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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Johanne Gauthier a dû enterrer ses deux parents durant la pandémie, eux qui sont décédés à trois mois d’intervalle. Elle se félicite aujourd’hui d’avoir décidé, avec sa famille, de procéder aux funérailles tout de suite malgré les mesures sanitaires.
Johanne Gauthier a dû enterrer ses deux parents durant la pandémie, eux qui sont décédés à trois mois d’intervalle. Elle se félicite aujourd’hui d’avoir décidé, avec sa famille, de procéder aux funérailles tout de suite malgré les mesures sanitaires.

Assouplir les règles, adoucir le deuil

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CHRONIQUE / «La mort d’un proche, c’est quelque chose qu’il faut vivre avec d’autres personnes. C’est comme la naissance. La vie a un début et elle a une fin, et ça se doit d’être souligné avec tous ceux qu’on aime. Si on ne le fait pas, il y a un gros manque.»

Johanne Gauthier est particulièrement sereine lorsqu’elle parle de la mort de ses parents, même si elle admet qu’il a fallu faire plusieurs compromis pour leur rendre un dernier hommage, pandémie oblige. Hervé Gauthier, décédé le 22 septembre dernier, et son épouse Madeleine Ricard Gauthier, partie le 25 décembre, trois mois plus tard. Pour la famille de Mme Gauthier, ce sont deux deuils qui ont dû être traversés à travers les mesures sanitaires et les restrictions imposées à ceux et celles qui souhaitent tout simplement pouvoir dire adieu à un proche.

La famille de Mme Gauthier compte parmi les 74 000 familles au Québec dont le deuil a été bouleversé par les restrictions liées à la COVID cette année. Des restrictions pour lesquelles la Corporation des thanatologues du Québec demande aujourd’hui des assouplissements afin de donner une chance aux gens de traverser l’épreuve de la mort d’un proche avec plus de sérénité.

Car présentement, même en zone orange, les salons funéraires doivent se limiter à un maximum de 25 personnes lors des cérémonies funéraires, sans possibilité de rotation. Par ailleurs, malgré que les cérémonies religieuses dans les lieux de culte permettent de rassembler cent personnes en distanciation, les funérailles sont exclues de cette mesure. Autrement dit, on peut être cent personnes à l’église pour la messe du dimanche matin, mais pas pour des funérailles le samedi après-midi. On peut être 1500 à entrer et sortir du centre commercial, mais on ne permet aucune rotation pour célébrer la vie de ceux qu’on a aimés.

Devant cette réalité, plusieurs familles ont choisi de reporter la tenue des funérailles d’un proche, un phénomène qui s’est davantage vu lors de la première vague. En Mauricie et au Centre-du-Québec, ce sont des dizaines de familles qui attendent encore pour enterrer un proche décédé. Croyant qu’il s’agissait souvent d’une question de semaines ou de quelques mois, les familles endeuillées ont préféré repousser les cérémonies à plus tard. On ne repousse à peu près plus les célébrations maintenant... on a appris à la longue qu’il ne faut plus trop calculer les mois avec cette pandémie.

Pour Johanne Gauthier et sa famille, il n’a jamais été question de reporter les funérailles. C’est d’ailleurs ce que lui recommandait aussi le Centre funéraire Rousseau, où les deux parents ont été pris en charge lors du décès. «Pour nous, ça a été la meilleure décision. Après coup, on s’est dit: bon sang qu’on a bien fait! Il y a une partie du deuil qui se fait quand on vit la célébration, quand on vit les choses. Là, les gens qui n’ont pas ça sont en attente de quelque chose qui arrivera on ne sait pas quand», remarque la dame.

Mais tenir des funérailles avec des restrictions sanitaires n’a pas pour autant été une partie de plaisir. Lors du décès de sa mère, il a fallu demander à certaines personnes de ne pas venir et de suivre la cérémonie sur le web. «Il a fallu qu’on compte comme il faut, parce que juste les enfants et les petits-enfants, ça faisait pas mal le compte. Un ami très proche de la famille ne voulait pas prendre la place de quelqu’un, mais aurait aimé y être s’il y avait eu une place. Mais nous avons dû lui dire de ne pas venir. C’est vraiment crève-coeur», se souvient-elle.

Même sentiment lorsque la cérémonie s’est terminée et que chacun a repris sa voiture pour rentrer à la maison, car une réception n’était pas possible et qu’en ce 10 janvier, il devenait difficile de se rassembler dehors.

«Je me souviens que j’ai senti comme si ça déchirait en dedans de moi, parce que tout le monde est parti de son côté. C’est d’une tristesse sans fin, c’est de se retrouver seul avec son chagrin. Même moi, avec mes enfants et mes petits-enfants, je ne pouvais pas parce que c’était interdit», confie-t-elle.

