Patrick Duquette
Laurianne Thompson
Laurianne Thompson

La peur d’un retour à la normale

CHRONIQUE / Comme travail de fin d’année, des profs de l’école secondaire Grande-Rivière de Gatineau ont demandé à leurs élèves de s’écrire une lettre à eux-mêmes.

Une lettre de leur soi d’avant la COVID à leur soi de pendant la COVID.

L’exercice, presque thérapeutique!, a accouché de quelques bijoux.

Parmi les lettres que m’ont fait parvenir les profs Isabelle Asselin et Mélissa Pellerin, j’en ai choisi une: celle de Laurianne Thompson, une finissante de secondaire V.

Pourquoi?

Je ne sais trop. Un coup de coeur. Parce qu’elle résume bien, je trouve, ce que nos ados ont perdu à tout jamais dans cette pandémie. Tout en étant d’une rafraîchissante lucidité sur notre société en choc post-traumatique.

Car après nous avoir soudé étroitement les uns aux autres, la pandémie nous divise en deux camps. D’un bord, ceux qui ont envie de lâcher leur fou après 4 mois de confinement. De l’autre, ceux qui préfèrent garder leur distance. Et qui s’inquiètent, voire s’indignent du relâchement de leurs concitoyens alors qu’une 2e vague menace.


« Ça faisait depuis secondaire 1 que je disais à ma famille: je me demande bien si quelqu’un va m’inviter à mon bal des finissants. Ça, je ne le saurai jamais. Aurais-je été invitée ou pas? »
Laurianne Thompson

«Les gens sont distants, écrit Laurianne. Pas simplement par la faute de la distanciation. Mais surtout en raison de la crainte. Tout le monde est devenu angoissé, effrayé à l’idée de retourner en société. Les Québécois ont peur de revenir à la normale. Avant, un virus était un virus. Maintenant, on le perçoit comme une maladie mortelle.»

Quand je l’ai jointe au téléphone, vendredi, Laurianne s’apprêtait à fêter son 17e anniversaire. Elle avait invité des amies à la maison. Ils allaient célébrer à la mode du Dr Arruda: dehors, à deux mètres de distance. Un premier retour à une quasi-normalité.

Laurianne n’a pas aimé son secondaire. En secondaire V, ce devait être différent. «Tout le monde me disait que ce serait la meilleure année, qu’il faudrait en profiter. Que j’allais fréquenter plus de gens, sortir plus. On me disait que la fin d’année serait un soulagement. Et aussi, ma plus grande fierté. Je m’étais fait des attentes. De grosses attentes. Alors oui, je trouve ça injuste. C’est comme si la vie m’avait dit: toi, tu n’y auras pas droit. Tout ça n’arrivera pas.»

Dans sa lettre à elle-même, Laurianne se donne un conseil: ne blâme pas la vie, ne sombre pas dans les regrets, regarde le bon côté des choses, c’est à toi de trouver le moyen d’être heureuse.

Et c’est là, au détour de la conversation, qu’elle m’a raconté quelque chose qui n’était pas dans sa lettre. Une déception très personnelle, en lien avec un rêve de jeune fille.

- Ça faisait depuis secondaire 1 que je disais à ma famille: je me demande bien si quelqu’un va m’inviter à mon bal des finissants. Ça, je ne le saurai jamais. Aurais-je été invitée ou pas?

- Tout n’est pas perdu Laurianne, ai-je rétorqué. Grande-Rivière parle d’organiser un bal des finissants au début d’octobre…

- Oui, sauf qu’il faudra sans doute porter un masque. Ce ne sera pas la même chose… Et on ne sait même pas si ça aura lieu. On parle d’une seconde vague…

- Dis-moi, Laurianne, espérais-tu une invitation de quelqu’un en particulier?

- J’avais quelques personnes en tête, sans être sûre de rien.

Elle rit.

- J’ignore même si cela fonctionne encore comme cela. S’il faut être en couple, ou se faire inviter au bal. Et connaissant les gars avec qui j’étais à l’école, j’ignore si c’est leur genre de m’inviter.

- Pourquoi attendre une invitation? Invite un gars, toi…

- Oui, c’est vrai, concède-t-elle. Mais j’ai peur de déranger, de me faire dire non. J’imagine que c’est la même chose de leur côté.

Mais oui, Laurianne. La peur de se faire dire non existait bien avant la pandémie. Allez, je te souhaite un bal de finissants en octobre. Et un gentil garçon à ton bras.