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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
L’autopartage gagne de plus en plus en popularité au Québec.
L’autopartage gagne de plus en plus en popularité au Québec.

Salut, je suis une autopartageuse!

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CHRONIQUE / Elle était pratiquement devenue orpheline. Ma pauvre voiture, depuis le début de cette pandémie, a été la plus mal-aimée de toute la maisonnée. Elle pouvait parfois passer cinq ou six jours dans l’entrée du garage sans même que je lui tourne la clé. Mais elle revit depuis les derniers mois. Elle a enfin l’attention qu’elle mérite, car elle rend service à plus de gens. Oui, je suis devenue une autopartageuse.

Le principe de l’autopartage est déjà bien implanté dans plusieurs villes du Québec, dont Montréal, Québec, Sherbrooke et Gatineau, avec notamment des services comme Communauto. Mais en Mauricie et au Centre-du-Québec, l’autopartage demeure encore bien marginal. Or, l’avènement du télétravail et le changement des habitudes de vie lié à la pandémie laissent croire aux observateurs et experts du domaine que la tendance à l’autopartage pourrait être à la hausse très rapidement au cours des prochaines années.

Comme bien des familles au Québec, la pandémie a incité ma petite bulle à réfléchir à notre façon de consommer, à nos réels besoins et à ce qu’on s’entête à conserver sans que ce soit vraiment utile. Qui plus est, le télétravail nous a cloués à la maison 95 % du temps. Habituée aux 25 000 km par année, ma voiture n’a à peine parcouru que 5000 km depuis les treize derniers mois, incluant des vacances dans le fin fond d’une ZEC en Haute-Mauricie.

De l’argent qui continuait de sortir du portefeuille, et qui atterrissait dans l’entrée du garage, sans vraiment avoir une réelle utilité.

Puis un soir, ce courriel est entré de la part des voisines d’en face qui, visiblement, en arrivaient un peu au même constat avec leurs deux voitures. Deux familles, quatre adultes, et quatre voitures qui dorment dans nos stationnements depuis des mois.

«Est-ce que vous seriez intéressés à faire de l’autopartage», demande la voisine.

Ça a été l’histoire de quelques jours. Des recherches sur Internet, plusieurs rencontres sur le trottoir, l’avis d’un autre voisin qui avait lui aussi adopté ce mode de vie avec la personne vivant la porte à côté, et voilà! On a vendu l’un des quatre véhicules et on a décidé que ma dormeuse de voiture deviendrait la deuxième voiture commune aux deux familles.

«Je crois que c’est une tendance qui va arriver avec la pandémie. Dans bien des ménages actuellement, le transport est la seconde dépense la plus importante. Ça passe même avant l’alimentation. Or, le télétravail change bien des choses et on pourrait penser que l’autopartage deviendra la prochaine normalité», croit André Lavoie, directeur général de Roulons Vert, l’organisme spécialisé dans la mobilité durable en Mauricie et au Centre-du-Québec.

Évidemment, à notre petite échelle de voisinage, le principe de l’autopartage demeure anecdotique, même s’il a considérablement changé la dynamique du transport de deux familles et allégé le budget. À Montréal, un service comme Communauto dessert désormais 70 000 membres. Marco Viviani, vice-président au développement stratégique chez Communauto, signale que maintenant 7 % des ménages de toute l’île de Montréal comptent sur son entreprise pour le véhicule principal de la maisonnée ou pour un véhicule d’appoint. Seulement sur le Plateau Mont-Royal, c’est 19 % des ménages. Depuis sa fondation, Communauto estime doubler son membership tous les trois ans.

À Sherbrooke, environ 500 personnes ont fréquemment recours à ce service. Les véhicules en libre-service de Communauto roulent en moyenne 10 heures par jour, mais peuvent aller jusqu’à 18 heures. En revanche, une voiture solo sera en déplacement entre 2 % et 4 % du temps, constate André Lavoie de Roulons Vert. «Une voiture en libre-service peut souvent remplacer de 12 à 18 voitures solo», ajoute-t-il.

