Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Marco Chabot et sa fille Clara
Marco Chabot et sa fille Clara

Marco est allé au parc

CHRONIQUE / Ça faisait plus d’un an et demi que Marco Chabot attendait d'avoir ses fauteuils roulants et c’était encore plus fâchant parce qu’il a appris qu’ils étaient prêts, mais qu’on avait mis leur livraison sur la glace à cause de la pandémie.

Lui, c’est toute sa vie qui était sur la glace.

Atteint de Parkinson depuis qu’il a 36 ans, ça fait 18 ans, il voit son corps le lâcher toujours un peu plus. Il a dû se rendre à l’évidence il y a un an et demi, son déambulateur ne lui suffisait plus pour se déplacer, il tombait plus souvent, se fatiguait plus vite aussi. Veut, veut pas, il avait besoin d’un fauteuil roulant.

C’était en octobre 2018.

En avril 2019, son nom a été inscrit sur la liste d’attente de l’IRDPQ, l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec, il devait attendre qu’on l’appelle pour évaluer ce dont il avait besoin.

Le téléphone a sonné neuf mois plus tard, en janvier.

Je vous ai parlé de Marco début juin, il venait d’appeler à l’IRDPQ pour savoir où en était rendu son dossier, c’est là qu’il a appris que les fauteuils étaient prêts. «C’est rare que je me choque, mais là, je l’ai mal pris, m’avait dit Marco. Dans ma tête, quand j’ai commencé le processus, je me suis dit “j’en ai pour un an à attendre” et j’ai accepté ça. Déjà que c’est long un an quand tu attends un fauteuil roulant, quand tu ne sors presque plus, que tu ne vas plus au parc avec ta fille.»

Ça fait des mois et des mois qu’il est confiné.

Bien avant la pandémie.

Quelques heures après la publication de son histoire, à 11h25 précisément, Marco Chabot a reçu un appel de l’IRDPQ lui disant que ses fauteuils seraient livrés le 22 juin. Le CIUSSS, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale nationale me jure que c’est un hasard.

L’important est qu’il ait été appelé.

Mais évidemment, Marco n’est pas le seul à avoir été mis sur la glace à cause de la pandémie, les directives du ministère étant de ne traiter que ceux qui avaient un urgent besoin d’un fauteuil roulant. On m’a donné trois exemples de cas urgents, ceux qui ont des risques de plaies, ceux qui sont en réadaptation intensive, ceux qui ont la maladie de Lou Gherig, la SLA.

La SLA, c’est un peu comme une version accélérée du Parkinson, comme si Marco avait le luxe du temps. 

Aucun enfant n’a attendu, «les risques de compromission du développement en cas de délai prolongé font en sorte que les besoins de ces usagers sont pratiquement toujours considérés essentiels et urgents», m’indique par courriel le porte-parole du CIUSSS Mathieu Boivin.

Pas un père qui veut aller au parc avec sa fille.

Depuis la mi-mars, selon les chiffres du CIUSSS, 171 personnes ont reçu leurs fauteuils et une soixantaine ont été mis sur la voie de garage, on a jugé qu’elles pouvaient encore attendre quelques mois de plus, elles ont l’habitude d’attendre de toute façon. On vient juste de recommencer les livraisons depuis deux semaines, 35 personnes devraient avoir reçu leur fauteuil d’ici la fin du mois, une quinzaine début d’août.

Les dix autres préfèrent attendre plus tard, elles ont peur de la COVID.

Le 22 juin, 20 mois après que son médecin ait dit qu’il en avait besoin, Marco a enfin pu se rendre à l’IRDPQ pour recevoir ses fauteuils roulants, un motorisé et un manuel remis à neuf et, comme chaque fois où il a fini par avoir des services, ils étaient excellents. Il m’a écrit ceci le lendemain : «Une livraison de deux heures et demie, ajustement personnalisé, modification, apprentissage, essais et retour à la maison en transport adapté. L’équipe d’ergo, physio, technicien et mécanicien à l’IRDPQ est toujours aussi attentionnée, accueillante et professionnelle.»

Il a pu enfin aller au parc avec sa petite de huit ans, elle était contente de pouvoir enfin aller dehors avec papa.

Mais ça a été long.

Et pas juste à cause de la pandémie, même en temps normal, des gens comme Marco doivent attendre jusqu’à un an pour avoir un fauteuil à partir du moment où la demande est faite à l’IRDPQ. C’est long, un an, quand ton corps ne te porte plus. C’est long, un an, à tourner en rond dans la maison.

Mais ce n’est pas urgent.

Au CIUSSS, la porte-parole Annie Ouellet m’a expliqué que les délais varient énormément d’un cas à l’autre. «Selon les critères de priorisation, l’attente peut varier d’une journée à un an, à partir du moment que l’IRDPQ reçoit la prescription.» D’un jour à un an, c’est une sacrée différence. 

Un an, c’est trop long.

J’ai demandé pourquoi ça pouvait prendre autant de temps. «Le volume d’activité est important, m’a répondu Mathieu Boivin, avec entre 75 et 80 nouvelles demandes par mois, et certains facteurs externes influencent nos délais comme les essais cliniques requis, les demandes d’autorisation aux organismes payeurs, etc.»

Etc., etc., etc.

J’ose croire qu’on pourrait faire mieux.