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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches

Thromboses, variants, mesures sanitaires... dans l’œil des scientifiques

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«Il y a toujours eu des effets secondaires avec les vaccins, il va toujours y en avoir. Mais il faut savoir expliquer que ces effets-là sont très rares, et que le bénéfice de la vaccination surpasse de beaucoup les rares inconvénients. Il faut toujours remettre en contexte, et c’est le rôle des scientifiques de le faire.»

Thromboses, réactions allergiques, variants, super-propagateurs... L’abondance d’informations qui nous parviennent depuis le début de la campagne de vaccination finit par étourdir. Mais Jean Barbeau sait se faire rassurant au bout du fil. Le microbiologiste originaire du secteur Cap-de-la-Madeleine est responsable de la prévention et du contrôle des infections à la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal.

Jean Barbeau, microbiologiste et responsable de la prévention et du contrôle des infections à la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal.

Avec enthousiasme, Jean Barbeau accepte mon invitation de discuter de l’évolution de la campagne de vaccination. Le même enthousiasme manifesté par le professeur Lionel Berthoux du laboratoire de rétrovirologie cellulaire et moléculaire de l’UQTR, et par le Dr André Veillette, immunologiste et médecin, professeur-chercheur titulaire au département de médecine de l’Université de Montréal, professeur associé de l’Université McGill et membre du groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 du gouvernement fédéral. Ce dernier est lui aussi originaire de la région.

Les trois scientifiques y vont sans détour: la satisfaction de voir l’adhésion de la population à la campagne de vaccination débutée depuis quelques semaines au Québec a de quoi rassurer. Les longues files d’attente, y compris pour le vaccin d’AstraZeneca qui n’avait pourtant pas eu très bonne presse, démontrent que la population a su non seulement aller chercher l’information, peser le pour et le contre, et adhère en grande majorité à l’idée que plus la population sera vaccinée, plus rapidement on atteindra l’immunité collective... et plus vite on pourra rêver d’un retour à une vie plus normale.

«N’oublions pas que la COVID-19 elle-même cause des thromboses. C’est une des complications liées au virus, les vaisseaux sanguins qui se bouchent. Ça me paraît assez évident qu’on va empêcher un plus grand nombre de thromboses avec la vaccination qu’on va en causer avec ces vaccins», croit Lionel Berthoux, qui insiste sur un point: plus il y a de gens qui sont vaccinés, plus le reste de la population se rend compte qu’il y a peu d’effets nuisibles qui surviennent. «Il n’y a rien de dramatique avec ces vaccins, il n’y a rien à redouter», ajoute-t-il.

Lionel Berthoux, professeur au laboratoire de rétrovirologie cellulaire et moléculaire de l’UQTR.

Mais dans ces circonstances, ne serait-il pas préférable de cesser de médiatiser ces quelques rares cas de complications pour éviter de perdre la confiance du public? Absolument pas, clament les trois scientifiques de manière unanime. «Le public répond bien à la transparence. C’est important qu’on en parle pour que les gens sachent ce qui se passe. Ils veulent avoir l’information. Si on ne donnait pas toute l’information, les gens penseraient qu’on cache quelque chose, et c’est là le plus grand risque de perdre l’adhésion», croit André Veillette.

Variants

La présence de plus en plus grande, voire bientôt pratiquement exclusive, des variants sur notre territoire, spécialement le variant britannique, pourrait-elle avoir raison de l’efficacité de la campagne de vaccination? Sommes-nous engagés dans une course contre la montre? Rien n’est moins sûr, croient les scientifiques.

«Je suis de ceux qui sont moins alarmistes avec les variants. Ils vont remplacer la souche initiale du virus, mais est-ce qu’ils vont bousiller la campagne de vaccination? Je ne pense pas», note André Veillette.

Dr André Veillette, immunologiste et médecin, professeur-chercheur titulaire au département de médecine de l’Université de Montréal, professeur associé de l’Université McGill et membre du groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 du gouvernement fédéral.

