Les médecins sont là «pour écouter, pour éduquer aussi», affirme Dre Marie-Claude Labrie.

Les bons mots

CHRONIQUE / Marie-Claude Labrie a su trouver les bons mots. Les mots justes.

La médecin de famille de Gatineau a gagné le prix de la catégorie « écoute », la semaine dernière, au gala du CAVAC de l’Outaouais, un centre d’aide aux victimes d’actes criminels.

C’est une des patientes de la Dre Labrie, victime de violence conjugale depuis 20 ans, qui l’a mise en nomination – à son insu. Une patiente convaincue que la Dre Labrie lui a sauvé la vie. Comment? En lui faisant comprendre, à force de patience, de compassion et d’écoute, que sa relation avec son mari, un homme dominateur et violent, était toxique au plus haut point.

La dame a fini par trouver la force de quitter son époux et de porter plainte contre lui avec l’aide du CAVAC. Les procédures judiciaires sont loin d’être terminées. Mais elle a recommencé à vivre hors de l’orbite maléfique de son ex. Un salut qu’elle attribue en grande partie aux bons mots de Dre Labrie.

« Jamais je ne pourrai la remercier assez, raconte cette patiente que nous appellerons Caroline. C’est non seulement mon médecin de famille, mais aussi ma confidente. Avec elle, je me sentais en confiance pour raconter ce que je vivais. Elle a toujours été à l’écoute. Même quand je dépassais mon temps de consultation! »

Je les ai rencontrées toutes deux à la clinique. Dans le même petit bureau où Caroline a confié peu à peu son malheur à la Dre Labrie. « Je n’avais plus de vie, souffle Caroline. Mon mari me contrôlait de A à Z. La violence conjugale était atroce. Si ce n’était du Dre Labrie, je ne serais plus ici pour en parler aujourd’hui. Il m’a battue, il m’a violée. »

Quand un mari viole son épouse, la relation n’a plus rien à voir avec l’amour – et tout avec le contrôle. C’est ce qui a mis la puce à l’oreille de la Dre Labrie: le contrôle. Autrement, jamais elle ne se serait doutée que cette patiente souriante, bien mise, qui lui racontait ses voyages dans le Sud, vivait un enfer.

« C’est la fois où vous avez été en voyage sans avoir le droit de sortir de votre chambre qui a éveillé mes soupçons », lance la Dre Labrie à l’endroit de Caroline. Elle a ensuite tenté d’aborder cette délicate question avec sa patiente. Difficile de trouver les bons mots. « Faut pousser, mais pas trop fort, pas trop vite, dit-elle. Je lui ai dit que c’est anormal qu’un mari interdise à sa femme de sortir ou de conduire une voiture. »

Ces mots ont mis du temps à se frayer un chemin dans l’esprit de Caroline. Mais quand se sont ajoutés les mots de ses sœurs, de ses frères, le déclic s’est fait. Caroline a porté plainte contre son mari violent. « Quand Caroline a été prête à se sortir de là, j’étais là pour la soutenir et l’encourager, poursuit la Dre Labrie. Pour lui dire qu’elle avait fait le bon choix. Elle avait des doutes. Elle craignait de se faire rattraper par de belles promesses… Je lui ai dit qu’elle faisait bien de se choisir en premier. Qu’elle devait faire attention à elle d’abord si elle voulait s’occuper des autres ensuite. »

Il me semble que cette histoire n’est pas banale, alors que les médecins subissent beaucoup de pression pour voir des patients à la chaîne.

Rappelez-vous cet ancien ministre de la Santé qui demandait aux médecins de se grouiller pour voir plus de malades. Magnez-vous, bande de paresseux, il y a une file d’attente dehors!

Rappelez-vous la réplique des médecins: Hé, ho, monsieur le ministre! On veut bien voir plus de patients. Mais on travaille avec des humains. Un patient qui s’effondre en pleurs, on ne le jettera pas dehors une fois son temps écoulé.

La Dre Labrie a accepté le prix du CAVAC en espérant inciter d’autres femmes violentées à se confier à leur médecin de famille.

« On est là pour écouter, pour éduquer aussi », dit-elle. Il y a des maux qui se guérissent avec des mots. La Dre Labrie a su trouver les bons.