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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Les équipes soignantes travaillent fort depuis le début de la pandémie, et plusieurs attaquent cette troisième vague avec beaucoup de fatigue accumulée et de stress.
Les équipes soignantes travaillent fort depuis le début de la pandémie, et plusieurs attaquent cette troisième vague avec beaucoup de fatigue accumulée et de stress.

Attaquer la troisième vague sans y perdre les troupes

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CHRONIQUE / Stress, fatigue accumulée, difficulté à recruter de la main-d’oeuvre, incertitude face aux variants... L’état des troupes du réseau de la santé en Mauricie et au Centre-du-Québec n’est pas forcément au beau fixe à l’aube de cette troisième vague de la pandémie de coronavirus. Et alors que les syndicats interpellent le gouvernement afin de leur donner les outils pour faire face à cette nouvelle vague sans épuiser complètement le personnel, les équipes des soins intensifs encouragent la population à redoubler de vigilance pour que la pression ne soit pas trop forte, trop rapidement, sur le système de santé.

«On est un point orange au milieu d’une marée rouge. Il faut aussi être réaliste. Ce n’est qu’une question de temps et je ne vois pas comment on va pouvoir y échapper», résume le docteur Jean-Nicolas Dubé, médecin intensiviste et interniste au CHAUR de Trois-Rivières. Bien fier de l’équipe des soins intensifs et de tout ce qui a pu être fait depuis un an, le Dr Dubé confie que cette équipe au sein de laquelle il œuvre se prépare à cette troisième vague avec beaucoup de fatigue accumulée.

«Je ne vous cache pas que comme équipe, dans la dernière année, on a eu des hauts et des bas. On a vécu beaucoup d’émotions parce qu’on a vu des patients très malades, des patients qui sont partis sans pouvoir être avec leur famille. Face à une maladie que l’on ne connaissait pas, il a fallu se réajuster constamment et on le fait encore. La peur de tous les membres de l’équipe d’attraper le virus, la peur de le donner à quelqu’un d’autre, la peur de ne pas avoir tout ce qu’il faut pour soigner nos patients. On a vécu énormément de stress et de la fatigue à travers ça. Il y en a beaucoup d’entre nous qui sommes fatigués, qui avons donné beaucoup pour nos patients. Nous sommes humains aussi», résume l’intensiviste.

Le Dr Jean-Nicolas Dubé est médecin intensiviste et interniste au CHAUR du CIUSSS MCQ. Il enseigne également médecine au campus trifluvien de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal.

La pénurie de main-d’oeuvre a cependant amené un élément qui inquiète hautement le Dr Dubé dernièrement. Entre la deuxième et la troisième vague, le parc de lits de soins intensifs au Québec a diminué de 380 à 300 lits, ce qui ne présage rien de bon si les variants devaient faire rapidement monter le nombre d’hospitalisations dans les prochains jours, comme on le voit présentement en Ontario.

«J’ai bien peur que si ça monte rapidement comme ça et que nos ressources sont limitées par manque de professionnels, ça se pourrait qu’on se retrouve devant des choix difficiles. Peut-être qu’il faudra sortir le fameux protocole où il faudra décider qui va continuer et qui ne continuera pas», déplore le Dr Dubé, qui en appelle au respect des mesures sanitaires plus que jamais. «On demande à la population de faire attention, de respecter toutes les mesures et ainsi de nous laisser une chance pour qu’on soit capable de vous soigner quand ce sera le temps», ajoute-t-il.

Détresse psychologique

À l’été 2018, un sondage mené auprès des membres de la Fédération de la santé et des services sociaux affiliée à la CSN révélait qu’un peu plus de 53 % des répondants disaient être en détresse psychologique élevée. Cette semaine, les résultats du même sondage, mené un an après le début de la pandémie, révèlent que ce nombre s’élève maintenant à 71 %. Rien pour rassurer le Syndicat du personnel paratechnique, des services auxiliaires et des métiers du CIUSSS MCQ.

«C’est un cumul de plusieurs facteurs, mais la surcharge de travail ajoutée au manque de personnel est en grande partie responsable. Et avec les décrets liés à la pandémie, les outils que nous avions à notre disposition pour se reposer nous ont été enlevés. On risque de nous enlever nos vacances, on fait de plus en plus des chiffres de 12 heures. La grogne que ça génère me fait douter de plus en plus du sentiment d’appartenance des employés», s’inquiète le président du syndicat, Pascal Bastarache.

Pascal Bastarache, président du Syndicat du personnel paratechnique, des services auxiliaires et de métiers au CIUSSS MCQ.

Même son de cloche chez les infirmières, qui envisagent cette troisième vague avec plusieurs incertitudes.

«Il y a trois semaines, avec l’avancée de la campagne de vaccination, j’aurais répondu avec beaucoup plus de positivisme. Mais avec la montée des variants et ce qui se passe dans les autres régions, on sent que les équipes commencent à être un peu plus stressées, et on appréhende ce qui s’en vient», constate Nathalie Perron, présidente du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec (FIQ).

