La Royal sans obsolescence aucune.

Obsolescence royale

CHRONIQUE / C’est une Royal noire, le modèle portatif qui pourrait dater de 1930 environ, on va être très honnête, je n’ai jamais cherché à le savoir.

Un jour, dans une vente de garage, elle traînait sous une table dans une valise tout aussi noire, probablement, peut-on l’imaginer avec un certain romantisme, entre une pile de vinyles et une horloge coucou avec le coucou encore dedans.

La valise est en bois, recouverte d’un cuir encore magnifique, les pentures et le loquet sont impeccables, ça ferme et ça ouvre sans soucis. Il y a à l’intérieur un petit système de crochets pour maintenir en place la machine à écrire pendant le transport, histoire de ne pas l’abimer.

Je me souviens du moment où je l’ai ouverte, cette valise, pour y découvrir la Royal. Pas un bris, pas une égratignure, pas une touche manquante, j’ai glissé une feuille blanche, j’ai écrit quelques mots sous le coup de l’émotion, c’était plus gris que noir parce que le ruban avait tout donné au fil des dernières années, mais ça soufflait encore des mots.

Quand Royal a lancé cette machine à écrire sur le marché il y a près d’un siècle, c’était pour durer. C’est lourd, c’est bien vrai, mais c’est solide, facile d’entretien, et ça se répare si jamais.

Là, je vous écris de mon MacBook Pro, ce n’est pas du placement de produit, c’est juste un fait. Il y a deux ans, on aurait échangé via un autre modèle, et il y a fort à parier que dans deux ou trois ans, au mieux, malgré mon bon vouloir, je sois attablée devant une autre bébelle.

Parce que celle-ci ne va pas durer, bonjour l’obsolescence programmée.

On le sait, mais on l’accepte.

Ou pas.

Début avril, des députés d’opposition déposeront à l’Assemblée nationale un projet de loi pondu par des étudiants en droit de l’Université de Sherbrooke.

En s’appuyant sur ce qui se fait déjà en Europe et dans certains états américains, en consultant des parlementaires et des experts, les étudiants ont planché sur un projet de loi qui botterait le derrière de l’obsolescence et mettrait de l’avant le droit à la réparation au Québec.

C’est en passant par des modifications à la Loi sur la protection du consommateur que ce groupe d’étudiants souhaite obliger les fabricants petits et grands à apposer à leurs produits des indications sur leur durée de vie et un indice de réparabilité qui revient, en gros, à vous dire si ça va être facile à réparer, si les pièces sont accessibles à prix raisonnable, si un manuel de réparation existe ou si ça prend trois coffres à outils pour y arriver.

Ultimement, ce que vise ce projet de loi, on le comprendra, c’est obliger les manufacturiers à prolonger la durée de vie de leurs appareils, réduire ainsi nos besoins réels (!) de remplacement, l’exploitation des richesses et le cochonnage de la planète.

Tout aussi ultimement, ce projet de loi qui devrait être déposé par le député indépendant Guy Ouellet auprès du gouvernement Legault, doit surtout être étudié et adopté par ce dernier.

C’est comme la base. Si le gouvernement reluque rapidement, sourit poliment et passe à un autre appel, y a rien qui se bouge et on continue d’avancer par en arrière, comme disait ma grand-mère.

De l’entêtement et un peu d’appui populaire sont donc toujours les bienvenus, ça rappelle également au gouvernement que même s’il a été porté au pouvoir avec une majorité de sièges sans réel programme environnemental, plus de 75 pour cent des Québécois se sont dits prêts à des changements majeurs afin de lutter contre la crise climatique.

Signer une pétition en ligne d’ici ce lundi 1er avril, celle sur l’obsolescence programmée dans ce cas-ci, ne fait sans doute pas partie des « changements majeurs » à nos comportements et habitudes.

Mais c’est un pas.

On pourrait même voir ça comme un solide petit pas que nos dirigeants politiques seront sans doute plus empressés à emboîter s’ils voient qu’il y a du monde sur le sentier et qu’il est bien tapé.

Parce qu’on ne peut plus revenir en arrière, mais on veut assurément avancer plus intelligemment, et que pour ce faire, il faut taper les sentiers comme on tape les touches d’une vieille Royal, avec conviction, inspiration et précision.

Personne ne veut rester sans mots devant autant de possibilités, les doigts coincés entre deux touches.

La pétition en ligne afin d’appuyer le projet de loi sur l’obsolescence programmée se trouve sur le site de l’Assemblée nationale à assnat.qc.ca

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Selon une étude pancanadienne menée par Équiterre et ses partenaires sur l’obsolescence et le comportement de remplacement rapide d’appareils électroniques et électroménagers (AEE) des consommateurs canadiens, dont les résultats ont été dévoilés l’an dernier, 44,7 millions de tonnes de déchets AEE avaient été produits mondialement en 2016. On estimait que ces chiffres allaient croitre de 17 pour cent encore en 2021...

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On se doit de faire une distinction entre l’obsolescence programmée par les fabricants et celle qui s’est glissée dans nos habitudes de consommation via le marketing et notre besoin de nouveauté. 

On s’en reparle assurément...