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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Des intervenants des Centres jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec lancent un cri du coeur pour éviter l’exode des ressources.
Des intervenants des Centres jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec lancent un cri du coeur pour éviter l’exode des ressources.

Tenir à bout de bras la protection de la jeunesse

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CHRONIQUE / La voix de Julie* se brise au bout du fil. Elle a du mal à retenir ses larmes. Elle me parle de ces familles qu’elle accompagnait comme intervenante à l’application des mesures à la DPJ. Elle me dit à quel point c’était en général agréable et valorisant de travailler avec elles... mais à quel point la lourdeur de la machine a eu raison de sa motivation, voire de sa santé physique et mentale en moins de six mois.

«Quand je suis partie, c’était à contrecœur et j’avais de la peine pour mes familles. Mais aujourd’hui, mon chum me dit à quel point j’ai l’air plus heureuse, plus souriante, moins stressée. C’est tellement paradoxal, parce qu’on travaille pour aider les autres, mais on n’arrive plus à s’aider nous-mêmes. La machine ne nous permet pas d’être bien dans nos fonctions.»

Julie fait partie des dizaines d’intervenants qui ont quitté le navire de la DPJ en Mauricie et au Centre-du-Québec depuis les derniers mois. Un enjeu qui touche de nombreuses régions, comme le rapportait un dossier publié par La Presse mardi matin. Pour cette intervenante ayant pourtant plus de dix ans d’expérience, ces six mois à la DPJ auront été marqués par une charge de travail trop importante, une lourdeur administrative mais également une lourdeur de l’ambiance de travail devant autant de stress et de fatigue des équipes.

«Dès que je suis arrivée, je me suis sentie garrochée, tout simplement. On m’a remis un case load plein de dossiers très complexes et je ne me suis pas vraiment sentie accompagnée là-dedans. Je reprenais des dossiers déjà débutés, sans aucune formation spécifique. Tout le monde courait après son temps. Je passais plus de temps à faire de l’administratif que de rencontrer les familles. Ça allait complètement contre mes valeurs. J’ai senti des efforts de la part de mon gestionnaire, mais lui aussi en avait plein ses baskets», constate-t-elle.

Des histoires comme celle de Julie, Nathalie Pépin et Ingrid Garceau en ont entendu plusieurs dans les dernières années. Les deux intervenantes de la DPJ multiplient les cris du cœur depuis des mois pour que ça change, pour le mieux.

«C’est comme si c’était une grosse roche et que tout le monde la tenait à bout de bras. Chacun de son côté, on se regarde et on se demande à quel moment l’autre va lâcher. Personne ne veut être le dernier à tenir la roche. Personne ne veut s’écrouler. Alors les gens quittent avant que ça tombe», image Ingrid.

Ingrid Garceau est agente de relation humaine à l’équipe Évaluation et orientation pour la DPJ Mauricie et Centre-du-Québec.

Celle qui est agente de relations humaines pour les Centres jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec a vu près du deux tiers de son équipe Évaluation et orientation quitter le navire depuis septembre. Treize intervenants sur vingt ont abandonné en quelques mois, épuisés par la charge que représente la lourde tâche de la protection de la jeunesse. Juste la semaine dernière, deux nouvelles personnes ont jeté l’éponge.

Pourtant, Ingrid adore son travail, elle sait qu’elle fait une différence pour bien des familles. Elle veut que l’on voie ce qu’il y a de beau dans ce métier et ce qui fait qu’elle aime autant le faire depuis douze ans. Elle me parle de cette grand-maman qui, l’autre jour, lui a passé un coup de téléphone pour la remercier d’avoir été si significative dans la vie de sa fille, qui a enfin pu reprendre le contrôle de sa vie avec ses enfants. Le genre de téléphone qui vaut tous les chèques de paie du monde.

«On entend souvent parler des drames, des cas qui ont été échappés. Mais pour un drame, il y a des dizaines, des centaines de réussites, de familles qui vont bien grâce à nous. Il faut en parler plus, de ces réussites. Il faut revaloriser la profession aux yeux du public. Chaque tâche de ma job, je la trouve passionnante! Mais je ne suis plus capable de faire ces tâches toutes en même temps de façon exponentielle. J’aimerais avoir le temps de faire ma job, de bien la faire», résume-t-elle.

En temps normal, dans un mois, une équipe comme celle d’Ingrid effectuera environ 50 heures de temps supplémentaire. En janvier dernier, l’équipe a plutôt effectué 230 heures de temps supplémentaire. Près de cinq fois plus.

Ce qui explique cette augmentation de la charge? En partie, c’est l’augmentation des Codes 1, soit les appels d’urgence, qui doivent être traités dans l’immédiat. En moins de six semaines, entre janvier et la mi-février 2021, on a enregistré autant de codes d’urgence que sur une période de quatre mois lors d’une année normale. La pandémie a exacerbé certaines situations, notamment chez les adolescents, qui demandent parfois des interventions immédiates. Mais la tâche repose sur le même nombre d’intervenants, qui doivent aussi continuer de suivre leurs dossiers habituels.

