Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Allumettières, allumettes, travailleuses, Hull 
  
 Courtoisie
Allumettières, allumettes, travailleuses, Hull Courtoisie

Courageuses allumettières

CHRONIQUE / J’aime cette photo des allumettières publiée dans «Le Droit», lundi. Une vieille photo en noir et blanc prise devant la fabrique d’allumettes de la E.B. Eddy, dans le vieux parc industriel de Hull.

Je ne me lasse pas de les contempler, ces jeunes travailleuses d’une autre époque. Cordées en rang serré devant leur lieu de travail, comme pour une photo de famille. Elles s’appelaient Lydia, Donalda, Alzire, Georgina ou Laura…

Elles sourient, l’air heureux sous le soleil. Plusieurs ont les jambes croisées sous leurs longues jupes du dimanche, les cheveux bien tirés vers l’arrière. Les pieds des filles assises au premier rang plongent avec insouciance dans l’herbe folle. J’en vois une qui place une main protectrice sur la cuisse de sa voisine. Peut-être une mère et sa fille ?

Oui, cette photo me fascine, non sans raison. Après avoir lu les excellents reportages de mon collègue Mathieu Bélanger sur ces courageuses allumettières, j’ai l’impression de les avoir connues presque personnellement. Et ce qui m’étonne de cette photo, c’est le bonheur qui en émane.

Comment faisaient-elles pour sourire ? Elles travaillaient de longues heures, six jours par semaine, à des salaires de misère. Les propriétaires de l’usine n’hésitaient pas à faire travailler les fillettes en bas âge, une pratique répandue à une certaine époque.

Jusqu’en 1914, les allumettières s’exposaient à un environnement de travail toxique pour leur santé. Du phosphore blanc s’insinuait dans leurs mâchoires pour provoquer le fameux « mal des allumettières ». Tapez le mot « nécrose maxillaire » dans Google. Vous aurez une petite idée de la souffrance qui y est associée.

Environ 1000 allumettières ont travaillé à la E.B. Eddy sur une période de 65 ans. À une époque, ces femmes, des Canadiennes françaises de l’Île-de-Hull, fournissaient presque tout l’Empire britannique en boîtes d’allumettes. Elles font partie intégrante de l’histoire de notre région. Et pourtant, on les connaîtrait à peine si ce n’était du boulevard qui porte leur nom à Gatineau.

L’histoire des allumettières a pourtant de quoi alimenter un scénario d’Hollywood. Les ingrédients sont tous réunis : des méchants et des gentils, des épreuves à surmonter, des femmes admirables, du courage et du dépassement de soi à revendre. Et des héroïnes plus grandes que nature comme Donalda Charron qui a mené la grève de 1924.

L’épopée des allumettières aurait de quoi nous rendre fiers de notre région si nous la connaissions un peu mieux. Leur petite histoire a fait la grande histoire de notre pays. Elles méritent leur place dans la légende, au même titre qu’un Jos Monferrand. Il faudrait leur ériger une statue. Et mieux protéger, aussi, le quartier ouvrier qu’elles habitaient jadis dans le secteur aujourd’hui formé de la rue Saint-Rédempteur et des boulevards Sacré-Cœur, Maisonneuve et des Allumettières.

C’est le travail de Kathleen Durocher, une étudiante au doctorat en histoire de l’Université d’Ottawa, qui a servi de point de départ au reportage de mon collègue. Son travail de moine a permis de déterrer le peu d’information disponible sur les allumettières. Au final, elle leur a donné un visage humain. Au point qu’on a l’impression de reconnaître une voisine, une tante, une cousine, en observant de près la photo d’époque.

« Il faut donner à ces femmes la place qui leur revient dans l’histoire, dit Kathleen Durocher. Elles sont à mon avis bien assez importantes pour devenir un symbole de notre ville. Les gens connaissent Donalda Charron. Mais il n’y a pas qu’elle. Il y a eu plus de 1000 allumettières à Hull. Il faut les montrer. »

Je ne saurais mieux dire.