Au Centre funéraire Yves Houle de Saint-Léonard-d’Aston, une centaine de dossiers sont toujours en attente depuis un an pour procéder aux funérailles. Une centaine de familles qui n’ont pas encore pu boucler la boucle parce qu’elles préfèrent attendre un assouplissement des mesures sanitaires pour pouvoir se rassembler en plus grand nombre.

Pour Julie Rousseau, directrice du Centre funéraire Rousseau de Trois-Rivières, il importe désormais qu’on tienne compte du contexte et que les mesures soient adaptées pour être cohérentes. «Ça prend la présence humaine, même si on est à deux mètres de distance. À mon avis, il est temps qu’on considère ça comme un service essentiel.»

«Depuis un an, on sent que le rituel funéraire est bafoué. Déjà, plusieurs personnes n’ont pas pu être présentes auprès de la personne lorsqu’elle est décédée. Maintenant, elles ne peuvent pas se retrouver pour traverser cette épreuve», explique le directeur Gaston Houle.

C’est donc dans cette réalité que certaines familles ont choisi, devant les délais qui s’allongent, de tourner la page. On a tout simplement demandé d’enterrer l’urne ou de la placer au colombarium, sans cérémonie et sans rassemblement. On avait besoin de passer à autre chose.

Mais le processus funéraire demeure une partie importante dans le cheminement du deuil, fait remarquer Gaston Houle, lui qui craint que des familles puissent mal traverser cette étape, et même en ressentir des effets négatifs dans plusieurs années. Un avis partagé par plusieurs salons funéraires de la région.

«Le deuil n’est vraiment pas vécu de la même façon. La webdiffusion aide un peu, mais les mesures sanitaires restreignent beaucoup de familles. Imaginez, une famille de dix enfants, avec les conjoints et conjointes et souvent des petits-enfants. Comment fait-on le tri? À qui on dit de venir? Ce n’est pas évident», reconnaît Isabelle Pronovost, directrice de la Coopérative funéraire de la Mauricie, qui compte des succursales à Shawinigan, Trois-Rivières, Saint-Tite et Saint-Prosper.

Une récente étude menée par le professeur Jean-Marc Barreau, de l’Université de Montréal, démontre que les mesures sanitaires qui restreignent à 25 le nombre maximal de personnes dans les entreprises funéraires accentuent la complexité du deuil. Durant la première vague, pas moins de 67 % des familles consultées durant cette étude ont choisi de reporter les funérailles, alors que seulement 33 % se disaient ouvertes à tenir des funérailles par le web.

Ces statistiques se sont toutefois inversées durant la deuxième vague, est d’avis Caroline Richard, propriétaire de la Maison funéraire Richard & Philibert. Elle remarque que davantage de personnes acceptent maintenant de tenir les funérailles tout de suite, malgré les mesures en place. «Bien sûr, ce n’est pas évident pour les grosses familles parce que ça restreint beaucoup, mais les gens sont très respectueux», indique-t-elle.

En faveur d’un assouplissement des règles pour ces familles, Mme Richard indique toutefois que ça pourrait causer une iniquité pour les salons funéraires qui ont une plus petite superficie puisqu’ils devraient quand même se restreindre à moins de gens que les grands salons en raison de leur capacité d’accueil. «Je pense que si on ouvrait la porte à une possible rotation des visiteurs, ce serait un beau compromis», croit-elle.

Au Centre funéraire Rousseau, il reste moins d’une dizaine de familles qui attendent encore pour tenir les funérailles d’un proche décédé durant la première vague. Au Complexe funéraire J.D. Garneau, un peu plus d’une vingtaine de dossiers sont aussi en attente. Dans les deux cas, de plus en plus on conseille aux familles de procéder aux funérailles et de ne pas attendre, même si ça implique des compromis. On cherche surtout à éviter une attente trop longue, qui pourrait résulter en un deuil difficile à vivre.

À la Corporation des thanatologues, on presse le gouvernement d’assouplir les règles, disant craindre que les conséquences sociales de ces milliers de deuils chamboulés sont à anticiper. «Nous sommes convaincus du professionnalisme des entreprises funéraires qui sont en mesure d’organiser des rituels funéraires dignes en toute sécurité», affirme la directrice générale Annie Saint-Pierre.

Pour Julie Rousseau, directrice du Centre funéraire Rousseau de Trois-Rivières, il importe désormais qu’on tienne compte du contexte et que les mesures soient adaptées pour être cohérentes.

«On peut être des centaines dans les centres commerciaux, au Costco, au Ikea. On peut accueillir cent personnes à la messe du dimanche. Mais on ne peut pas permettre à nos familles d’être plus que 25. C’est difficile de le concevoir. Ça a un impact direct sur le deuil, car les gens ont besoin de se rassembler, ça faire partie du processus. Ça prend la présence humaine, même si on est à deux mètres de distance. À mon avis, il est temps qu’on considère ça comme un service essentiel», note Mme Rousseau.