Louis-Georges Dupont, policier à la Ville de Trois-Rivières, a été retrouvé mort le matin du 10 novembre 1969 dans sa voiture de service, cinq jours après sa disparition.

L’enquête qui n’a jamais été faite

CHRONIQUE / «Lorsque les faits ne sont pas suffisants, ce qui nous éclaire, ce qui nous sert dans une enquête normale, c’est de voir s’il y a des contradictions, des invraisemblances, des pistes qui n’ont pas été explorées. Dans le cas de Dupont, c’est oui, oui et oui. Et il y en a des masses.»

Le constat est de Stéphane Berthomet, qui a travaillé pendant deux années à essayer de faire la lumière sur une histoire des plus nébuleuses, la mort d’un policier de Trois-Rivières, Louis-Georges Dupont, retrouvé le matin du 10 novembre 1969 dans sa voiture de service, cinq jours après sa disparition.

Depuis, la thèse officielle est celle du suicide.

Je m’intéresse à cette histoire depuis presque 20 ans maintenant et, comme Berthomet, j’ai le sentiment que les autorités — policières et politiques — n’ont jamais voulu aller au fond des choses. Admettre que Louis-George Dupont a été tué parce qu’il dérangeait le système en place ne fait pas l’affaire de ce même système.

Deux des quatre enfants de Dupont, Jacques et Robert, qui posent des questions depuis un demi-siècle dérangent aussi. Au fil des années, ils ont assemblé un nombre impressionnant de zones d’ombre, un dossier manquant par ci, une voiture disparue par là, la liste est longue. 

L’impression que la vérité est maquillée reste tenace.

Le matin de la découverte du corps, le sergent Jean-Marie Hubert — notez ce nom — s’est rendu chez le médecin de Dupont, en est reparti avec une lettre disant qu’il filait un mauvais coton, qu’il était dépressif et angoissé. Avec la note de suicide retrouvée dans la voiture, l’affaire est dans le sac.

Ainsi, Louis-George Dupont est parti du poste de police le matin du 5 novembre, il s’est rendu dans un boisé aux limites nord de la ville en bordure du boulevard Saint-Jean pour se tirer dans la poitrine. 

Dossier clos.

Et c’est Jean-Marie Hubert qui a tiré les ficelles de cette «enquête», lui qui ne devait faire que du travail de bureau. Il venait d’être réintégré à cette condition deux mois après avoir été destitué à la suite des recommandations de la Commission de police du Québec, en raison de son implication dans le réseau de prostitution.

Il avait beau jeu, il dirigeait l’escouade de la moralité.

La Commission de police a aussi recommandé le congédiement du chef de police, le capitaine-détective George Gagnon, ainsi qu’un autre membre de l’escouade de la moralité, Paul Dallaire.

Qui est un des seuls policiers à avoir collaboré à l’enquête de la Commission?

Louis-George Dupont.

Quelques jours après découverte du cadavre, Georges Gagnon et Jean-Marie Hubert ont tous deux produit un rapport dans lequel ils font le récit des événements. Le 17 novembre, le capitaine Gagnon raconte que le 5 novembre, jour de la disparition, «à 10:15 PM, je me suis rendu au poste, M. Hubert était accompagné de M. Gendron, propriétaire du magasin La Perruque [ami de M. Dupont]. M. Gendron m’a raconté qu’il avait vu M. Dupont à son établissement la veille et il m’a raconté que M. Dupont était malade, qu’il avait neuf pilules à prendre par jour, et qu’il essayait de cracher et qu’il n’avait pas de salive».

Le 18 novembre, Jean-Marie Hubert raconte dans son rapport que le 5 novembre «vers 10:30 PM, M. Jacques Gendron m’appelle pour me dire qu’il veut me voir et que c’est urgent. Je le rencontre donc et […] il me raconte alors que la semaine précédente, il est allé le voir à la Péruque inc sur la rue Royale et qu’à ce moment-là, il lui avait laissé voir qu’il se supprimerait peut-être. Dupont disait qu’il n’avait plus les moyens de garder sa maison, qu’il était malade et qu’il devait prendre neuf pilules par jour et il disait : “Gendron, j’essaye de cracher et je n’ai plus de salive.”»

