Quand on veut, on peut?

CHRONIQUE / Vous avez toujours de la volonté?

Ça ne vous arrive jamais de rayer les 30 minutes de vélo stationnaire de votre routine parce que vous avez mal dormi?

De succomber à une double ration de fondant au chocolat?

Le dicton est clair, quand on veut on peut, et pourtant. Des fois, on ne veut pas assez, ou on se permet de ne pas vouloir. Et des fois, la montagne nous paraît si haute, la pente si escarpée qu’on a l’impression qu’on ne pourra jamais vouloir assez pour arriver à atteindre le sommet.

Chaque fois que j’écris sur des poqués de la vie qui aimeraient que la vie (ou la bureaucratie) arrête de leur faire des jambettes, il y a toujours une couple de lecteurs qui m’écrivent et qui s’érigent en parangons de vertu pour leur servir une grande leçon de morale sur la volonté.

En gros, ça se résume par, «hey mon chum, fait ton bout. Moi je me suis toujours botté le derrière, fais pareil».

Ou le classique, «je suis tanné de payer pour ça».

J’ai assisté l’automne dernier au lancement de la campagne de financement de Centraide, où les organisateurs avaient eu l’idée de nous donner une autre identité, décrite sur un petit papier qu’on nous remettait à l’entrée. J’étais Mathieu, jeune universitaire, homosexuel, mes parents avaient bien pris mon coming out.

Il a fallu se mettre en rangée, notre petit papier entre les mains, pendant que Bruno Marchand, le président de Centraide, nous disait quoi faire.

-Vos parents sont pauvres? Reculez de deux pas.

-Vos parents sont riches? Avancez de deux pas.

-Vous avez décroché? Reculez d’un pas.

-Vous êtes allé à l’université? Avancez d’un pas.

Après une dizaine de questions, plus personne ne se trouvait sur la ligne de départ, plusieurs pas séparant le meneur du dernier. Pourtant, ceux qui étaient en avance n’avaient pas vraiment de mérite, ils étaient nés pourrait-on dire sous une bonne étoile. Et les derniers, eux, partaient avec deux prises et demie.

Comme dans la vraie vie.

Après ça, Bruno Marchand nous a parlé des athlètes olympiques. Pour en dire quoi? Pour dire qu’on trouve normal de miser sur eux en mettant tout en œuvre pour pousser au maximum leur talent, qu’on ne lésine pas sur les moyens pour qu’il fasse partie de l’élite, en leur payant des psys, des nutritionnistes, des physios, et encore.

C’est correct, tous les pays le font.

Mais quand un gars mange son pain noir, qu’il se démène comme un diable dans l’eau bénite pour s’en sortir, qu’est-ce qu’on lui dit? 

De s’organiser tout seul.

Qu’il a juste à vouloir.

Si c’était aussi simple, il n’y aurait plus aucun pauvre, plus de fumeurs, plus d’outremangeurs ni d’alcooliques. Certains partent de tellement loin qu’ils ne savent même plus qu’ils sont capables de vouloir s’en sortir. Parce qu’ils se sont fait dire toute leur vie qu’ils n’étaient bons à rien, qu’ils ont fini par le croire. Je pense à cette mère que j’ai croisée il y a plusieurs années dans un parc de Limoilou, elle appelait son fils par son surnom, «innocent.»

Sur le même ton qu’on dit «mon trésor».

J’ai reçu en mars le message d’un lecteur qui travaille pour une ligne d’écoute, il m’a parlé d’un habitué qui venait de l’appeler. «Ce jeune homme, fin trentaine, ex-sans-abri, ex-toxicomane depuis environ seize ans, ex-fumeur et atteint du spectre de l’autisme, me semblait bien découragé.

Ses frais de psychiatrie sont couverts partiellement et son chèque d’aide sociale n’arrive pas à le nourrir tout le mois, même s’il a recours à d’autres ressources disponibles dans son milieu. Il se bat avec les moyens du bord en jeûnant plusieurs jours à la fin de chaque mois depuis environ 20 ans.

Il me semble inconcevable que dans notre pays quelqu’un ne puisse pas manger à sa faim.»

Il n’est pas le seul.

Il y a dans cette histoire une quantité infinie de volonté. L’homme a réussi à arrêter de boire, à arrêter de consommer, il s’est trouvé un toit. Chaque mois depuis 20 ans, l’homme doit choisir entre sa tête et son estomac, et il choisit sa tête. Il continue à se battre, jour après jour, malgré tout.

Mais personne ne mise sur lui.

Aux Olympiques de la misère, il n’y a pas de gagnants.