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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
La Fédération des maisons d’hébergement pour femmes lance un cri du cœur pour davantage de ressources et de financement.
La Fédération des maisons d’hébergement pour femmes lance un cri du cœur pour davantage de ressources et de financement.

(Sur)vivre: le droit le plus fondamental [CHRONIQUE AUDIO] 

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CHRONIQUE / Il y avait quelque chose de paradoxal dans ce point de presse auquel les représentants de la presse étaient conviés. Alors qu’on soulignait la Journée internationale des droits des femmes, qu’on aurait voulu parler d’égalité, d’équité, de répartition égale des tâches familiales, de la charge mentale ou de la place des femmes en politique et à la tête des grandes entreprises, les trois partis d’opposition à Québec unissaient leurs voix lundi matin pour réclamer davantage de soutien aux ressources pour femmes victimes de violence. Davantage de sous pour permettre à bien des femmes de simplement pouvoir être en sécurité... ou même tout simplement rester en vie. Le droit le plus fondamental de tous.

Et il n’y a rien de farfelu ou d’exagéré dans cette demande. Au cours du dernier mois seulement, au Québec, cinq femmes ont perdu la vie dans un contexte de violence conjugale. Cinq féminicides qui s’ajoutent à une feuille de route pas plus reluisante de milliers de femmes victimes de tentatives de meurtre, de violence, de harcèlement, de violences sexuelles, de manipulation, d’emprise sociale et financière du conjoint...

Oui, il importe d’interpeller les hommes, de financer davantage de services destinés aux conjoints violents, de faire l’éducation des jeunes garçons. Parce que s’il n’y a plus d’agresseur, il n’y a plus de victime.

Mais en attendant ce jour, les ressources qui viennent en aide aux victimes peinent à aider à la hauteur de ce qu’elles voudraient, à la hauteur des besoins et de la demande.

À la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF), on estime le manque à gagner pour les ressources en hébergement et les services externes à environ 30 M$ pour les 36 maisons d’hébergement qu’elle représente au Québec. Des montants qui serviraient uniquement à consolider les services disponibles et répondre à la demande, sans même qu’on parle de développement. Dans une année comme celle que nous venons de traverser, ça représente ni plus ni moins que 10 000 demandes d’aide qui doivent être reportées ou mises sur une liste d’attente par manque de place au moment de l’appel. Des avancées ont été faites au cours des dernières années, des fonds ont été promis dans le dernier budget provincial... des fonds qui n’ont cependant pas encore été versés.

La FMHF représente 36 ressources au Québec, dont la Maison Le Far de Trois-Rivières. Mais en sachant qu’il existe aussi d’autres ressources, dont 43 maisons représentées par le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, on peut imaginer que les besoins sont encore plus grands.

Écoutez cette chronique en version audio.

En Mauricie et au Centre-du-Québec, dans la plupart des ressources qui viennent en aide aux femmes victimes de violence et à leurs enfants, on avait constaté, au printemps dernier, que le premier confinement avait fait en sorte de ralentir les arrivées dans les maisons d’hébergement. Toutefois, la demande a augmenté depuis le second confinement, et surtout depuis la période des Fêtes. Quand on affiche complet, ce qui arrive souvent, on se démène pour trouver une autre place afin de ne pas laisser les femmes sans aide immédiate. C’est le cas à la Maison de Connivence de Trois-Rivières, tout comme au Toit de l’amitié de La Tuque.

«S’il faut attendre plus de 24 heures, le cycle aura changé. La personne sera déjà passée à une autre étape et, bien souvent, ne voudra plus avoir notre aide», note Ginette Girard du Toit de l’amitié, évoquant que le couple se retrouve alors dans une phase de rémission, où le conjoint promet de ne plus recommencer, où une certaine paix s’installe et où la ressource d’aide est dorénavant vue comme une menace que comme une solution.

D’où l’importance de pouvoir répondre rapidement aux demandes d’aide, afin d’éviter que le cycle ne recommence plus tard et, parfois, ne mène à des conséquences plus dramatiques.

En point de presse, la députée de Québec solidaire Christine Labrie a comparé la situation actuelle avec le service 911. «Jamais on n’accepterait de dire à quelqu’un qui appelle au 911: écoutez, ce ne sera pas possible aujourd’hui. Peut-être demain, peut-être la semaine prochaine, quand il y aura de la place à l’hôpital. On va vous rappeler quand on pourra vous aider», indique-t-elle.

Le manque à gagner, il est bien réel, constate-t-on dans les maisons d’hébergement. Pour offrir les services actuels, oui, mais pour faire du développement et, surtout de la prévention, le parent pauvre de la lutte contre la violence faite aux femmes. La prévention qui permettrait de sensibiliser les jeunes, de dépister davantage les cas et d’aller au-devant de la demande d’aide qui arrive souvent tardivement. Une prévention qui, doit-on le rappeler, entraînerait aussi une économie substantielle dans le système de santé et de services sociaux pour ces femmes qui doivent bien souvent non seulement traiter des séquelles physiques, mais également vivre avec des problèmes de dépression et des séquelles psychologiques.

«Présentement, avec le financement, on fait de la consolidation de nos services, mais il n’y a pas de gains. Nous n’avons aucune possibilité de développement», explique Annie Houle de la Maison La Nacelle de Nicolet. En milieu rural comme sur le territoire desservi par La Nacelle, on cherche à développer des stratégies pour aller vers les femmes qui habitent en milieu plus éloigné. Un travail qui ne peut se faire sans qu’on bonifie l’enveloppe aux ressources.

«Nous avons développé quelques points de services, mais de façon générale, on gère à bout de bras. Ce qu’on veut, c’est aller chercher les femmes là où elles sont, au lieu de constamment éteindre des feux», ajoute Mme Houle.

Ce serait également le souhait du Toit de l’amitié, qui estime recevoir environ le quart du financement dont la ressource aurait vraiment besoin pour pouvoir offrir tous les services qu’elle souhaite offrir. «Les maisons d’hébergement, ce sont nous qui avons l’expertise. On souhaiterait développer de la formation pour les différents intervenants, les procureurs, pour aller dans les écoles. On veut agir en amont pour que la lutte à la violence faite aux femmes soit vraiment efficace», note Ginette Girard.

En attendant, les visages de ces femmes se dévoilent à travers des capsules produites par la FMHF, où elles demandent au public, et aussi au gouvernement, «me voyez-vous?»

Car la violence, si elle a plusieurs noms et plusieurs visages, ne présente pas toujours un bleu à l’avant-bras ou un oeil au beurre noir. Elle est aussi la peur au ventre de la locataire harcelée sexuellement par son propriétaire, de l’adolescente qui craint son père pour qui l’honneur est plus important que tout. Elle est l’angoisse de cette femme sur qui on n’a jamais levé la main, mais qu’on a quand même isolée de sa famille et à qui on a coupé toute indépendance financière. Elle est le désespoir de cette mère qui restera, même si elle étouffe à l’intérieur, car elle sent la vie de ses enfants menacée.

Elle implique parfois d’ouvrir un peu plus grand les yeux, pour que l’on en saisisse toutes les conséquences. Et qu’on sauve davantage de vies.