C’était la veille ou la semaine précédente?

Cette contradiction s’ajoute à toutes celles qu’a mises en lumière Stéphane Berthomet dans une balado de 11 épisodes produite par Radio-Canada, Dupont l’incorruptible. «En me lançant dans cette histoire, je savais que ce serait lourd, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de détails, à trouver autant d’invraisemblances et de contradictions, autant d’éléments qui ne collent pas.»

Le capitaine George Gagnon raconte aussi dans son rapport du 17 novembre 1969 qu’il a envoyé le sergent Clément Massicotte «avec l’arme et la balle» à l’Institut de médecine légale.

À ce moment-là, il n’y avait pas de balle.

Dans la thèse officielle, qui se contredit donc elle-même, c’est Jean Hould, le médecin qui a fait la première autopsie, qui aurait envoyé Clément Massicotte 10 heures plus tard chercher la balle dans le siège de la voiture, à la noirceur. Et la balle qui aurait été trouvée était si abimée qu’il était impossible de la relier à l’arme qui était au pied de Dupont… Et en 2011, «à l’émission Enquête à Radio-Canada, Massicotte, enregistré à son insu, a dit qu’il n’avait pas été chercher la balle», note Berthomet.

L’auteur de la balado s’est attardé à la première «enquête» de 1969, entre autres sur une séance expéditive présidée par le coroner Marcel Chartier, tenue dans la cabane des patineurs du parc Sainte-Marguerite. Des gens qui étaient inscrits sur la liste des présences n’y étaient pas.

Chartier a retenu la seule thèse envisagée, le suicide.

Berthomet a passé beaucoup de temps à analyser ce qui s’est dit à la commission Lacerte-Lamontagne, une autre «enquête» tenue en 1996, il a relevé des témoignages où des personnes font état d’une deuxième plaie de balle près de l’épaule, il a aussi mis en lumière le fait qu’il y a seulement quatre photos de l’autopsie, «ce qui est inhabituel».

Une autre piste qui n’a jamais été suivie.

Il a aussi mis en lumière la mémoire défaillante de Jean-Marie Hubert qui n’a qu’une seule réponse à toutes les questions qu’on lui pose sur le témoignage de Dupont devant la Commission de la police, en septembre 1969, auquel il aurait assisté. «Je ne m’en souviens pas. […] J’aimerais ça, m’en souvenir…», assure-t-il.

Ses souvenirs sont étonnamment beaucoup plus clairs quand vient le temps de parler de «l’état dépressif» de Dupont. «Je peux vous dire qu’à un certain moment, il m’a dit qu’il était obligé de manger des pilules, des médicaments. […] Je lui ai conseillé à quelques reprises d’aller voir un psychiatre.»

Pourtant, dans son rapport du 18 novembre, il dit avoir appris ça le soir de sa disparition, lorsque Jacques Gendron lui aurait dit qu’il s’inquiétait de son absence. «Ne connaissant pas l’état maladif de Dupont, je lui dis qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, car il doit être occupé et qu’il devrait être de retour bientôt.»

La juge Louise Lacerte-Lamontagne a aussi retenu la thèse du suicide. «Est-ce qu’une commission d’enquête comme celle-là était le bon outil? Je pense que la juge était de bonne foi, elle s’est appuyée sur des faits, mais il y a très peu de faits. J’ai l’impression qu’il y a des choses qui ont échappé à son attention.»

Comme toutes les questions sans réponses.

Elle a entre autres retenu une des explications de l’expert légiste Michael Baden, qui est venu affirmer qu’un trou fait par une balle dans un sternum peut rétrécir. Il devait expliquer pourquoi une balle pareille à celle supposément trouvée dans la voiture était plus grosse que le trou dans le sternum de Dupont. «Aucun autre expert de la Commission n’est allé dans ce sens-là et on l’a même contre-vérifié. Tous les experts que j’ai consultés me disent que l’os ne peut se rétracter comme le prétend Baden. Un des experts l’a dit, c’est ridicule.»

Et pourtant.

Selon la thèse du meurtre, Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire auraient manigancé avec leur collègue Laurence Buckley pour que ce dernier fasse croire à Dupont qu’ils devaient se rendre à Champlain pour une affaire. À destination, Dupont aurait été séquestré dans ce que les gens appelaient la «cabane à Boisclair», un lieu peu fréquentable où boisson et prostitution allaient de pair.

