Chronique

«Il y a de l’espoir»

CHRONIQUE / Dans son cabinet, le docteur Gilles Julien revoit certains patients qu’il a suivis quand ils étaient enfants. «Ils reviennent avec leurs enfants, ils ont besoin de cette continuité, d’une forme d’accompagnement».

Du lien d’attachement.

De la communauté.

Depuis qu’il prend soin des «petits poqués», l’expression est de moi, le père de la pédiatrie sociale en a vu de toutes les couleurs. Nous avions un rendez-vous téléphonique la semaine dernière, il s’est excusé de quelques minutes de retard. «Le jeune en était à sa deuxième tentative de suicide.»

Il a pris le temps de l’écouter.

Une histoire de DPJ, un conflit de personnalités entre une intervenante et la mère. Le DJulien a réussi à convaincre la mère de le laisser parler à la travailleuse sociale (TS) pour qu’il lui soumette l’idée de laisser le dossier à quelqu’un d’autre. «Dans ce cas-ci, la TS augmente le conflit.»

Il ne sait pas ce que ça va donner.

Il sait que cette mère doit être approchée doucement, qu’elle ne fait pas confiance facilement. 

Lundi dernier, La Presse a publié les résultats d’un sondage mené auprès d’un millier de jeunes placés par la DPJ, en famille d’accueil ou dans un centre de réadaptation. La majorité s’est dit satisfaite de leur famille d’accueil, à peine la moitié pour ce qui est des centres de réadaptation. Mais ce qui ressort surtout, c’est que plusieurs de ces jeunes accusent un retard scolaire, seulement 17 % ont atteint le niveau correspondant à leur âge, contre 75 % chez les jeunes en général.

Le résultat n’étonne pas le DJulien. «Il y a un manque de suivi, un manque de stabilité. Dans les ressources, l’accent est mis davantage sur le comportement que sur l’académique. C’est le retard qui est le plus dur à récupérer. Dans les centres, il n’y a pas beaucoup d’attachement, ce n’est pas encouragé. Les jeunes ne sont pas valorisés.»

Au fil des années, s’il y a une chose que le DJulien a comprise, c’est l’importance de ce lien de confiance. «S’il n’y a pas de lien de confiance, on arrive vite à la confrontation et au dérapage. [...] Et quand il y a confrontation, ça nuit, ça provoque le décrochage, les suicides. C’est simple et basic.»

Il le voit bien, les dossiers de DPJ qui dérapent sont souvent ceux où les parents osent remettre en question les interventions. «Dès qu’un parent élève la voix, c’est une mauvaise note, et ça s’accumule...» Les parents confrontants ont automatiquement le mauvais rôle, celui du méchant, celui qui ne comprend pas ce qui est bon pour son enfant.

C’est un cercle vicieux.

Pour en sortir, Gilles Julien insiste sur la nécessité d’une approche qui ne juge pas, un «intermédiaire entre les systèmes», entre l’école et la DPJ entre autres. C’est l’approche que prônent les 33 centres de pédiatrie sociale à la grandeur du Québec, qui doivent souvent réparer les pots cassés.

Les pots, ce sont des enfants.

Il faudrait plutôt réparer le système de protection de l’enfance. «Sans dénigrer ce qui existe, il y a des choses qui doivent être changées. Il faut rendre les services intégrés plus accessibles, une approche qui n’est pas orientée vers le jugement et la dénonciation. La base de la DPJ, c’est la délation.»

Le Dr Julien et son équipe travaillent d’ailleurs sur des projets pour mobiliser les communautés, non pas à dénoncer, mais à se solidariser. Depuis l’an dernier, lui et Hélène (Sioui) Trudel, la mère de la pédiatrie sociale, mènent un projet-pilote, Familles Enfants Réseaux (FER), pour créer un «cercle protecteur» autour des jeunes.

Ils travaillent aussi sur des réseaux de voisins pour, entre autres, offrir du répit à des familles.

Mais rien de tout ça n’est possible sans un lien d’humain à humain. «Mon point, pour être impliqué dans cette problématique depuis longtemps, c’est qu’il y a un dénominateur commun : l’attachement. Quand un intervenant s’attache à un jeune, ça donne des résultats. Si j’avais un choix à faire, ce serait d’augmenter cet accompagnement, pour que chaque jeune ait un mentor. Ça marche dans tous les cas.»

