Mylène Moisan
Fait intéressant, avec les mêmes budgets et les mêmes ratios, certains CHSLD s’en sortent très bien et arrivent à donner de bons soins, alors que d’autres n’y parviennent pas. Il arrive même que, dans un même établissement, une unité fonctionne bien et qu’une autre soit complètement désorganisée.
Fait intéressant, avec les mêmes budgets et les mêmes ratios, certains CHSLD s’en sortent très bien et arrivent à donner de bons soins, alors que d’autres n’y parviennent pas. Il arrive même que, dans un même établissement, une unité fonctionne bien et qu’une autre soit complètement désorganisée.

Les toasts bleues

CHRONIQUE / «Je veux dire aux Québécois, que je trouve que ce n’est pas acceptable, la façon dont on traite nos aînés au Québec. Ça fait longtemps qu’on sait qu’il manque du personnel dans les CHSLD, que le personnel n’est pas assez bien payé, en particulier au privé. On a ajouté des ressources au cours de la dernière année, mais [je ne suis] pas fier, là, de voir ce qui se passe dans nos CHSLD.»

C’était François Legault, samedi.

Le premier ministre n’a pas pris son congé prévu ce jour-là, il s’est pointé au point de presse de 13h parce qu’il a appris, la veille, qu’il y avait eu 31 morts à la résidence Herron de Dorval en un peu moins d’un mois, ça fait un peu plus d’un mort par jour. Des corps ont été trouvés dans un état de négligence extrême.

Un film d’horreur.

Ce que je retiens surtout de ce cri du cœur du premier ministre c’est, «ça fait longtemps qu’on sait». 

Parce que oui, ça fait longtemps. On peut penser au scandale qui a éclaté en 2003 au CHSLD Saint-Charles-Borromée où des cas de mauvais traitements ont fait la manchette et où un recours collectif a été intenté, recours qui s’est réglé 10 ans plus tard par des indemnités de 7 millions$ aux victimes.

L’entente prévoyait même des mesures réparatrices pour prévenir que d’autres situations comme celle-là se produisent.

Puis, 2013, le collègue Tommy Chouinard de La Presse révèle des cas de maltraitance dans des CHSLD de Montréal, à peu près en même temps où je vous avais conté l’histoire de Marie-Noëlle Simard qui avait été placée en CHSLD à 38 ans contre son gré, faute de places dans les autres ressources.

Les libéraux avaient alors demandé au gouvernement de Pauline Marois de tenir une commission d’enquête sur les conditions de vie des gens. «On a fait une commission sur le droit de mourir dans la dignité, et je pense qu’on devrait aussi examiner comment vivre dans la dignité», avait-on suggéré.

Qui a demandé ça? La députée libérale Marguerite Blais, aujourd’hui ministre caquiste des Aînés et des proches aidants, et qui a été à la tête du même ministère, chez les libéraux, de 2008 à 2012.

Et on est encore au même point.

La commission a eu lieu, une trentaine de témoignages ont été entendus, entre autres la Protectrice du citoyen de l’époque, Raymonde St-Germain, qui constatait ce qu’on constate encore aujourd’hui. Les travaux ont été bousculés par le déclenchement des élections, le rapport a été déposé en juin 2016, on n’en a plus entendu parler.

Vingt recommandations, qu’on pourrait appliquer, entre autres sur la révision des ratios, qu’on améliore les soins, qu’on valorise le métier de préposés, qu’on élimine les contentions physiques et chimiques.

On connaît les problèmes.

Et les solutions.

Fait intéressant, avec les mêmes budgets et les mêmes ratios, certains CHSLD s’en sortent très bien et arrivent à donner de bons soins, alors que d’autres n’y parviennent pas. Il arrive même que, dans un même établissement, une unité fonctionne bien et qu’une autre soit complètement désorganisée.

Et ça, dans le réseau, on le sait. Le 10 avril, François Legault a dit qu’il recevait chaque jour la liste des endroits les plus touchés par la COVID-19. Vous savez ce qu’il demande? «Et moi, je pose la question à l’équipe de la santé. «Est-ce que le patron ou la patronne de ce CHSLD-là est compétent ou compétente?»»

Ça en dit long.

En mai 2015, j’écrivais sur le CHSLD St-Antoine, où j’étais allée, je décrivais l’heure du repas du midi, où des résidents étaient laissés à eux-mêmes devant leur assiette, qu’on leur enlevait sans qu’ils aient pris une bouchée. Et ce, malgré tout le bon vouloir du personnel, qui ne fournissait pas.

Au CIUSSS de la capitale nationale, on m’avait juré que j’étais seulement mal tombée. «La situation à laquelle vous avez été confrontée, c’était une journée inhabituelle. Il y a de nouveaux membres du personnel, ils sont moins rapides, ils doivent s’assurer de donner de bons soins…»

Mais non, c’était une journée comme les autres.

Je reçois encore régulièrement des messages de gens qui me racontent ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent. C’est le cas de cette femme rencontrée il y a quelques années, qui avait travaillé dans les cuisines d’un gros CHSLD de Québec. Elle me racontait qu’un jour où elle était au grille-pain, elle s’est aperçue que les tranches étaient moisies, couvertes d’une mousse bleue. 

Elle avait voulu les mettre de côté, on lui a dit de les griller quand même, que les résidents ne s’en rendraient pas compte.

Elle est partie pas longtemps après.

Le gouvernement précédent avait promis que les résidents mangeraient mieux, l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette avait fait une dégustation pour les médias comme si les CHSLD allaient devenir des étoilés Michelin. Ce que j’entends sur le terrain, c’est que ce n’est pas meilleur qu’avant, parfois pire. 

Avec un budget pour les repas de 2,14$ par jour par personne, on ne peut pas faire de miracle.

Samedi, François Legault a dit ceci, devant plus de deux millions de Québécois rivés à leur écran. «Je veux qu’on revoie toutes nos façons de faire dans les résidences pour les personnes âgées. On doit ça à nos aînés, de s’occuper de les soigner avec dignité. Puis moi, je veux donner ma parole aux Québécois, là, qu’on va poser les actions nécessaires pour qu’à l’avenir, dans nos résidences, on s’occupe bien de notre monde.»

Espérons que cette fois sera la bonne.