La théorie de Hofstede, enseignée à l’Université d’Ottawa, qui classe les pays selon des valeurs masculines ou féminines est dépassée et sexiste, selon Camilla Teixeira Cazelais.

Combattre les préjugés sexistes

CHRONIQUE / Ce jour-là, Camilla Teixeira Cazelais, une étudiante universitaire de 24 ans, s’est choquée. « Voyons, c’est donc bien sexiste cette théorie-là ! », a-t-elle réalisé en écoutant le professeur.

Ce n’était pourtant pas la première fois que Camilla entendait parler de la théorie des dimensions culturelles de Hofstede dans ses cours à l’Université d’Ottawa.

Dès sa première année à l’école de gestion Telfer, cette théorie en vogue est apparue dans l’enseignement. Puis encore en 2e année, en 3e, et tout récemment en 4e année d’université.

Une théorie datant des années 1980 qui cherche à définir les pays selon leur culture. Par exemple, une société est-elle plus individualiste ou collectiviste ? Hiérarchisée ou égalitaire ? Voit-elle à court ou long terme ? Mais aussi, et c’est l’aspect qui dérange Camilla: est-elle masculine ou féminine ?

Selon la théorie de Hofstede, les pays où des valeurs comme la compétition, la réussite, le courage et l’ambition ont le haut du pavé seraient des pays masculins. Le Japon ou l’Allemagne, par exemple.

À l’inverse, les pays où les normes sociales favorisent les relations humaines, l’entraide, l’écoute ou la compassion se classeraient dans les sociétés dites « féminines ». Les pays scandinaves en seraient les porte-étendard.

Je vous résume en quelques mots une théorie fort complexe dont je ne suis pas un spécialiste. Mais pour Camilla, qui en entend parler depuis quatre ans, qui a appris par cœur les « dimensions culturelles » de Hofstede pour mieux les régurgiter dans ses examens, cette théorie est dépassée et… sexiste.

Si bien que l’autre jour, elle s’est choquée en voyant le prof (un prof qu’elle adore, dit-elle) résumer ainsi la théorie de Hofstede au tableau: réussite et compétitivité pour l’homme, empathie et relationnel pour la femme. C’en était trop.

Camilla, fille de deux entrepreneurs florissants de Gatineau, qui a confiance en elle, qui est avide de réussir, qui affiche donc des traits réputés masculins selon la théorie de Hofstede, a levé la main.

« Est-ce à dire que, parce que je suis une femme, j’ai moins de chances de réussir en affaires ? »

« Ne vient-on pas dire aux jeunes filles que le succès, la compétition, la confiance en soi ne leur sont pas associés ? Ne vient-on pas renforcer le stéréotype de la place inférieure de la femme en entrepreneuriat ? »

Sur sa lancée, elle poursuit: « Après, on trouvera désolant que le marché entrepreneurial soit dominé par des hommes. On crée même des programmes pour encourager l’entrepreneuriat au féminin ! Tout en continuant d’enseigner des concepts sexistes dans les grandes institutions ! »

Camilla a écrit une lettre au doyen pour lui faire part de son indignation. Comment se fait-il qu’on enseigne encore, en 2019, une théorie qui sépare les genres ? Une théorie élaborée à une époque pas si lointaine où peu de femmes considéraient même la possibilité de se lancer en affaires ?

Le doyen l’a félicitée de son intervention. En précisant toutefois: « Une théorie est développée par son auteur et il ne nous revient pas de changer la manière dont elle fut écrite. Notre rôle est de contester sa validité et son application. Comme tu as commencé à le faire ! »

De fait, Camilla compte prendre le doyen au mot. Elle se propose d’adopter la théorie de Hofstede au contexte actuel. De la réinventer pour la sortir de cette logique homme-femme.

« Mon prof m’a proposé d’en faire une thèse de maîtrise », dit-elle.

Chose certaine, le sujet est brûlant d’actualité.

Lundi, un sondage Ipsos réalisé pour la firme de ressources humaines Randstad Canada, révélait que les vieux stéréotypes homme-femme nuisent au leadership féminin au Canada.

Selon l’enquête, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à dénoncer les écarts de salaire ou la discrimination au travail. En outre, les hommes sont perçus comme confiants et analytiques, alors que les femmes seraient championnes de l’écoute et de l’empathie…

Oui, les préjugés ont la vie dure !