Un lieu que les policiers fréquentaient.

Louis-George Dupont aurait été tué le soir du 9 novembre, transporté dans le boisé aux limites nord de Trois-Rivières, puis placé dans sa voiture de fonction.

Il y avait des traces de pneus autour.

Le plein d’essence de la voiture avait été fait la veille, et le nombre de milles au compteur indiqué. L’odomètre a été relevé dans la voiture lorsqu’ils l’ont trouvée dans le boisé, la distance parcourue correspond à celle qui sépare le poste de police du chalet de Champlain, puis du chalet au boisé.

Le récit des événements tels qu’ils se seraient passés s’appuie sur des confidences que Buckley aurait faites à Jean-Pierre Corbin, qui était tenancier de bar, donc témoin privilégié de ce qui se passait dans les «clubs» où l’escouade de la moralité gérait le lucratif et florissant marché des filles de joie.

Un de ces clubs appartenait à un échevin.

La troisième «enquête» a été effectuée en 2011 par la Sûreté du Québec, on a promis de revoir le dossier de «A à Z», on n’a fait que balayer du revers de la main les incohérences et les nombreuses questions laissées sans réponses. Pour l’essentiel, le rapport de la SQ ne fait que référer aux témoignages entendus à la commission Lacerte-Lamontagne qui abondent dans le sens de la thèse officielle, entre autres celui de Hubert.

Jean-Marie Hubert, c’est le principal suspect dans la thèse du meurtre. 

Il est blanc comme neige dans la thèse du suicide.

Les enquêteurs ont rencontré Jean-Pierre Corbin, ce dernier n’a jamais senti qu’ils s’intéressaient à ce qu’il disait. «Ils m’ont dit que c’était loufoque.» Point. Dans le rapport — que j’ai réussi à avoir par une demande d’information qui a pris sept mois —, il est écrit qu’une «enquête» a été faite, que «l’histoire du chalet, où aurait été séquestré M. Dupont, n’aurait jamais existé en 1969».

Stéphane Berthomet s’est beaucoup intéressé à ce point, il a trouvé un témoin important qui affirme, hors de tout doute, que la «cabane à Boisclair» était là au moins jusqu’au début des années 1970, il y est allé quelques fois avec son frère qui y rencontrait des gens peu recommandables.

Le récit qu’il fait de l’endroit correspond en tous points aux autres témoignages que j’ai obtenus de gens qui connaissaient l’endroit.

Qui plus est, j’ai trouvé une photo aérienne prise par le ministère des Terres et Forêts le 20 octobre 1970, et où on voit très bien le bâtiment près du fleuve, juste après le virage de l’avenue des Quatorze-Soleils à Champlain, en longeant la rivière. Le témoin de Berthomet le situe à cet endroit exactement.

Voilà qui vient corroborer le récit de Jean-Pierre Corbin, dont la SQ n’a pas manqué une occasion d’attaquer la crédibilité.

Malgré toutes les contradictions, malgré toutes les invraisemblances, les autorités continuent à balayer sous le tapis — comme elles l’ont toujours fait — tous les éléments qui ne collent pas. «Avec tout ce qu’on sait, je me demande qu’est-ce qu’il faudrait de plus pour faire avancer le dossier. À moins d’avoir un témoignage de première main, quelqu’un qui dirait : “J’étais là”, je ne sais pas ce qu’il faudrait.»

Et peut-être qu’un tel témoin existe. «Je garde espoir…»

Moi aussi.

Le lien vers les balados de Radio-Canada : bit.ly/2w4OpcL

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Sur cette photo aérienne datant de 1970, on voit très bien le chalet près du fleuve, juste après le virage de l’avenue des Quatorze-Soleils à Champlain, en longeant la rivière.
1- Départ du poste de police, le 5 novembre à 8h15.
2- Le chalet, à Champlain, où Louis-Georges Dupont se serait fait séquestrer, avant de se faire transporter dans un boisé.
3- Le boisé dans lequel le corps de Dupont  a été retrouvé, à 10h15 le matin du 10 novembre 1969, dans sa voiture de service.