«Les variants qui ont tendance à contourner le vaccin se transmettent moins facilement. Le Britannique, lui, ne contourne pas le vaccin et va probablement prendre toute la place sous peu. Oui, il peut toujours y avoir d’autres mutations. Mais je suis de l’école qui croit qu’il faut s’arranger pour vacciner la majorité des gens, même avec une seule dose, et les virus auront tendance à moins se transmettre. On aura donc moins tendance à propager les variants qui contournent les vaccins», ajoute Jean Barbeau.

«Le bénéfice apporté par ces vaccins reste clair même en présence des variants. À plus long terme, il sera par contre important d’avoir accès à des versions modifiées des vaccins qui incorporeraient les variants. La production est déjà en cours pour les vaccins à ARN. Mais quand aurons-nous accès à ces vaccins? Ça, c’est la question», signale Lionel Berthoux.

Des leçons à tirer

En soulevant cette question, le professeur Berthoux insiste sur l’importance pour le Canada de développer rapidement son indépendance quant à la production de vaccins, une leçon que le pays devra tirer de cette pandémie, croit-il.

«On n’a pas une très bonne performance dans cette crise, même une performance décevante. Il n’y a pas encore de traitement majeur ou de vaccins qui ont été conçus ici. Pour l’instant, nous sommes dépendants d’autres pays, dont l’Angleterre, les États-Unis, la Chine et l’Allemagne. On fait pâle figure de par un manque de volonté gouvernementale de devenir des leaders dans ces secteurs. Il y a une profonde désorganisation de la façon dont la recherche est structurée et financée. Le Canada a injecté des investissements dans la recherche COVID-19, mais ça paraît déjà clair que ça ne mènera pas à beaucoup de solutions concrètes», mentionne Lionel Berthoux.

Un avis partagé par André Veillette, qui espère qu’on saura en tirer des leçons. «Cette fois-ci, il n’y aura pas d’excuses. On regarde combien de gens sont décédés, toutes les grosses provinces ont été touchées de façon très importante. On a de très bons chercheurs au Canada, mais les compagnies pharmaceutiques d’échelle assez suffisante pour faire ce que Pfizer ou AstraZeneca font, on n’a pas ça. Il va falloir développer ça. Je crois que ça se parle beaucoup au gouvernement, mais il ne faudrait pas que le plan change si le gouvernement change et que ça tombe entre deux chaises», croit M. Veillette.

Mesures

Et les mesures sanitaires en place sont elles suffisantes? Exagérées?

«À mon avis, les mesures sont suffisantes. On pourrait toujours dire qu’on vise la transmission zéro. On arriverait au bout de la vague plus rapidement, mais c’est de balancer les avantages et les inconvénients. Par contre, les masques à l’extérieur, c’est un peu poussé à mon avis. Oui, on peut bloquer la transmission pour des groupes réunis trop proches. Mais j’aurais plutôt renforcé ce qui est déjà en place pour freiner la transmission à l’intérieur. Je préfère que l’on améliore cet aspect-là plutôt que d’indisposer davantage la population qui va faire un relâchement là où c’est nécessaire. C’est important de ne pas perdre les gens sur les mesures importantes», insiste Jean Barbeau.

«Il y a très peu de transmission à l’extérieur. Je ne parle pas d’une foule dans un concert, mais bien de gens qui sont dans un parc ou qui jouent au soccer. Il y a quasiment zéro chance de transmission, et ça apporte beaucoup de réconfort mental de pouvoir être à l’extérieur, d’avoir des activités. J’aimerais vraiment que la police cesse de patrouiller les parcs à la recherche de groupes de jeunes à qui ils peuvent donner des contraventions. Ça m’apparaît totalement contre-productif. Et ça affecte beaucoup le moral de la population sans empêcher la transmission. Je trouve que c’est du gaspillage d’énergie», conclut pour sa part Lionel Berthoux.