Il faut, aussi, avoir un véritable mécanisme de contrôle de la DPJ. «On a suggéré un Défenseur des droits de l’enfant, le Québec est la seule province à ne pas en avoir. Il faut un vrai défenseur avec une autorité et des pouvoirs qui serait nommé par l’Assemblée nationale, comme ils font en Ontario. Il faut qu’il ait le pouvoir de vraiment aller au fond des choses.»

De regarder sous le vernis.

Parce que oui, parfois, des enfants écopent à cause d’un entêtement et d’un bras de fer entre la DPJ et les parents. «C’est sûr qu’il y a un déni dans la population. Les gens ne peuvent pas croire que des cas peuvent déraper comme ça.»

Gilles Julien a rencontré la semaine dernière le nouveau ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, il devait aussi rencontrer Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé, responsable de la DPJ. «On a des gens qui ont un regard frais. Le nouveau gouvernement a l’air de vouloir changer les choses, de faire autrement. Il y a de l’espoir.»

C’est ce que je retiens.

Le 15 décembre aux quatre coins du Québec aura lieu la Guignolée des centres de pédiatrie sociale, la plus connue étant celle du Dr Julien à Montréal. Plus près de nous, il y a la Guignolée du Dre Duquette à Québec et la Guignolée du CPS de Lévis. Pour plus d’informations, www.pediatriesocialelevis.com et pediatriesocialequebec.org.

À Gatineau, la Guignolée du Dre Bureau aura lieu le samedi 15 et le dimanche 16 décembre, de 9h à 17h, dans 35 sites sur le territoire de la ville. Pour plus d’informations, www.pediatriesocialegatineau.com.

Chroniques

Gisèle ne demande pas la lune

CHRONIQUE / Depuis le début du mois, cinq soirs par semaine, Gisèle Guay n’a plus aucun service à domicile. Elle doit dormir dans son fauteuil roulant.

Le ventre vide.

Sans bain.

«Dès que la personne qui me donnait les soins m’a avisée qu’elle partait, j’ai tout de suite informé le CLSC.» Elle a aussitôt cherché à remplacer cette personne en mettant des annonces autour de chez elle, à la boulangerie, à l’épicerie, à Emploi Québec aussi. Gisèle a l’habitude, elle a besoin de soins depuis 1998.

Atteinte de fibromyalgie, minée par des douleurs articulaires permanentes, elle ne peut se déplacer seule, ni même se soulever.

Elle a 70 ans.

Gisèle, comme la plupart des personnes qui sont à domicile, reçoit de l’argent pour un nombre d’heures de service et elle trouve — et paye — elle-même les gens qui lui prodiguent des soins. Au fil des années, elle a embauché des gens directement, elle a aussi parfois eu recours à des agences.

Quand il y a des cases horaires à découvert, le CLSC envoie quelqu’un.

Cette fois, Gisèle a eu beau chercher, faire les mêmes démarches qu’à l’habitude, son offre d’emploi est restée sans réponse. Avec un salaire qui tourne autour de 11 $ après les déductions, dans un contexte de pénurie de personnel, personne n’a levé la main pour venir la faire souper, lui donner son bain, ses médicaments et la coucher.

Elle s’est donc tournée vers le CLSC. «Ma travailleuse sociale, elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Elle m’est revenue en novembre, elle a dit qu’il n’y avait personne qui pouvait venir le soir, sauf le mardi et le jeudi que j’avais déjà et qu’ils m’ont laissés. Je savais donc que je n’aurais aucun autre service.»

Et, même le mardi et le jeudi, elle n’a pas de bain. Trop long. En une heure et quart, l’auxiliaire n’a le temps que de la faire souper, lui enlever ses bas de soutien, lui donner ses médicaments, lui débarbouiller le visage et lui brosser les dents.

Et de la coucher.

En raison de ses douleurs, les manipulations doivent être moins rapides. «Mais la douleur, ce n’est pas comptabilisé dans le calcul du temps. S’il y a une malformation, une dysfonction, c’est calculé. Mais le temps que ça prend de plus parce qu’il faut faire attention, parce que ça me fait mal, non.»

Ça n’entre pas dans la grille.

Il ne reste à Gisèle qu’une employée, qui vient les matins de fin de semaine dans son logement Sainte-Foy pour l’aider et faire des tâches domestiques. Le CLSC envoie quelqu’un les matins de semaine, une heure et quart. La personne doit l’habiller, lui faire à déjeuner, préparer son dîner. Elle place son manteau de fourrure sous elle dans son fauteuil électrique, ses bottes aux pieds. «Si je veux sortir, je suis prête. J’aime beaucoup aller me promener autour, sortir de la maison, ça me fait du bien.»