Selon elle, les nouvelles mesures beaucoup plus restrictives et contraignantes liées aux variants pourraient avoir des effets importants sur le moral des troupes. «Récemment, on a eu un cas dans un CHSLD et d’un seul coup, il a fallu isoler sept employés de manière préventive. Mais ça ne se remplace pas d’un seul coup, autant de monde. Ils ont obligé des 12 heures, ils ont cancellé des pré-retraites. On voit encore beaucoup de temps supplémentaire et de temps supplémentaire obligatoire. Ça fait déjà un bon bout de temps que les gens donnent beaucoup avec cette pandémie», ajoute Mme Perron, qui confie que beaucoup de départs sont survenus en raison des conditions difficiles et de la difficulté à concilier le travail et la vie familiale.

Nathalie Perron, présidente du Syndicat des professionnelles en soins de la Mauricie et du Centre-du-Québec (FIQ).

Recours aux agences

En date d’aujourd’hui, au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec, tout près de 500 postes d’infirmières ne sont toujours pas comblés. Ce n’est pas faute d’affichage, mais la main-d’oeuvre n’est simplement pas là pour combler les postes. Au cours du dernier mois, le CIUSSS MCQ a dû combler 1500 quarts de travail en ayant recours à des agences qui ont pu fournir environ 80 ressources. Du personnel qui ne sera cependant pas affecté aux secteurs COVID, et qui œuvrera davantage en CHSLD et au soutien à domicile.

«Avec la pénurie actuelle de main-d’œuvre, nous ne sommes pas en mesure de couvrir l’ensemble des besoins avec notre personnel. Les employés des agences de placement vont donc soutenir les équipes en place. Avec la pandémie, nous avons dû recourir davantage au personnel d’agences. Nos besoins en main-d’œuvre ne sont pas entièrement comblés, même en recourant aux agences», explique Kellie Forand, porte-parole du CIUSSS MCQ.

Pour Nathalie Perron, il importe plus que jamais qu’on valorise la profession et que les conditions de travail soient améliorées. Une attente qui a été déçue par le dépôt de l’offre gouvernementale la semaine dernière. Certains syndicats, dont celui représenté par Pascal Bastarache, iront prochainement en vote de grève pour mettre de la pression sur le gouvernement et l’inciter à négocier.

Et bien que les efforts aient été mis durant la pandémie pour recruter davantage de préposés aux bénéficiaires grâce à une formation accélérée, M. Bastarache entrevoit de nombreux départs à venir parmi ces nouveaux employés, déçus de ce qu’ils ont vécu. «Ils se sont engagés à travailler dans le domaine pour au moins un an. Mais lors de la signature du contrat avec le CIUSSS, ils ont réalisé que le salaire de 26 $ de l’heure promis relevait de primes temporaires. Et s’ils voulaient quitter, ils devaient rembourser la formation. Plusieurs sont déçus et veulent s’en aller. Ils vont compléter leur année prévue au contrat, mais je crains qu’on les perde après et qu’on se retrouve au point de départ», constate Pascal Bastarache.

Le problème de la main-d’oeuvre existait bien avant la pandémie, rappelle-t-on, mais la dernière année n’a aidé en rien. «Les gestionnaires travaillent fort pour combler l’ensemble des équipes, mais est-ce que les équipes actuelles aux soins intensifs sont pleines? Je ne pense pas», convient le Dr Jean-Nicolas Dubé, qui croit qu’un énorme travail sera à faire après la pandémie pour tenter de régler la question du recrutement.

Variants

Avec un variant britannique près de 65 % plus contagieux que le virus initial, le nombre d’hospitalisations pourrait donc augmenter en flèche en très peu de temps, considère le Dr Dubé. Et même si le nombre de nouveaux cas quotidiens demeure encore bas dans notre région pour le moment, il ne faut pas se péter pour autant les bretelles, car l’offre des soins intensifs se calcule au niveau provincial. Ainsi, la montée des hospitalisations dans d’autres régions pourrait entraîner une pression accrue sur les soins intensifs du CHAUR par de nombreux transferts interrégionaux. Une pression qui se transférera forcément sur les équipes.

«Il n’y a pas de recette miracle. Il faut continuer les mesures sanitaires, parce que les variants sont excessivement contagieux, font plus de dommage et son en hausse actuellement. Quand c’est le temps d’aller se faire vacciner, il faut y aller sans hésiter pour amener une immunité dans la population», croit le Dr Dubé, qui ajoute qu’il faudra même envisager prochainement un resserrement des mesures sanitaires.

«Ce qu’on fait actuellement ne fait pas de tort. Est-ce qu’on en fait assez? Je ne pense pas. Je parle d’un point de vue scientifique, parce que moi aussi je suis comme tout le monde et j’ai hâte que ça finisse. Mais il faut être plus prévoyant que réactif. Quelles que soient les mesures choisies, si on peut en mettre plus, je pense que ce serait plus sage», signale Jean-Nicolas Dubé.

Un grand coup à donner, certes, mais qui permettra aux équipes de continuer de fournir les meilleurs soins possible sans risquer d’y jouer leur propre santé.

«C’est une guerre que tout le monde fait ensemble contre le virus, et chacun a son rôle à jouer. Nous sommes là pour soigner les gens les plus malades, mais il faut que tout le monde continue de suivre les mesures, de les respecter. Ça va diminuer la propagation du virus dans la population, ça va sauver des vies. C’est une question de mois, le temps qu’on vaccine tout le monde, et qu’on atteigne l’immunité collective. Après on fêtera», lance le Dr Dubé.