À Trois-Rivières et Nicolet, des initiatives ont vu le jour au cours des dernières années. Au centre-ville trifluvien, une voiture électrique en autopartage est disponible à la station Roulez électrique de la rue des Volontaires, en collaboration avec l’application GoClico. Environ une vingtaine de personnes se la partagent fréquemment, moyennant un coût à l’utilisation, explique le responsable du projet, Sylvain Juteau. Et selon les données compilées par Roulons Vert, le centre-ville trifluvien deviendrait un pôle intéressant pour ce type d’utilisation, puisque le parc automobile de cette partie de la ville correspond aujourd’hui à moins d’un véhicule par porte.

«Cette station était un banc d’essai et, malgré la pandémie, on constate que ça fonctionne assez bien. Prochainement, on aimerait bien faire des approches avec l’UQTR mais aussi dans le secteur Cap-de-la-Madeleine, là où la densité de population pourrait le justifier. La clientèle du carrefour du savoir deviendrait aussi un pôle très intéressant pour l’autopartage, à notre avis», croit Sylvain Juteau.

À Nicolet, la Ville a fait l’acquisition de deux véhicules, un électrique et l’autre hybride, pour son service d’autopartage. Trois utilisateurs réguliers en font usage pratiquement chaque jour, et d’autres plus sporadiques viennent se greffer à cette offre à l’occasion. Selon le porte-parole de la Ville, Sébastien Turgeon, Nicolet compte ajouter à sa flotte un camion de style pick-up prochainement, afin d’accommoder les utilisateurs qui voudraient recourir à l’autopartage pour, par exemple, des déménagements, ou encore de gros achats à transporter.

Bien sûr, l’autopartage demande un peu de planification. Ce nouveau mode de vie ne nous permet pas de jouir d’une voiture à portée de main à la seconde où l’on en a envie. Il faut penser à réserver sa plage horaire quelques heures à l’avance, par exemple, et planifier ses déplacements pour minimiser son utilisation. «Mais la voiture solo demande aussi de la planification», fait remarquer Marco Viviani, qui ne cite au passage que les rendez-vous au garage pour l’entretien, le changement de pneus, le déneigement du stationnement. Tout ça sans compter les coûts liés à l’achat du véhicule, à l’immatriculation et à son entretien. Pour une voiture qui, dans certains cas, restera immobile 95 % de la journée, insiste-t-il

Dans notre microsociété de voisinage, l’option de la station Roulez électrique n’était pas envisageable, de par l’éloignement. Mais à notre échelle, nous avons mis en place notre propre système d’autopartage. On a établi un système de réservation, et un coût d’utilisation de la voiture au kilomètre, que les voisines nous remboursent dès qu’elles empruntent le véhicule. Car au Québec, la loi interdit de faire un profit avec le transport d’une autre personne si on ne possède pas une autorisation en ce sens, comme un permis de taxi. C’est donc avec un outil fourni par le CAA-Québec que nous avons pu évaluer le coût d’utilisation de la voiture par kilomètre, essence et entretien compris, sans qu’on en dégage un profit. Pas de chicane, pas de malentendus. Le système ne peut être plus clair, et plus légal.

Sur le plan pratico-pratique, il faut aussi veiller à ce que notre police d’assurances couvre la «responsabilité civile du fait de dommages causés à des véhicules dont l’assuré désigné n’est pas propriétaire», soit l’Avenant FAQ 27 de la couverture d’assurances automobile. Dans le cas de nos deux familles, c’était déjà couvert. Il ne restait plus qu’à sauter dans l’aventure de l’autopartage.

Et ça fonctionne! En un peu plus de trois mois, je suis obligée d’admettre que jamais nous ne nous sommes retrouvés devant la situation où aucune voiture n’était disponible. Et si cela devait arriver, il y aura toujours l’autobus, le taxi, le vélo... Bref nous ne sommes pas mal pris.

En un peu plus de trois mois, les voisines auront déboursé quelques dizaines de dollars de leur budget pour avoir accès à un deuxième véhicule. On a aussi partagé les coûts pour équiper le véhicule à la convenance de tout le monde. Moi qui souhaitais un support à vélo, j’en ai maintenant un, pour la moitié du prix, qui sert à deux familles plutôt qu’une. Chacun a su y trouver son compte... y compris les portefeuilles.

Et surtout, à notre petite échelle, sans déranger personne, on aura réussi à retirer un véhicule de la circulation sans se priver de notre liberté.