Je suis passée la voir mercredi avant-midi, la dame du matin venait de partir. «Ce soir, je vais dormir comme ça.» Comme samedi et dimanche soir, elle fait basculer son fauteuil vers l’arrière, son corps restant plié en position assise. Sans souper, sans aucun soin d’hygiène, avec ses bas de soutien aux pieds, les mêmes vêtements.

Elle arrive de peine et de misère à prendre une partie de ses médicaments.

«Depuis 2017, ça a commencé à diminuer, c’est de plus en plus difficile de recruter du personnel. Il y a des personnes qui venaient, qui finissaient leurs études et qui se trouvaient du travail. Il y a une qui a quitté au mois d’avril, une autre en juillet.» Et l’autre, en novembre.

Cet été, elle a dû se tourner vers les services du CLSC pour certains soirs de fins de semaine. Elle a parfois soupé à 16h, mise au lit à 17h30. «C’est arrivé plus d’une fois. Ils m’ont expliqué que, dans les résidences, comme il y a une heure qui est fixe pour le souper, ils ne peuvent pas y aller avant. Ils venaient donc ici...»

C’était ça ou rien.

Selon les complexes calculs du CLSC, Gisèle a droit à 31 heures de services par semaine, pour s’occuper d’elle et de son logement. La dame qui vient la fin de semaine en fait un peu plus de huit, le CLSC en fait neuf, en cinq matins et deux soirs, une heure et quart chaque fois.

Vendredi dernier, Gisèle a tenté une ultime fois d’avoir des services du CLSC. «J’ai appelé ma travailleuse sociale. Je lui ai dit “ma travailleuse vient de finir ce soir, je n’ai personne demain... J’imagine que vous n’avez personne non plus.” C’était sur sa boîte vocale, elle ne m’a pas rappelée. Elle est débordée.»

Le lundi matin, l’auxiliaire du CLSC s’est pointée. Elle a mis du temps, mais elle a fini par réaliser que Gisèle avait passé la nuit dans son fauteuil.

— Vous avez dormi comme ça?
— Oui.
— Vous n’avez pas appelé?
— Oui.
— Il n’y a personne qui vient?
— Non, pas la fin de semaine. Il n’y a personne.
— Ça arrive des fois, des coupures...

L’auxiliaire a fait son heure et quart, elle est repartie. Gisèle est restée là, assise sur son manteau, avec ses bottes aux pieds.

Jusqu’au lendemain matin.

Chronique

Se parler, simplement

CHRONIQUE / Hervé Gauthier s’est approché de ce banc où un sac était posé, près de la porte de la Villette, il l’a ouvert pour en voir le contenu.

Des baguettes de pain.

Un homme, du Bangladesh, s’est assis près de lui, il lui a expliqué que des gens laissent des vivres comme ça, pour ceux qui ont faim, qui n’ont pas les moyens de s’acheter des baguettes de pain. Hervé avait déjà vu des aliments laissés sur un autre banc, à la porte de la Chapelle.

Hervé a pris le temps de discuter avec ce Bangladais, il a appris qu’il avait obtenu un MBA à Londres, que les portes de l’Angleterre lui étaient fermées désormais. Il a abouti en France, où il tente d’avoir ses papiers, il travaille dans un restaurant pour obtenir un contrat de travail.

Puis, les deux hommes se sont salués.

Hervé a continué à marcher, c’est la première fois qu’il prenait le temps de se promener ainsi dans la capitale française, lui qui s’y rend quelques fois par année, où il y a ses habitudes, dans les arrondissements qu’il a coutume de fréquenter. «Cette fois, j’avais plus de temps, j’ai décidé de marcher.»

Pendant 10 jours au printemps dernier, Hervé a battu la semelle, il s’est arrêté au gré des hasards et des rencontres, parfois sur une rue, sur un banc. Il avait avec lui de petits calepins de notes qu’il noircissait après chaque conversation. «C’est souvent mon accent qui était le point de départ des discussions.»

Il a noté, sur une carte, les endroits où il s’était arrêté.

Il s’est promené autour de la place de la Bataille de Stalingrad, là où des campements de migrants avaient poussé. Des tentes multicolores abritant des destins incertains. Il a cherché des associations de migrants pour en savoir plus. Parfois, il s’assoyait simplement sur un banc à attendre l’autre.

