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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Pour une famille moyenne de deux adultes et deux enfants, il en coûtera environ 695 $ de plus en 2021 pour se nourrir.
Pour une famille moyenne de deux adultes et deux enfants, il en coûtera environ 695 $ de plus en 2021 pour se nourrir.

Toujours plus chère, la bouffe!

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CHRONIQUE / 695 $! C’est ce qu’il en coûtera de plus cette année à une famille moyenne pour faire l’épicerie. Le même panier, les mêmes aliments, les mêmes quantités... mais plus cher. Une réalité qui rattrape l’ensemble de la population, déjà éprouvée par la crise économique générée par la pandémie. Une réalité qui change également le visage des demandes d’aide qui entrent chaque semaine dans les organismes communautaires qui luttent contre la pauvreté.

Myriam* fait partie de ces nouveaux visages. Elle est éducatrice en garderie. Son conjoint travaille dans le commerce de détail. Le couple de Trois-Rivières a quatre enfants. Il y a quelques années, l’une de leurs filles a été diagnostiquée avec une maladie qui nécessite des suivis médicaux poussés et réguliers. La maman a choisi de rester à la maison pour s’occuper des enfants qui n’étaient pas encore à l’école, en plus de pouvoir être disponible pour les nombreux rendez-vous médicaux de sa cadette.

Myriam ne le criera pas sur tous les toits, mais depuis plusieurs mois, sa famille et elle ont recours aux banques alimentaires pour pouvoir joindre les deux bouts. D’un mois à l’autre, cette aide alimentaire peut combler entre 25% et 50% des besoins en nourriture de la famille. C’était la décision à prendre pour pouvoir continuer d’assurer de donner une bonne vie à ses enfants, de leur payer les soins nécessaires et qu’ils ne manquent de rien.

«Il n’y a pas d’extras ici. On ne va jamais au restaurant. Quand c’est l’anniversaire des enfants, ils ont le droit de choisir ce qu’ils veulent manger, mais ça va se faire à la maison. On achète les vêtements dans les friperies, et parfois je vais leur acheter un morceau neuf, mais ce sera toujours en solde. Je le fais surtout pour ne pas que mes enfants en soient affectés, ou qu’ils se sentent différents des autres. Mes enfants ne manquent de rien, mais on fait des choix, des sacrifices», signale Myriam.

Si toutes les familles n’en sont pas à devoir faire appel aux banques alimentaires, les familles comme celles de Myriam sont de plus en plus nombreuses, constate l’organisme Moisson Mauricie et Centre-du-Québec, qui enregistre depuis les dernières semaines neuf nouvelles demandes d’aide alimentaire de plus chaque jour. Des travailleurs, professionnels, diplômés, jeunes ou moins jeunes, qui sont rattrapés par différentes réalités économiques et qui jonglent chaque jour avec l’idée de se priver de bien des choses lorsque vient le temps de remplir le panier d’épicerie.

Pour une famille moyenne de deux adultes et deux enfants, il en coûtera environ 695 $ de plus en 2021 pour se nourrir.

Selon le directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois, la hausse du panier d’épicerie évaluée pour 2021 est la plus importante des dernières années en terme de valeur monétaire. La pandémie est en partie responsable, mais ne sera pas le seul facteur à considérer.

«La clientèle a changé dans les banques alimentaires. On s’attend en 2021 à ce qu’il y ait plus de monde. On demeure avec deux nécessités dans la vie: le logement et la nourriture. Les gens vont faire des compromis pour un, pour l’autre ou les deux. Les banques alimentaires ont un rôle très important à jouer et j’ai l’impression que ça va continuer, que ça va augmenter», indique-t-il.

En 2020, indique M. Charlebois, à la fois le boeuf, le porc et le poulet ont connu des hausses importantes. La volatilité des marchés, mais aussi la rareté causée par des fermetures sporadiques liées à des éclosions de COVID-19 dans des usines de transformation de porc ou de volaille, en sont en partie responsables.

Mais tout ne peut pas être mis sur le dos de la pandémie. Au Québec, depuis vingt ans, l’écart entre l’indice des prix à la consommation et l’indice du prix des aliments dépasse les 23 points. «Par la force des choses, on n’a pas le choix, il faut dépenser un plus grand pourcentage de notre budget pour se nourrir. Il y a un calibrage des budgets qui est forcé, et il y a des familles qui ne sont pas prêtes», constate-t-il.

Depuis les dernières années, l’organisme COMSEP de Trois-Rivières tient l’activité «Prends ma place pour une journée», où des gens du public sont invités, en équipe, à concocter deux repas équilibrés pour quatre personnes avec un budget total de 18,50 $, soit le budget qu’une famille bénéficiaire de l’aide sociale peut se permettre par jour pour se nourrir. Avec la hausse toujours constante du panier d’épicerie, la coordonnatrice de l’organisme, Sylvie Tardif, constate que les montants alloués aux bénéficiaires de l’aide sociale ne suivent pas.

Chez COMSEP, on organise chaque année l’activité «Prends ma place pour une journée», qui consiste à cuisiner deux repas équilibrés pour quatre personnes avec un budget de 18,50 $, soit le budget moyen quotidien d’une famille bénéficiaire de l’aide sociale pour se nourrir.

«Pour l’activité, nous avions calculé à partir d’un budget réel d’une famille de quatre personnes, soit deux adultes et deux enfants, et ça donnait plus ou moins 18,50 $ par jour. Tant que les gouvernements n’augmenteront pas le montant d’aide sociale ou l’allocation familiale, le montant de 18,50 $ sera la référence. Ce qui changera, c’est la marge de manœuvre qui sera réduite à cause de l’augmentation des aliments. Plus l’épicerie augmentera, plus il sera difficile, voire impossible, de faire des repas qui tiennent compte du guide alimentaire canadien», déplore-t-elle.

