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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Karine Dion est responsable du programme de francisation du Centre de formation aux adultes du Centre de services scolaire Chemin-du-Roy.
Karine Dion est responsable du programme de francisation du Centre de formation aux adultes du Centre de services scolaire Chemin-du-Roy.

Dans une classe à part

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CHRONIQUE / Le petit ruban vert et blanc, symbole des Journées de la persévérance scolaire, attend chacun d’eux sur le coin du bureau. On y a ajouté un petit coeur en chocolat. Une façon de dire à la classe «Lâchez pas, vous êtes bons». Aujourd’hui, les élèves de cette classe n’apprendront ni l’algèbre, ni la chimie, et encore moins la biologie. Ils vont partir de la base. Ils vont apprendre à parler français.

A-B-C-D-E, c’est déjà toute une science quand on ne parle pas un mot de français, qu’on ne sait ni lire ni écrire. Quand on n’a jamais mis les pieds dans une école. Quand on a vécu les dernières années dans un camp de réfugiés. Quand on recommence une nouvelle vie ailleurs, loin des nôtres et de nos habitudes.

Au programme de francisation du Centre d’éducation des adultes, à Trois-Rivières, c’est à ces personnes-là qu’on veut lever notre chapeau en ces Journées de la persévérance scolaire. Chaque année, le programme accueille des dizaines de nouveaux arrivants issus de tous les pays, de toutes les communautés culturelles, et qui souhaitent pouvoir parler français, être fonctionnels dans la société, pouvoir lire un mode d’emploi, faire leur épicerie, prendre rendez-vous chez le médecin, rencontrer le professeur de leur enfant. Et qui sait, peut-être trouver un travail.

Au moment où l’on franchit ces murs, on est dans une classe à part. Celle qui nous mènera vers le chemin de l’intégration, vers le chemin d’une vie citoyenne bien remplie, où la fierté d’appartenir à une communauté s’apprend une syllabe à la fois.

«En général et surtout durant leur première année ici, on vit beaucoup d’émotions, car ils doivent vivre toute une adaptation après avoir été déracinés de leur milieu. Certains d’entre eux n’ont pas nécessairement fait le choix de l’immigration. Et cette classe devient leur premier milieu social dans cette nouvelle vie. Je les admire énormément pour leur capacité de s’adapter, leur résilience à embrasser cette nouvelle vie et à s’y investir à fond», explique Karine Dion, responsable du programme de francisation pour le Centre de services scolaire Chemin-du-Roy.

Cette année, ce sont dix classes qui ont été ouvertes, soit sept à Trois-Rivières et trois à Louiseville. Tout près de 180 personnes nouvellement arrivées qui souhaitent apprendre le français. Certaines qui ne savent ni lire ni écrire partiront vraiment de la base avec des groupes adaptés à leur réalité. D’autres, qui ont un niveau de scolarité beaucoup plus élevé, souhaiteront apprendre cette nouvelle langue dans l’espoir de pouvoir conserver les acquis et, par exemple, obtenir les reconnaissances des ordres professionnels pour poursuivre leur carrière en sol québécois.

«On partage une multitude de cultures et de langues, alors l’espace commun devient le français. Il n’y a rien de facile au départ. On utilise beaucoup de visuels, on mime certaines choses. Ce n’est pas évident, mais on a développé des outils qui permettent d’avancer ensemble. C’est très interactif», souligne Mme Dion, en levant aussi son chapeau à ses collègues enseignants. «Ce n’est pas une tâche facile, et ce n’est pas fait pour tout le monde. Mais les gens qui sont ici, ils se donnent à fond. On ne peut pas enseigner ici sans aimer ça à 100 %», considère-t-elle.

Au fil des ans, le programme a développé une très grande collaboration avec le Service d’aide aux nouveaux arrivants (SANA), un autre point d’ancrage pour cette clientèle immigrante. Au besoin, les services d’un interprète seront requis, mais on essaie le moins possible de recourir à cette solution. On mise sur la débrouillardise.

Certains élèves prendront un an avant de maîtriser la langue, d’autres trois ans. L’important, c’est d’y aller au rythme de chacun et qu’il garde la motivation d’aller jusqu’au bout. On y accueillera des jeunes de 19 ou 20 ans. On y a même déjà accueilli une dame de 80 ans. Il n’y a pas d’âge ici pour apprendre et s’intégrer.

«On sent souvent chez eux que la motivation intrinsèque est très forte. Ils se sentent même privilégiés de pouvoir aller à l’école. Ils ont en très haute estime le rôle du professeur et savent la valeur de l’éducation», constate Karine Dion, qui ne cache pas que les histoires de succès se comptent par dizaines depuis toutes ces années.

Elle pense tout de suite à cette femme, immigrée d’Afrique, qui ne savait au départ ni lire ni écrire. «Elle a été trois ans avec nous, à tous les jours. Elle s’est investie à fond pour apprendre. Elle a été capable ensuite d’aller chercher une attestation pour devenir préposée aux bénéficiaires. Aujourd’hui, elle a un emploi. Quand on y pense, elle remplit ses rapports quotidiennement alors qu’elle ne savait même pas écrire il y a quelques années», se réjouit Mme Dion.

Pour d’autres, surtout des mamans de familles nombreuses, la seule motivation de pouvoir être fonctionnelle pour parler et comprendre le français oral est suffisante. Des outils qui leur permettront de pouvoir fonctionner dans la société, communiquer avec l’école pour le suivi académique des enfants, et peut-être même juste répondre à une invitation pour l’anniversaire d’un ami de la classe du petit dernier. Bref, la base...

«Je les vois ces mamans dans les classes. Des fois, elles sont debout depuis 5 heures du matin, à préparer les repas de la journée, faire les lunchs, mettre tout le monde dans l’autobus scolaire. Et là elles prennent le transport en commun pour arriver ici et être prêtes pour le début de la classe à 8 h 15. Elles ont énormément de mérite», indique-t-elle.

Et quel exemple de persévérance aussi pour les enfants qui verront leur maman redoubler d’efforts sur les bancs d’école en même temps qu’eux!

Évidemment, la pandémie a entraîné son lot de défis pour ces apprenants. Le confinement a fait en sorte qu’ils restent beaucoup plus à la maison et ont moins d’occasions de pratiquer les acquis. «Quand on a moins de contact, on pratique moins. On a vu cette année que les compétences progressent plus lentement. Et l’apprentissage est plus difficile avec les masques, étant donné qu’une grande partie de l’apprentissage de la phonétique passe par le visuel de la bouche», considère Karine Dion.

Mais aucune pandémie ne semblait freiner la motivation du groupe présent en classe mercredi matin. En plein mois de février, ils en étaient à réviser la feuille du code de vie de l’école et toutes ses notions plus complexes sur la base du vocabulaire. «On n’aurait jamais pu leur faire faire ça le premier jour. Maintenant, ils sont capables», note la responsable.

Ce printemps, les groupes apprendront, en plus du vocabulaire et de l’alphabet, à faire des semis. Ils planteront les graines pour faire pousser les légumes d’un futur jardin, et regarder naître une autre belle réussite.

Celle de cultiver son propre potager.

Mais aussi celle de cultiver son avenir au Québec.