Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Charles Caron a fabriqué une murale faite de toute sorte d’objets hétéroclites accrochés à une clôture, sur plusieurs pieds de long. Il a trouvé tous ces objets dans les dépôts à neige de la ville.
Charles Caron a fabriqué une murale faite de toute sorte d’objets hétéroclites accrochés à une clôture, sur plusieurs pieds de long. Il a trouvé tous ces objets dans les dépôts à neige de la ville.

Les trésors de la «dompe» à neige

CHRONIQUE / Charles Caron est allé voir dans le dictionnaire la définition de «drille», pas l’outil du bijoutier, l’autre, «homme joyeux», comme dans joyeux drille.

«C’est pas mal moi, ça.»

Charles a 63 ans, deux grands gars, deux petites-filles, il a fait mille et un métiers, il a été un peu bijoutier d’ailleurs, beaucoup cordonnier, même coursier à vélo à Montréal. Il est né sur la Côte-Nord près de la Manicouagan, fils unique. Ses amis l’enviaient parce qu’il avait un vélo, lui les enviait parce qu’ils avaient des frères et sœurs.

Sa mère est Irlandaise, une famille de 12, toutes des filles.

Il m’a montré une photo en noir et blanc.

Mais ce n’est pas pour ça qu’il m’avait invitée chez lui, c’est pour me montrer la murale qu’il fabrique depuis quelques années, une murale qui est en fait la clôture Frost entre l’immeuble à appartements où il habite et le voisin. «J’ai commencé par le bout qui donne sur la fenêtre de ma cuisine, ça me fait un beau paysage.»

Plein de couleurs, vues de son demi-sous-sol.

Ce n’est pas une murale de peinture, c’est une murale faite de toute sorte d’objets hétéroclites accrochés à la clôture, sur plusieurs pieds de long. Il l’a baptisée Le Vortex de l’hiver, parce que tous les objets ont un point en commun, Charles les a trouvés dans les dépôts à neige de la ville.

Comme la montre qu’il porte. 

Il est débarqué là un peu par hasard la première fois, il se disait que ça faisait de belles buttes pour faire du vélo de montagne, puis a baissé les yeux. Charles a trouvé un toutou en chien, a tout de suite pensé à l’enfant qui l’avait perdu, peut-être par un soir de tempête, emporté par les déneigeurs.

Il l’a ramené chez lui, a enlevé le sable, l’a lavé. Il l’a accroché sur la clôture en face de sa fenêtre de cuisine.

La murale est née comme ça.

Il y est retourné. «Pour moi, les dompes à neige, c’est comme une chasse au trésor. Je me demande toujours ce que je vais trouver. Et je trouve toujours quelque chose. Il y a des gens qui y vont, ils cherchent le big fat wallet, le portefeuille bourré d’argent, disons que c’est plus improbable… Moi, quand je ramasse un objet, je me dis qu’il y a une histoire derrière. Il y a une vie derrière chaque objet. Quand j’étais jeune, sur le bord de la Manic, je touchais à l’eau et j’avais le sentiment de toucher au monde entier…»

Ça fait la même chose quand il touche à une casquette, ou à cette petite poupée de chiffon. «Si elle pouvait parler, elle nous dirait où elle reste.»

Ou quand il trouve la clé d’une voiture. 

Ou ce bout de rame où est écrit «à la mémoire de Daniel Malenfant», ce canotier qui s’est noyé dans le fleuve en décembre 2017, à 39 ans.

Charles a fait des sections dans son vortex, entre autres une avec des étuis de cellulaires, une autre avec des outils, des jouets pour chiens, des lunettes, une avec des souliers, le plus souvent il en retrouve un seul de la paire. C’est fou tout ce que les gens perdent dans la neige. «C’est sûrement la seule murale comme ça dans le monde, ça pourrait être dans le Guinness!» 

Il trouve plein de téléphones, et souvent de très récents, qui ont rendu l’âme. «Ce que je trouve, ça a passé par la souffleuse, par les camions qui sont venus domper la neige, en plus des bulls qui passent à mesure.»

Il trouve aussi des cartes d’assurance-maladie et des permis de conduire, il va les porter au bureau de poste. «Je ne compte pas les fois où je l’ai fait…» Même chose pour les cartes bancaires et les cartes d’employés, il se rend en personne les remettre pour qu’on retrouve leur propriétaire.

Il ramasse toutes les piles et les composantes électroniques qu’il rapporte pour être recyclées. 

Au moins qu’elles ne polluent pas. 

Il ne peut pas en faire autant pour toutes les cochonneries qu’il voit. «Les gens jettent tellement de choses, comme par exemples des couches pour adultes, ils se disent que ça va disparaître tout seul… […] Quand il vente, quand ça fond, il y a des vallées de plastique et de papier qui partent au vent. C’est peut-être pour ça que je ramasse ce que je peux, parce que j’ai besoin d’espoir.»

Charles Caron a fabriqué une murale faite de toute sorte d’objets hétéroclites accrochés à une clôture, sur plusieurs pieds de long. Il a trouvé tous ces objets dans les dépôts à neige de la ville.

Pour notre rencontre vendredi, Charles avait installé dans la cour arrière deux chaises et une table en bois, il avait posé dessus un réveille-matin trouvé dans la neige. «Il tient l’heure comme un neuf, il a la lumière, le snooze, pis toute.» Le panneau derrière n’a pas survécu au voyage, tant pis.

Il portait un t-shirt Lacoste, trouvé aussi.

Quand il rapporte un objet, il va fouiller sur internet pour voir combien il vaut. «Les lunettes ici, c’est des Maui Jim, des Wiki Wiki, ça vaut 300$. Et le petit toutou là, ça vient de Paris, ça vient avec une doudou, c’est 80$.» Des fois, il trouve des billets de Loto-Québec. «J’attends avant d’aller les faire vérifier. Ce que Loto-Québec vend au fond, c’est du rêve, et je fais durer le rêve…»

Il a gagné «peut-être 10$».

Son Vortex de l’hiver c’est une réflexion sur la société, il aurait aussi bien pu l’appeler le Mur de la consommation. Lui n’achète presque rien, il trouve presque tout ce dont il a besoin. «Quand tu vois tes parents se séparer à cause de l’argent, il y a des leçons que tu tires de ça. J’ai toujours vécu simplement, je suis un créatif, je suis un libre simpliste. J’ai commencé à faire ça bien avant la simplicité volontaire.»

À voir des trésors là où on ne s’y attend pas.

* Si jamais vous avez le goût de jaser avec Charles et d’aller voir sa murale, il est au 368 24e Rue…