Mylène Moisan
Eustachio Gallese se savait obsédée par Marylène Levesque, il pensait constamment à elle, n’arrivait plus à dormir tellement elle occupait son esprit. Il en a même parlé pendant une consultation, on lui a prescrit des calmants.
Eustachio Gallese se savait obsédée par Marylène Levesque, il pensait constamment à elle, n’arrivait plus à dormir tellement elle occupait son esprit. Il en a même parlé pendant une consultation, on lui a prescrit des calmants.

Le danger des grilles d’analyse

CHRONIQUE / Ça y est, jeudi, Eustachio Gallese a repris le chemin de la prison à perpétuité pour avoir sauvagement tué une femme.

Comme en 2006.

Et depuis qu’il était entré en prison, la première fois, on avait évidemment évalué son niveau de risque de violence, et on avait déterminé qu’il était élevé dans un contexte où il serait en couple, avec une partenaire.

Il est jaloux maladif.

Alors, quand l'équipe qui le supervisait s’est penché au printemps dernier sur les conditions de sa transition en semi-liberté, quelqu’un a eu la «brillante» idée de lui permettre de côtoyer des femmes pour assouvir ses besoins sexuels, vu que monsieur est à risque quand il a une partenaire.

Si le caractère absurde et révoltant de cette «stratégie» crève aujourd’hui les yeux — Marylène Levesque l’a payée de sa vie —, force est d’admettre qu’elle a été vue comme sensée par l’équipe de gestion de cas [EGC] de Gallese.

Sur papier.

On a cru, par une troublante contorsion, qu’on pouvait compartimenter les pulsions de l’homme. Le 19 septembre, la Commission des libérations conditionnelles a écrit ceci : «Bien que vous soyez toujours célibataire et que vous disiez ne pas être prêt pour entrer en relation sérieuse avec une femme, vous êtes en mesure d’évaluer efficacement vos besoins et vos attentes envers les femmes.»

On poursuit donc dans la même «logique», Gallese ne veut pas entrer en relation sérieuse, mais il peut batifoler.

Je présume que lorsqu’on a fait le calcul, à partir des grilles d’analyse, on a estimé que les facteurs de risques étaient moins importants, vu qu’il avait tué une femme dans un contexte de relation de couple et, comme il n’était pas en couple, la probabilité qu’il récidive était moins grande.

Le problème de Gallese, c’est la gestion des émotions.

Son équipe de gestion de cas a ainsi cru bon de lui permettre de rencontrer des femmes «seulement afin de répondre à vos désirs sexuels», entre autres dans des salons de massage érotique, comme si une relation «commerciale» excluait d’emblée une relation sentimentale.

Un échange de bons procédés, en somme.

Sauf qu’on a sous-estimé — voire ignoré — que, dans la tête d’Eustachio Gallese, Marylène Levesque n’était pas une fille comme les autres, elle était à lui, sa belle. Dans sa tête à lui, il était en couple, une espèce de couple unilatéral, une fusion maladive qui a tourné à l’obsession.

Comme avec Chantale Deschênes, 15 ans plus tôt.

Qu’il a tuée, aussi, avec un couteau.

Gallese se savait obsédée par Marylène, il pensait constamment à elle, n’arrivait plus à dormir tellement elle occupait son esprit. Il en a même parlé pendant une consultation, on lui a prescrit des calmants. Dans le récit des funestes événements présenté à la cour jeudi, on a indiqué que, «malgré une médication adéquate, il est incapable d’arrêter de penser à elle.»

Les médicaments ne peuvent rien contre les sentiments.

Et cela, peu importe si dans la tête à Marylène, Gallese était seulement un client, au demeurant plutôt gentil. 

En septembre, Gallese sent que «sa» Marylène s’éloigne. «À ce moment, l’accusé dit ressentir du rejet, ce qui pour lui est un facteur de risque très important. Il explique qu’il commence à moins bien dormir, à ressentir de l’angoisse, de l’anxiété et de la jalousie», relate le texte lu en cour.

Son «couple» se brise.

Et voilà, la mécanique infernale est enclenchée, Eustachio Gallese se retrouve exactement au même point que 15 ans plus tôt, fou de jalousie, le matin du 24 octobre 2004 alors qu’il a sauvagement assassiné sa conjointe de l’époque, à Sainte-Foy. Il lui reprochait de rentrer trop tard, il la surveillait constamment.

On pourrait aussi remonter en 1997, Gallese a été déclaré coupable de voies de fait sur une conjointe en Ontario, a fait sept jours de prison.

Sept jours.

Dans sa décision du 19 septembre, la Commission de libérations conditionnelles avait émis de sérieux doutes sur la «stratégie» de l’EGC, ou équipe de gestion de cas. La CLCC mentionne que «l’audience a permis de réaliser que vous entreteniez, et ce bien qu’en ayant obtenu l’accord de votre EGC, des relations avec des femmes que la Commission juge plutôt inappropriées». 

On a même montré du doigt la fameuse grille d’analyse. «Cette stratégie de gestion du risque telle que comprise et présentée en audience constituait paradoxalement un facteur de risque important et inquiétant. Dans ce contexte, la Commission s’attend à ce que cette grille d’analyse qui a culminé à cette approche soit réexaminée.»

Ça n’a pas été fait.

Gallese a pu continuer à voir des femmes pour satisfaire ses besoins sexuels pendant qu’il était en semi-liberté, et où il avait semble-t-il d’une grande latitude pour ses allées et venues, assez pour se retrouver seul dans un hôtel un soir janvier avec cette jeune femme de 22 ans. 

Il a décidé que son cœur n’allait plus battre pour personne.

Il a planté un couteau dedans.

Malgré «les progrès [qu’il a] faits en lien avec [sa] criminalité» notés dans l’analyse de l’équipe de gestion, Eustachio Gallese n’était pas ce tueur repentant, passé de risque élevé à modéré, dont on avait fait le portrait sur papier, avec des indicateurs qui semblaient pointer vers une réhabilitation.

Les grilles d’analyse avaient tout faux, ils pointaient vers la mort.

Une autre.