Mylène Moisan
Le geste d’Alain Déry qui a retrouvé cette petite enveloppe a touché celui à qui elle était destinée, Steve, camelot pour Le Soleil depuis quatre ans. Elle contenait le pourboire hebdomadaire que son client lui donne.
Le geste d’Alain Déry qui a retrouvé cette petite enveloppe a touché celui à qui elle était destinée, Steve, camelot pour Le Soleil depuis quatre ans. Elle contenait le pourboire hebdomadaire que son client lui donne.

Une toute petite enveloppe

CHRONIQUE / Samedi matin, Alain Déry marchait lentement dans une petite neige fraîchement tombée, il se rendait aux funérailles d’un ami. Il a baissé les yeux.

«J’ai aperçu une toute petite enveloppe blanche, on la voyait à peine, je me suis penché pour la ramasser. Je n’étais pas certain, je me demandais : Est-ce que je la laisse là au cas où la personne qui l’a perdue revienne sur ses pas ou bien est-ce que je la ramasse et j’essaye de trouver c’est qui?”»

Il a attendu deux minutes, personne n’est venu.

Sur le côté de l’enveloppe qu’il a aperçu, c’était écrit «Merci» à la main. «Quand je l’ai ramassée, j’ai vu de l’autre côté, c’était écrit “camelot Soleil” au stylo bleu et là, j’ai tout de suite pensé aller la porter au journal pour qu’on retrouve la personne.»

Avant, il s’est arrêté à la bibliothèque pour m’écrire un courriel. «J’ai trouvé une petite enveloppe que je m’en vais ce matin porter à la réception de votre journal. Je crois que c’est le cadeau de Noël du camelot de mon secteur. Je l’ai trouvée sur la rue Saint-Bonaventure entre Saint-Vallier Ouest et Saint-Luc. Il vous sera, je l’espère, possible de retracer le camelot et de lui remettre. C’est important de remettre cet argent à la personne à qui il est destiné. Si tout le monde faisait cela, ça irait beaucoup mieux.»

Il était déjà passé quand j’ai lu son courriel, je suis allée à la réception pour voir cette fameuse enveloppe.

Si petite qu’elle tenait dans la main.

C’était clair qu’elle ne contenait pas une fortune, on pouvait sentir en la tâtant deux pièces de monnaie, donc 4 $ maximum. 

Le montant, ici, n’a aucune importance.

C’est Caroline à la réception qui a reçu l’enveloppe, elle s’est tout de suite mise à la recherche dudit camelot, qu’elle a retrouvé en quelques minutes, qu’elle a appelé pour lui annoncer la bonne nouvelle. Je l’ai manqué lui aussi, décidément, je n’étais pas au bureau quand il est passé.

Je l’ai appelé, je voulais en savoir plus, Steve a 41 ans, il est camelot en basse-ville depuis quatre ans, livre une cinquantaine de journaux six jours sur sept.

Chaque semaine, un de ses fidèles abonnés lui remet une petite enveloppe blanche, avec «Merci» d’un côté, «camelot Soleil» de l’autre, dans laquelle il glisse 1,25 $. «Je l’ai mise dans la mauvaise poche de mon pantalon, dans la poche trouée, et l’enveloppe est tombée en chemin.»

Sans Alain, il ne l’aurait jamais retrouvée. «Il n’y a pas de hasard. Si je n’avais pas eu de funérailles ce matin-là, je ne l’aurais peut-être pas trouvée, c’est un peu grâce à Robert que c’est arrivé. C’était un bon monsieur, je veux lui dédier cette belle histoire.»

C’est fait.

J’ai jasé un peu avec Steve, de sa job de camelot, un peu de sa vie en général. «Ce qui me réjouit là-dedans, c’est que je suis travailleur autonome, je suis indépendant. Vous savez, je viens de loin, j’ai un vécu en santé mentale et je cherche à rétablir un équilibre dans ma vie.»

Drôle d’adon, Alain a été camelot dans les années 1970, à l’époque où Le Soleil était publié en après-midi. Il me l’a raconté quand je l’ai appelé. «J’étais en sixième année, je passais dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, je me souviens précisément de ma run, rue D’Aiguillon, Richelieu… je finissais par les deux tavernes au Carré d’Youville. Et je me souviens des pourboires, on était contents.»

C’est à ça qu’il a pensé quand il a vu la petite enveloppe.

Steve est aussi content quand il reçoit chaque semaine sa toute petite enveloppe blanche avec 1,25 $ dedans, les autres pourboires aussi et les cadeaux du temps des Fêtes. «Les gens sont vraiment généreux, ça me touche.»

Il a aussi été touché par le geste d’Alain, par le temps qu’il a pris pour s’assurer qu’il récupère son argent. «C’est vraiment généreux de la part de cette personne-là d’avoir pris la peine d’aller porter l’enveloppe au Soleil pour moi. Ce n’est pas le montant qui est important, c’est le principe.»

Quand il est parti du Soleil, en route vers chez lui, il a ouvert l’enveloppe, a sorti le huard et le caribou. 

«J’ai donné l’argent à quelqu’un dans la rue qui en avait besoin.»