Nathalie Pépin est intervenante à l’équipe de l’application des mesures pour les 6-12 ans aux Centres jeunesse de la Mauricie et Centre-du-Québec.

Résultat: plusieurs lancent la serviette. Les données compilées par l’Association du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) démontrent des dizaines de postes vacants dans la très grande majorité de toutes les équipes du territoire, des postes souvent remplacés par des gens ayant moins d’un an d’ancienneté, qui proviennent d’autres services et qui sont là en remplacement temporaire, des retraités ayant été rappelés au travail ou même des gens qui proviennent de la plateforme «Je contribue».

Le représentant national de l'APTS pour la région, Jean-Christophe Côté-Benoît, est catégorique. Ce qu'il faut aux intervenants, c'est du temps. Du temps pour bien faire leur travail. Les soulager d'un trop grand nombre de dossiers pour qu'ils aient enfin le temps.

La rétention devient un enjeu crucial quand on œuvre en protection de la jeunesse, croit Nathalie Pépin. Cette intervenante fait partie de l’équipe de l’application des mesures pour les 6-12 ans. Dans son équipe, six nouvelles intervenantes ont été embauchées dans les six derniers mois. De ces nouvelles intervenantes, quatre ont déjà quitté.

Nathalie Pépin avait déjà interpellé le bureau du premier ministre et du ministre Lionel Carmant, leur proposant ses services pour témoigner à la table des comités de travail qui seraient formés pour leur apporter son expertise. On ne l’a jamais rappelée pour accepter sa proposition. Elle rêve du jour où le ministre Carmant viendra passer une semaine sur le terrain avec les équipes pour comprendre ce qui se passe.

«Ça va prendre quelque chose de plus pour retenir le monde. Ça va prendre, comme je dis souvent, un nanane. Parce que présentement, comme technicienne, je plafonne au même salaire que les autres techniciennes des autres services du CIUSSS. Mais moi, en protection de la jeunesse, je peux me faire engueuler, ma sécurité est parfois mise à risque. Je vis un stress énorme en lien avec mon travail. C’est quoi mon avantage de rester dans ces conditions si je peux avoir les mêmes conditions dans un emploi beaucoup moins stressant», se demande-t-elle.

Pas étonnant, dans ces conditions, que certains tombent en congé de maladie, à bout de souffle. Et c’est un énorme sentiment de culpabilité qui les envahit à ce moment. Culpabilité envers les collègues, culpabilité envers les familles qu’ils aiment et qui ont besoin de leurs services.

Au CIUSSS MCQ, on reconnaît que la tâche qui incombe aux intervenants de la DPJ est énorme, et on dit vouloir tout mettre en place pour l'alléger. Selon Guillaume Cliche, responsable des communications, tous les postes actuellement vacants sont affichés, et s’ils ne sont pas comblés, c’est par manque de postulants. «L’exode est un enjeu qui touche tout le Québec. Mais tous les efforts sont mis pour offrir de meilleures conditions de travail. On met les efforts sur le recrutement et la rétention, on offre aux stagiaires des postes garantis avant qu’ils terminent leur formation académique. Cet été, nous aurons aussi du soutien d’équipes d’étudiants à la maîtrise en psychoéducation», relate M. Cliche, qui ajoute que des investissements sont réalisés en amont pour assurer le filet de sécurité sociale, qui doit d’abord passer par les organismes communautaires et les CLSC.

Parce qu’au fond, la DPJ, c’est ni plus ni moins que les soins intensifs des services sociaux. Il ne faudrait jamais qu’un cas y fasse son entrée directement. Comme on ne va pas directement consulter aux soins intensifs pour un problème de santé physique sans d’abord avoir vu un médecin ou une infirmière.

Le programme «Agir tôt» du ministre Lionel Carmant va dans ce sens, rappelle Guillaume Cliche, et les recommandations qui découleront du rapport de la Commission Laurent amèneront, on l’espère, bon nombre de changements dans le réseau. En attendant, le CIUSSS dit être en action pour soutenir du mieux qu’il peut les équipes en place.

Et les équipes en place essaient de se garder la tête hors de l’eau.

Les négociations du secteur public sont en cours, une proposition du Conseil du trésor est attendue dans les prochaines heures. Ingrid Garceau espère qu’il se passera quelque chose. «S’il n’y a pas un investissement important pour proposer quelque chose de différent, si on ne propose pas quelque chose de gros pour inciter les gens à rester, on va juste atteindre le point de rupture», croit-elle.

«Travailler à la DPJ, c’est une vocation. Ce n’est pas fait pour tout le monde. Ça demande une force de caractère incroyable. Mais je continue de dire que pour moi, c'est le plus beau métier du monde. Ce que je vis souvent, ce sont des jeunes qui viennent me voir, qui me font des dessins, qui me donnent des cadeaux et qui me font un gros câlin en me disant que je suis la meilleure intervenante, que j’ai changé leur vie. Ça, c’est ma paie. Je n’échangerais pas ça. Mais je veux qu’on prenne conscience de l’importance du travail que l’on fait, et qu’on nous donne les moyens de le faire», mentionne Nathalie Pépin.

* Nom fictif