Et il venait.

Il l’a fait dans Belleville, ce quartier de tous les métissages, qui a inspiré La vie devant soi de Romain Gary, alias Émile Ajar.

Un de mes romans préférés.

Hervé a marché sous les ponts, d’où il pouvait observer la vie qu’on ne voit pas, la vie qu’on ne montre pas sur les cartes postales. «J’ai comme pris intérêt à aller sous les ponts. Le long du canal Saint-Denis, il y avait 900 tentes qui étaient installées. Les tentes, tu ne t’attends pas à ça à Paris. C’est comme un voyage dans un voyage.»

Il préfère les canaux aux boulevards.

Sur la petite rue Dejean, il s’est arrêté à «la seule boucherie française du quartier». Il s’est aussi trouvé dans une librairie juive, il y est allé trois fois. «Le propriétaire était enseignant, il était déjà allé à Montréal. Il se demandait pourquoi les juifs votaient Non aux référendums... On a jasé beaucoup ensemble, il m’a expliqué la différence entre la kippa noire et la blanche.»

Il s’est fait courir après par une prostituée.

Parfois, il se tenait simplement près des stations de métro, dans les 18e et 19e arrondissements, à observer les flâneurs. Il a rencontré «un Serbe qui avait perdu toutes ses économies en quelques minutes, à cause de la guerre». Les échanges pouvaient durer à peine quelques minutes, ou plus longtemps.

«J’ai vu un côté humain de Paris que je n’avais pas vu avant. C’est vraiment différent des visites touristiques. Quand on a le temps, ça vaut la peine de parler aux gens. De toutes ces rencontres éphémères, on reste avec la capacité des humains de se parler, d’entrer en relation malgré nos différences.»

On a tendance à l’oublier.

Quand il est revenu à Québec, il a replongé dans ses minuscules calepins de notes, a retranscrit à la dactylo ce qu’il avait écrit. Sans trop le savoir, sans l’avoir planifié, un livre a émergé. «Le livre s’est imposé à moi.» Il a rédigé d’un trait Au hasard des rencontres, dans l’ordre où elles ont eu lieu.

Pour illustrer son récit, les photos qu’il a prises des lieux, jamais des gens. On voit les campements de tentes, qui ont disparu depuis, les gens ayant été relogés graduellement. On voit le sac de baguettes sur le banc.

Pas le Bangladais qui s’est assis à côté de lui.

J’ai donné rendez-vous à Hervé sur un banc de la gare du Palais, à regarder le ballet des voyageurs qui vont et viennent. Il aurait pu rester là et aller à leur rencontre, écouter leur histoire. Il aurait pu faire à Québec ce qu’il a fait à Paris. «Il faut être attentif aux autres, pour prendre le pouls d’un lieu.»

D’en toucher le cœur.

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Il ne faut parfois qu’un ballon

CHRONIQUE / «Les gens n’y croyaient pas, ils pensaient que j’allais seulement leur apporter un ballon.»

Pas un terrain.

Patiemment, Patrick-Aimé Niyonsaba avait amassé de l’argent pour construire un terrain de basketball au village où il est né, Mwumba, au Burundi. Village qu’il a dû quitter à quatre ans à cause de la guerre, pour aller au Rwanda, qu’il a aussi dû quitter sept mois plus tard à cause de la guerre.

Sa famille et lui se sont enfuis en Tanzanie.

Cinq ans plus tard, la possibilité d’immigrer au Canada s’est présentée, ils n’ont pas hésité. Ses parents, ses cinq frères et sœurs et lui sont débarqués à Gatineau. «C’était le 12 décembre 1999, il y avait de la neige. C’était vraiment un saut vers l’inconnu.»

Patrick-Aimé avait 10 ans.

Il a commencé l’école, s’est fait rapidement des amis. Et il a découvert le basket. «Jusqu’à 10 ans, tout ce que je connaissais, c’était le soccer. Je n’avais jamais connu le basket. J’ai découvert ça, comme la neige. C’est un sport qui m’a aidé, qui m’a beaucoup encadré. Il y a d’autres jeunes qui faisaient des mauvais coups...»

Lui faisait des paniers.

«Le basket m’a éloigné des mauvais chemins.»

