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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Le CHSLD Laflèche du secteur Grand-Mère a été le premier CHSLD touché par une grave éclosion dans la région, au printemps dernier.
Le CHSLD Laflèche du secteur Grand-Mère a été le premier CHSLD touché par une grave éclosion dans la région, au printemps dernier.

Dans l’angle mort...

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CHRONIQUE / L’image empruntée par la Protectrice du citoyen, Marie Rinfret, est forte. Et elle est juste. Les CHSLD, les résidents, les familles et le personnel soignant de ces milieux de vie ont été dans l’angle mort de la préparation à la pandémie de COVID-19. L’angle mort, ce petit point, un peu à l’arrière gauche, quand on sait qu’il faut changer de voie pour être sur la bonne route. Ce petit point qui nécessite une contorsion supplémentaire pour ne pas être oublié.

Ce que Marie Rinfret a dévoilé, jeudi avant-midi, c’est que la machine ne s’est pas assez contorsionnée pour voir ce qui arrivait à l’arrière gauche, pour voir cet énorme camion lourd qui nous est rentré dedans comme une tonne de briques.

Ce rapport d’étape demeure évidemment préliminaire, et sera suivi du rapport final à l’automne 2021, rapport à l’intérieur duquel le ministère de la Santé aura aussi pu être entendu. Mais Marie Rinfret a jugé que les constats apportés par quelque 1355 témoignages d’employés, d’usagers et de familles, de même que 15 mémoires, étaient assez troublants pour être dévoilés dès maintenant. Pas pour faire du sensationnalisme, mais bien parce que le virus court toujours et qu’aucun CHSLD n’est à l’abri qu’une telle hécatombe se reproduise demain matin.

Autrement dit, essayons dès maintenant d’apprendre de nos erreurs.

«Au début, c’était de la médecine de guerre. Nous n’avions aucun support et il y avait trois à quatre morts par jour. Nous ne savions plus où mettre les corps.» Ce n’est là qu’un exemple des nombreux témoignages poignants que l’on peut lire dans ce rapport de plus de 20 pages.

La Protectrice du citoyen y va de constats troublants. La menace a été sous-estimée. Les équipements de protection individuelle ont été insuffisants et distribués de manière inégale. La mobilité du personnel a contribué à la propagation du virus. L’interdiction de visite des proches aidants a suscité anxiété et détresse et était carrément une erreur. Des soins et des services ont été reportés ou annulés, même des soins élémentaires, de base, auxquels les aînés n’ont pas eu droit pendant des jours. Des renforts arrivés tardivement et qui n’étaient pas bien encadrés faute de personnel. Le pouvoir décisionnel était éloigné du terrain. Le personnel soignant a été lourdement atteint physiquement et psychologiquement.

Dans la région, ce sont 124 êtres humains qui ont perdu la vie dans les CHSLD lors de la première vague. Et combien d’autres infectés qui ont eu à vivre avec des séquelles? Combien de soignants qui, s’ils n’ont pas été infectés, ont été lourdement affectés par ce qu’ils ont vu et vécu? Combien de familles qui n’ont pas pu serrer dans leurs bras leur proche avant qu’il ne rende son dernier souffle?

Et pendant qu’on préparait les hôpitaux à faire face au virus, on transportait des patients vers les CHSLD afin de libérer des places, augmentant la pression sur les équipes soignantes qui allaient bientôt faire face à la menace. Toutes les admissions dans les CHSLD ont finalement été suspendues le 10 avril, selon un ordre ministériel.

Pourtant, dans son rapport d’enquête publié au début du mois d’octobre, le CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec indiquait que le premier patient atteint de coronavirus au CHSLD Cloutier-du-Rivage avait été transféré d’une ressource pour personnes âgées le 23 avril et qu’il avait été testé positif le 25 avril. Cette éclosion, rappelons-le, a été la plus mortelle de la région avec 52 personnes âgées qui sont décédées.

Le constat de Marie Rinfret est donc dur... mais il n’a surpris personne entre les murs de ces CHSLD où l’on a vécu des éclosions. Parce que les appels à l’aide des employés et des membres du syndicat ont été nombreux au printemps dernier.

«Ma frustration vient du fait que ce sont des faits concrets qu’on vivait et que nous avions dénoncés. Mais pendant ce temps-là, devant les médias, les autorités répétaient qu’il n’y avait pas de mobilité de personnel et que les équipements de protection étaient en nombre suffisant. C’était des mensonges», constate le président du Syndicat du personnel paratechnique, des services auxiliaires et de métiers, Pascal Bastarache.

Le cas du CHSLD Laflèche aura certainement marqué les esprits, avec 44 décès et la très grande majorité des usagers infectés en plus de plusieurs membres du personnel, dont certains ont frôlé la mort. Si cet exemple frappe l’imaginaire, c’est parce qu’il a été le premier vécu dans la région et qu’il a levé le voile sur l’ampleur du drame. Mais pour Pascal Bastarache, les témoignages lus dans ce rapport auraient pu être écrits par n’importe quel usager ou employé des CHSLD de la région où il y a eu des éclosions et des décès. Outre Laflèche avec 44 décès, on compte Mgr-Paquin de Saint-Tite (13 décès), Cooke (2 décès), Saint-Joseph (12 décès), Cloutier-du Rivage (52 décès) et Roland-Leclerc (1 décès).

Jeudi, le CIUSSS MCQ indiquait avoir fait sensiblement les mêmes constats que la Protectrice du citoyen lors de son enquête rendue publique au début du mois d’octobre. On dit que déjà, plusieurs ajustements ont été apportés qui répondent aux priorités identifiées par Marie Rinfret, dont le rehaussement des mesures de prévention et contrôle des infections, l’augmentation du nombre de gestionnaires dans les CHSLD, de même qu’une plus grande stabilisation des équipes de travail.

Depuis le début de la deuxième vague, on ne déplore aucun décès dans les CHSLD de la région. Ce qui ne doit pas vouloir dire qu’il n’est pas urgent de se pencher sur les recommandations de ce rapport, croit M. Bastarache, puisqu’une nouvelle éclosion peut survenir à tout moment.

«Ce serait vraiment une erreur catastrophique que de repousser ça. Il y a plusieurs souches dans la région, et malgré ce qu’on a bien voulu faire entendre, il y a encore de la mobilité de personnel. Le modèle du CIUSSS est bâti sur cette mobilité. Nous on dit qu’il faut s’asseoir maintenant, aujourd’hui, et trouver des solutions pour assurer plus de stabilité, d’aller vers une gestion plus humaine et de proximité. On ne demande que ça, de travailler en collaboration avec la direction. Parce que oui, notre mandat est de protéger les droits de nos membres, mais on veut aussi que la population ait accès à des soins sécuritaires et de qualité», ajoute Pascal Bastarache.