Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Julie Desaulniers, copropriétaire du restaurant chez Jeannot de Shawinigan, et son fils Charles qui travaille avec elle au restaurant.
Julie Desaulniers, copropriétaire du restaurant chez Jeannot de Shawinigan, et son fils Charles qui travaille avec elle au restaurant.

La minorité qui mine le moral [CHRONIQUE AUDIO] 

Article réservé aux abonnés
Shawinigan — «La très grande majorité de nos clients sont aimables, corrects et respectueux des règles. Mais le problème, c’est une minorité de gens. C’est ça qui est difficile pour notre équipe, c’est la minorité qui mine le moral des troupes. Et après l’année qu’on vient de passer en restauration, on ne mérite pas ça.»

Julie Desaulniers est claire dès le début de notre entrevue: elle ne veut pas se plaindre. Son travail, elle l’adore. Son équipe, elle s’estime chanceuse de pouvoir compter sur des gens aussi dévoués. Ses clients, pour la grande majorité, ils font pratiquement partie de la famille. Sans toutes ces personnes, le restaurant Jeannot de Shawinigan n’aurait tout simplement pas sa raison d’être. Mais grâce à ces personnes, il a une âme, il continue d’opérer après toutes ces années, et contre vents et marées depuis le début de la pandémie.

Mais il y a la minorité. Celle qui, depuis la réouverture de la salle à manger, refuse de signer le registre exigé par le gouvernement. Celle qui refuse de fournir une preuve de résidence pour s’assurer qu’on demeure bien en zone orange. Celle qui essaie quand même de manger à quatre personnes par table alors que les mesures sanitaires ne le permettent pas. Celle qui, insatisfaite de se plier aux règles, va insulter le personnel en traitant les employés de tous les noms.

Cette minorité-là.

Une minorité certes, mais bruyante. Au point que des employés, qui n’ont pas envie de jouer à la police, se remettent en question. Au point que l’ambiance de travail n’est plus aussi agréable qu’avant. Au point que la gestionnaire craint de perdre des joueurs si ça continue. En pleine pénurie de personnel dans le monde de la restauration, pas besoin de vous dire que ce serait difficile pour l’entreprise.

C’est ce message que Julie Desaulniers souhaitait lancer, lundi matin. «Ce n’est pas la faute des restaurateurs. Nous respectons les consignes du gouvernement, on vogue un peu au gré du vent de ce qu’ils nous demandent. Certaines personnes ont le droit de ne pas être contentes, mais ce n’est pas nous qui pouvons y changer quelque chose», explique-t-elle.

Écoutez cette chronique en version audio.

La propriétaire constate que, contrairement à plusieurs autres restaurants qui ont été fermés pendant plus de cinq mois, le restaurant Jeannot a conservé son service de commandes à emporter pendant tout ce temps. Le restaurant qui fait surtout dans la restauration rapide ne s’attend pas à ce que les gens, lorsqu’ils viennent manger dans la salle à manger, y demeurent aussi longtemps que les personnes qui fréquenteront d’autres restaurants plus gastronomiques. C’est souvent un petit arrêt pour le lunch, et on repart faire notre journée.

Il y a deux semaines, on ne demandait rien aux clients qui venaient pour les commandes à emporter. Mais depuis lundi dernier, s’ils veulent s’asseoir même pour 15 ou 20 minutes, ils doivent fournir des preuves de résidence et signer un registre. Ça déstabilise. Ça en dérange certains.

Une minorité.

La minorité qui sent sa liberté bafouée lorsqu’on lui demande quelques secondes de son temps pour fournir un numéro de téléphone, au cas où une éclosion surviendrait et qu’on chercherait à joindre ceux qui doivent surveiller leurs symptômes.

On n’imagine pas à quel point les restaurateurs en ont bavé depuis un an. On l’a entendu aux nouvelles, on peut essayer de le deviner. Mais on ne peut pas réellement le savoir tant qu’on a pas passé une journée dans leurs souliers. Et c’est difficile de concevoir qu’après avoir traversé tout ça, ils doivent encore en baver pour deux petites lignes à remplir sur un registre. Un registre qu’ils sont légalement obligés de tenir. Un registre qui, dans un contexte de crise sanitaire, a toute sa place pour s’assurer de contrôler le mieux possible de potentielles éclosions.

Pour garder les restaurants ouverts, tout simplement.

Heureusement, c’est une minorité.

Plusieurs autres restaurateurs contactés pour cette chronique ont indiqué ne pas vivre une telle réalité. C’est un autre monde, un monde où les réservations en ligne sont obligatoires et font foi de registre, un monde où les clients rêvent depuis si longtemps d’aller s’asseoir à une table, de commander cette bonne bouteille de vin, de manger un repas gastronomique et de prendre leur temps qu’ils seraient prêts à présenter leur permis de conduire sur un plateau d’argent avec une fanfare en accompagnement juste pour pouvoir y accéder.

La restauration rapide, c’est différent, constate Julie Desaulniers.

Mais l’entrepreneure ne se laisse pas décourager. Elle a songé quelques secondes à fermer sa salle à manger... elle n’y pense plus maintenant. «Ça va prendre un petit délai pour que les gens s’habituent. On s’adapte, et les gens aussi vont s’adapter. On va se donner le temps», considère celle qui n’a pas l’intention de se laisser abattre, et qui continuera de donner le meilleur pour ses clients et sa vingtaine d’employés.

À l’Association des restaurateurs du Québec, on en appelle à la collaboration de tous, même si on remarque que le phénomène reste marginal. «On convient tous que ce n’est pas l’idéal. Mais on encourage le public à collaborer. C’est une obligation légale que les restaurateurs ont. Cette fois-ci, la Santé publique a pris les choses en main, elle a rouvert les restaurants, reconnaissant que les gens ont besoin d’avoir cette petite liberté, ce petit plaisir pour faire sortir la pression. Si ça implique de vivre avec certaines contraintes temporaires, faisons-le tous ensemble pour espérer un retour à une certaine normalité», considère François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales pour l’ARQ.