personnelles reçues au courant de son mandat, au gré des dossiers qui ne faisaient pas toujours l’unanimité.

Lorsqu’un citoyen a voulu prendre sa défense sur les réseaux sociaux, ce citoyen a reçu des menaces physiques. Ça a sonné la fin du mandat à la mairie pour Éric Descheneaux. «Qu’on s’en prenne à moi, à mon rôle de maire ou aux décisions du conseil, c’est une chose. Mais là ça touchait mon entourage, ma famille, et d’autres citoyens. J’avais atteint la limite de ce que j’étais capable d’endurer», confie-t-il.

L’homophobie qu’a vécue Éric Descheneaux ne devrait tout simplement pas être tolérée, sous aucun prétexte et dans aucun contexte. Mais pour lui, le problème va au-delà des insultes de «mangeux de graines», au-delà de son histoire personnelle. L’intimidation et les menaces, c’est un problème qui pourrait toucher l’ensemble des élus municipaux, partout au Québec. C’est déjà le cas pour plusieurs d’entre eux.

C’est d’ailleurs le message qu’il a voulu lancer à la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest. On a fait des municipalités des gouvernements de proximité, mais sans nécessairement leur donner les ressources appropriées pour jouer ce rôle. Chaque année, on délègue aux municipalités davantage de responsabilités, davantage de gestion, mais bien souvent en fonction de normes et de règles dictées par le provincial.

On a fait des municipalités, par exemple, les responsables du développement économique local. Dans un contexte de relance économique d’après-pandémie, ce mandat ne peut s’exercer sans des programmes d’aide provinciaux. Ainsi donc, les conseils municipaux se retrouvent à devoir décider des projets, des politiques et trancher des dossiers localement, sans qu’ils ne soient pleinement responsables des barèmes qui entourent ces dossiers, que ces projets seront menés selon des contraintes provinciales. Que ce soit en développement économique, ou ailleurs.

Résultat: le conseil municipal, spécialement le maire ou la mairesse, devient la tête de Turc de tout ce qui déplaît aux citoyens.

Un phénomène qui s’est accentué depuis la pandémie, est d’avis Éric Descheneaux. «On dirait que le confinement a fait sortir le côté noir des gens. Il y a une telle intolérance, une telle méchanceté qui se manifeste, et surtout sur Internet. Les gens se permettent tout sur les réseaux sociaux. Et comme petite municipalité, nous n’avons pas les outils pour y faire face. Nous n’avons pas de firme de communication, de spécialiste pour nous guider là-dedans. On doit gérer cette nouvelle réalité mais on n’a pas les outils pour le faire», convient-il.

Du coup, cette nouvelle réalité en décourage plusieurs à se présenter aux élections municipales, croit-il. Facile alors, pour ceux qui souhaitent garder la mainmise sur le pouvoir, de s’adonner sans cesse à cette intimidation, et de faire en sorte que personne n’osera jamais les défier.

«Moi je pense que comme société on doit commencer à se poser de sérieuses questions. Qu’est-ce qu’on veut léguer aux prochaines générations comme démocratie», lance-t-il.

Un questionnement qui l’a aussi mené à accepter un mandat de la ministre Laforest, afin de formuler des recommandations dans le cadre du projet de loi 49, visant à modifier la Loi sur les élections et les référendums dans les municipalités de même que la Loi sur l’éthique et la déontologie en matière municipale.

Entretemps, le couple cherche actuellement à quitter Pierreville pour se rapprocher des grands centres, là où Éric Descheneaux espère pouvoir poursuivre sa carrière en finances. Natif de Pierreville, il avait voulu y revenir et occupait le premier immeuble dans lequel il avait investi, lorsqu’il était dans la vingtaine. Il souhaite maintenant tourner la page sur cette période qui aura marqué son engagement politique.

«Ces événements ne viendront jamais assombrir les trois belles années que j’ai passées à la mairie et avec la MRC. J’ai adoré pouvoir participer au développement économique d’une région. J’ai côtoyé des gens de cœur, des gens qui aiment leur municipalité. Je suis fier de ce qu’on a accompli, de ce qu’on a été capable de bâtir. Je demeure convaincu que l’engagement dans la politique municipale, c’est important.»