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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Cette année, moins de 4% de l’enveloppe budgétaire réservée à la violence conjugale ira aux ressources d’aide pour les hommes aux comportements violents.
Cette année, moins de 4% de l’enveloppe budgétaire réservée à la violence conjugale ira aux ressources d’aide pour les hommes aux comportements violents.

Aider les hommes... aussi [CHRONIQUE AUDIO] 

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Moins de 4%. Le chiffre a de quoi surprendre. Mais cette année, de l’enveloppe budgétaire gouvernementale réservée à la violence conjugale, moins de 4% irait aux ressources spécialisées à l’aide apportée aux hommes ayant des comportements violents.

«Les autres années, ça se maintenait entre 6% et 7%. Mais cette année ça se chiffre à 3,8%», explique la directrice générale du réseau À Coeur d’homme, Sabrina Nadeau. Le réseau, qui regroupe 31 ressources d’aide réservées aux hommes ayant des comportements violents au Québec, aimerait pouvoir obtenir davantage de financement. Surtout quand on sait que sept femmes ont été victimes de féminicides dans les six dernières semaines dans la province.

Pourtant, jamais vous n’entendrez ces ressources dire qu’il ne faut pas aider les victimes, bien au contraire.

«L’aide aux victimes, elle est essentielle. Ce qu’on voudrait, c’est de voir des montants similaires être réservés pour l’aide aux hommes», mentionne Claudia Champagne, directrice générale de l’organisme Accord Mauricie à Trois-Rivières.

Parce qu’au fond, s’il n’y a pas d’agresseurs, il n’y a pas de victimes.

Écoutez cette chronique en version audio.

«Aider les hommes... aussi». J’avais ce titre en tête en entendant ce 4%, ce chiffre pour le moins anémique. J’ai ensuite constaté qu’il s’agissait du titre d’un ouvrage rédigé par le professeur et chercheur Germain Dulac de l’université McGill. La parution date d’il y a 20 ans. Il suffit d’en parcourir les premières pages pour voir que chacune des lignes de cet important essai sociologique portant sur l'offre de services faite aux hommes dans le système de santé est encore d’actualité. Plus que jamais depuis le début de la pandémie.

«Le contexte de la COVID est venu jouer à un niveau en particulier, celui de la séparation. Durant le confinement, les gens sont restés davantage ensemble à l’intérieur de conflits de couple. Avec le relâchement, on peut s’attendre à une hausse des séparations, qui deviennent bien souvent des déclencheurs pour des hommes aux comportements violents», croit Suzanne Léveillée, professeure au département de psychologie de l’UQTR, et qui s’intéresse notamment à la question de la violence conjugale, des homicides conjugaux et des familicides, des sujets sur lesquels elle a dirigé de nombreuses études et publié plusieurs articles scientifiques.

Selon elle, plus de 60% des cas d’homicides intrafamiliaux sont survenus dans un contexte de séparation conjugale au Québec dans les dernières années.

Claudia Champagne, directrice générale de l’organisme Accord Mauricie.

Chez Accord Mauricie, où l’on vient en aide aux hommes ayant des comportements violents en Mauricie, on note une hausse des demandes d’aide en cette année pandémique. «On le voit et ça nous surprend peu, car avec le confinement est venu aussi l’arrêt d’activités qui permettaient aux hommes de libérer des tensions. Le réseau de soutien social a lui aussi été bien souvent coupé, on s’est retrouvé avec les enfants à la maison à temps plein. Et parfois, on ajoutait à ça des problèmes financiers liés à la perte du travail en raison de la pandémie, donc à la perte de ce rôle de pourvoyeur qui fait souvent beaucoup de sens pour certains hommes. Ça a causé un cocktail pour voir des tensions ressurgir et des comportements violents s’exacerber», croit Claudia Champagne, directrice générale d’Accord Mauricie.

Cette dernière note que le Plan d’action spécifique pour prévenir les situations de violence conjugale à haut risque de dangerosité et accroître la sécurité des victimes 2020-2025 du gouvernement du Québec prévoit plusieurs mesures coercitives pour les conjoints violents, mais peu d’aide psychosociale pour ces derniers. «Mais si ces hommes ne sont pas judiciarisés, on fait quoi», se demande-t-elle, convaincue que de développer des outils en prévention est tout aussi nécessaire.

Pour le réseau À Coeur d’homme, l’accumulation de ces féminicides depuis six semaines est constatée avec énormément de tristesse. On a remarqué une augmentation de la demande d’aide depuis le début de la pandémie pour au moins les deux tiers des organismes de la province. L’an dernier, ce sont plus de 11 000 hommes qui ont demandé de l’aide pour des comportements violents.

Et ce qui inquiète davantage, c’est de voir que ces comportements commencent très jeunes et se vivent grandement chez nos adolescents, explique Sabrina Nadeau. Selon elle, un récent sondage a démontré que 51% des adolescentes disaient avoir déjà vécu une forme de violence dans leur relation amoureuse.

«Ça s’explique de différentes façons, mais on note entre autres l’accès très facile à la pornographie sur le web qui amène une plus grande distorsion des rapports homme-femme. Ce qu’on cherche à faire, c’est surtout la promotion des rapports égalitaires. On rêve évidemment d’avoir davantage de financement pour pouvoir développer des outils de prévention notamment auprès de nos adolescents, car leur comportement n’est pas encore cristallisé. C’est le moment ou jamais de sensibiliser et prévenir à l’adolescence», note Sabrina Nadeau.

Plus que jamais, il est important que toutes les ressources travaillent en concertation. Réseau de la santé, réseau scolaire, DPJ, policiers et ressources d’aide pour les hommes. À chaque moment, on doit pouvoir avoir la formation pour déceler les comportements à risque, et on doit pouvoir les communiquer de façon proactive pour que plus jamais aucun homme ne passe entre les mailles du filet, croit Claudia Champagne.

Et il sera important d’adapter l’aide aux besoins et aux réactions des hommes. Parce que pour plusieurs, le fait de contrôler l’autre, de susciter la crainte, de hausser le ton, de crier, de dénigrer l’entourage, d’isoler la conjointe de son réseau social et même de bouder dans l’espoir de la faire réagir ne seront jamais des comportements violents. Tant qu'il n'y a pas de coup porté, ce n'est pas de la violence, pourront-ils croire.

«La plupart du temps, ces hommes-là ne se voient pas violents, parce qu’il n’y a pas forcément de violence physique. Pour cette raison, ils ne veulent pas consulter. Il y a, à mon avis, une réflexion aussi à y avoir pour les ressources afin d’offrir des services pour les hommes en rupture amoureuse, des services à l’intérieur desquels on arrivera aussi à travailler sur les comportements de violence conjugale», croit Suzanne Léveillée.

D’ailleurs, chez Accord Mauricie, un projet pilote sera lancé dans quelques semaines pour les hommes en situation de rupture. Un projet qui réjouit les équipes en place, elles qui travaillent déjà très fort pour démystifier et normaliser la demande d’aide tout en se faisant les sentinelles du moindre indice permettant de croire qu’un homme en situation de rupture puisse présenter des signes menaçants pour sa propre sécurité ou celle de son entourage.

«Il y a déjà du travail qui est amorcé, on se mobilise. Il y a au moins ça de positif», constate la chercheuse Suzanne Léveillée.