En 2011, il est retourné pour la première fois à Mwumba, 18 années s’étaient écoulées depuis qu’il était parti. «J’avais amené un ballon de basket dans mes bagages. Dans la capitale, il y avait des terrains, mais dans le village, il n’y avait rien.»

Après avoir étudié dans un collège en Ontario, il a pris le chemin de l’Université Laval pour étudier en éducation physique.

En 2013, il est retourné à Mwumba, toujours avec son ballon de basket. «Je me suis dit : “Un jour, je ferai un terrain ici”. Ç’a été très clair que je ferais ça, je me disais : “Ils doivent absolument découvrir ça”.» Il a eu l’idée de faire le terrain à côté de l’école, de le donner à l’école.

Il est revenu à Québec, l’idée a fait tranquillement son chemin. «J’en ai parlé à des étudiants, des gens qui pouvaient comprendre le projet, qui avaient l’amour du sport.» Il y a rallié quelques personnes à son idée, assez pour faire un petit comité, pour ramasser l’argent qu’il fallait.

L’expression «love money» prend ici tout son sens.

À force de 10 $, de 50 $, de spectacles multiculturels, Patrick-Aimé a atteint l’objectif qu’il s’était fixé : 15 000 $. Été 2017, il a acheté un billet pour le Burundi, est arrivé à Mwumba où il y a eu la première pelletée de terre. Pas une pelle comme celles qu’on voit quand des ministres inaugurent un chantier.

Des pioches, de vieilles pelles.

De l’huile à bras, une quarantaine d’habitants du village qui ont bûché dans la poussière rouge pendant neuf jours pour venir à bout de la dénivellation, à «transporter la terre dans des poches de riz». 

Les gens n’y croyaient pas. Son projet s’appelle «Un ballon pour Mwumba», ils pensaient qu’il amènerait juste un ballon. «C’était comme une légende. Les gens ne pouvaient pas s’imaginer qu’on construirait un terrain au complet... Quand les gens sont arrivés et qu’ils ont vu, ils n’y croyaient pas.»

Patrick est resté plus d’un mois, à dormir dans la maison où il est né. Quand il est reparti, le terrain était une mosaïque de pierres qui avaient été taillées et déposées une à une, aplanies. On avait rempli les fissures avec du gravier. Ça n’allait pas aussi vite qu’il l’avait prévu. Et ça coûtait plus cher aussi.

Il a pensé tout laisser là. «Mais je m’étais engagé, je devais aller jusqu’au bout.»

Il a remis ça, a continué à trouver du financement, encore 15 000 $. Il est retourné l’été suivant, ils ont fabriqué les paniers, bétonné le terrain à la truelle, à quatre pattes, les 1000 litres d’eau pour faire le ciment ont été transportés en moto avec les moyens du bord. «Tout a été fait à la main.»

Et un jour, il y a deux mois, Patrick a pu apporter son ballon.

Dribler sur le terrain.

Il avait demandé à quelques joueurs d’une équipe de la capitale de venir enseigner les rudiments du sport. Dans son plan initial, son deuxième voyage devait servir uniquement à ça, mais il a dû se contenter de quatre séances. «Je me suis organisé pour que ça continue, il y a quelqu’un qui y va une fois par deux semaines.»

Patrick est revenu au début octobre, déjà il pense à la suite. Il a recommencé à ramasser des sous pour y retourner, cette fois seulement pour jouer et pour enseigner. Il veut aussi envoyer les 200 paires de souliers qu’il a ramassées. Et une centaine de ballons. Le Rouge et Or de l’Université Laval a mis la main à la pâte.

Et, au Burundi, le président a entendu parler du terrain de Mwumba. «Ils vont construire des terrains dans trois villages autour.»

Patrick imagine une ligue.

Patrick est content de ce qu’il a accompli. «J’avais le goût de redonner un héritage là où je suis né. Je dois beaucoup au basket, ça m’a beaucoup aidé. On redonne ce qu’on a reçu, moi, c’est le basket.»

Il a aussi beaucoup reçu. «C’était spécial au début, il y avait beaucoup de poussière, je n’étais pas habitué à ça. Mais j’ai senti un lien d’appartenance, je me sentais à la maison. Là où je dormais, c’est là où je suis né. C’est une façon totalement différente de vivre, il y a moins de stress, pas de rendez-vous. [...] Quand je regardais autour de moi, je me disais : “Peut-être que je serais lui...” Comment serait ma vie si je n’étais pas parti? C’est certain que je me suis posé la question...»