Selon Sylvain Charlebois, on verra souvent le consommateur faire des compromis dans les viandes et dans les fruits et légumes frais. Pour tenter d’économiser, certains délaisseront le boeuf pour le porc, qui est généralement moins cher, ou encore se tourneront vers les protéines végétales. Par ailleurs, l’industrie des fruits et légumes surgelés sera appelée à prendre de plus en plus de place dans le panier des Québécois, prévoit-il.

Pour Myriam, difficile de faire des compromis sur la viande, puisque c’est ce que son conjoint préfère. Toutefois, elle achètera toujours ce qui est en spécial, ou se tournera vers des services comme FoodHero, qui vend au rabais les invendus qui seront alors congelés. Lorsque le spécial en vaut la peine, elle achètera en grande quantité et congèlera aussi les portions.

Les circulaires deviennent alors très pratiques, et la famille fréquente de deux à trois bannières différentes chaque semaine pour s’assurer d’avoir le meilleur prix pour chaque item. Ayant déjà été adepte du «couponning», Myriam a depuis quelque temps délaissé cette pratique, puisque tous les coupons se retrouvent maintenant sur les applications mobiles. Or, elle a fait le choix de ne pas se payer le luxe d’avoir un cellulaire.

Soucieuse de redonner à la communauté, Myriam s’implique à la Maison des familles Du Rivage. À cet endroit, on a développé plusieurs outils et activités pour venir en aide aux familles comme celle de Myriam qui peuvent parfois avoir du mal à joindre les deux bouts.

Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie.

«On le voit ici que la hausse des prix touche des gens de tous les milieux. Ça n’affecte pas uniquement des personnes qui sont sur l’aide sociale, par exemple», fait remarquer la directrice générale de l’organisme, Julie Grimard.

À Noël, la Maison des familles Du Rivage a parrainé sept familles pour leur offrir des paniers de Noël en collaboration avec Moisson Mauricie. Des ateliers de cuisine sont aussi offerts aux familles pour apprendre à cuisiner davantage, ce qui permet une certaine économie sur l’épicerie. À la fin des ateliers, les participants repartiront avec les repas concoctés, ce qui garnira aussi le frigo pour un ou deux repas. Et lorsqu’une famille se retrouve mal prise, on évaluera avec elle ses options et on trouvera de l’aide à travers divers organismes partenaires pour l’aider à boucler le budget du mois et mettre de la nourriture sur la table.

Mais la nouvelle réalité force aussi à se retrousser les manches et à trouver des alternatives. Cette année, Myriam a doublé la superficie de son jardin, et l’agrandira encore l’été prochain. Elle a fait pousser de nombreux légumes qu’elle s’emploie aussi à mettre en conserves pour en bénéficier le plus longtemps possible sans avoir à les acheter à l’épicerie.

Un phénomène qui s’est accentué avec la pandémie, indique Sylvain Charlebois. Cette année, un Canadien sur cinq a démarré un jardin, révèle-t-il. Et nombreux sont ceux qui ont choisi de faire leurs propres conserves pour préserver ces récoltes.

«Les gens se sont approprié leur propre alimentation en cuisinant davantage. C’est comme ça qu’on économise. Avec la pandémie, plusieurs familles ont été prises de court, car la littératie alimentaire était peu développée. Les gens connaissaient deux ou trois recettes, c’est tout. Durant les deux premières semaines de la pandémie, les gens se sont garrochés vers le centre du magasin, là où on retrouve les produits transformés», explique Sylvain Charlebois, révélant que les deux plus grands vendeurs lors de ces deux premières semaines de pandémie ont été le Kraft Dinner et le beurre d’arachide. «Par la suite, les gens ont commencé à aller vers la périphérie du magasin, à cuisiner davantage, à faire leur propre pain et à découvrir des recettes», signale-t-il, précisant que ce sont surtout les jeunes, les milléniaux, qui auront le plus tiré profit de cette littératie alimentaire.

Julie Grimard, directrice générale de la Maison des familles Du Rivage.

Pour Myriam et sa famille, c’est davantage une fierté qu’un fardeau de se tourner vers ces solutions. «Il y a quelque chose de très valorisant là-dedans, de faire pousser nos propres légumes et de les récolter. C’est devenu une activité familiale et les enfants apprennent beaucoup. Même pour le cannage, on a ressorti les vieilles recettes de ma grand-mère, et on le fait ensemble. Et ça goûte tellement meilleur quand ce sont NOS légumes», lance-t-elle en riant.

*Nom fictif


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Question: durant les deux premières semaines de la pandémie, quels ont été les deux plus gros vendeurs en épicerie au Québec?

Réponse: le Kraft Dinner et le beurre d’arachide.

Source: Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie


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Quelques chiffres...

695 $: hausse moyenne pour une famille de quatre personnes pour faire l’épicerie en 2021

13 907 $: montant moyen dépensé par une famille de 4 personnes à l’épicerie en 2021

6,5 %: pourcentage anticipé de l’augmentation du prix des fruits et légumes et de la viande

5,5 %: pourcentage anticipé de l’augmentation des prix de la boulangerie

18,50 $: montant moyen disponible pour une famille bénéficiaire de l’aide sociale pour se nourrir chaque jour (estimé par COMSEP)

9: nombre de nouvelles demandes d’aide alimentaire qui entrent chaque jour à Moisson Mauricie et Centre-du-Québec