Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Pandémie ou pas, il faudrait tout faire pour limiter le roulement des préposés à domicile, comme en CHSLD, ne serait-ce que pour le bien-être des personnes qui reçoivent les soins.
Pandémie ou pas, il faudrait tout faire pour limiter le roulement des préposés à domicile, comme en CHSLD, ne serait-ce que pour le bien-être des personnes qui reçoivent les soins.

La (périlleuse) valse des préposés

CHRONIQUE / Ça a le mérite d’être clair, le gouvernement n’acceptera plus à partir de la fin du mois que des préposés et des infirmières passent d’un CHSLD à un autre pour ne pas faire comme des abeilles et essaimer le virus.

Comme c’est arrivé ce printemps.

En fait, s’il y a une leçon claire qui a pu être tirée de cette hécatombe dans les résidences pour personnes âgées, c’est qu’il y avait de grosses lacunes en ce qui a trait à la prévention des infections et que des employés infectés ont, sans le savoir, distribué la COVID-19 comme ils distribuent les pilules.

D’une chambre à l’autre, d’une résidence à l’autre.

Alors le gouvernement, pour ne pas se faire prendre une autre fois, a annoncé le 18 août qu’il allait interdire tout mouvement de personnel entre les établissements, ce qui causera bien des maux de tête aux gestionnaires — surtout si on doit recourir à des agences —, mais ça, c’est une autre histoire. Et le ministre de la Santé Christian Dubé n’entend pas à rire, ceux qui y contreviendront vont «faire face à des conséquences».

On ne veut pas refaire les mêmes erreurs.

Pierre* trouve que c’est une excellente idée, mais il voit un angle mort et il l’observe de très près, il a les deux pieds dedans : les soins à domicile. Il s’inquiète du nombre effarant de préposés différents qui passent chez lui pour l’aider à prendre soin de son épouse, il n’a pas assez de ses doigts et de ses orteils pour les compter. 

Et combien de maisons ont visitées tous ces préposés?

Le premier ministre le dit et le répète, le problème est dans les maisons, à cause des rassemblements et des fêtes, mais le virus pourrait aussi bien s’inviter dans les maisons par les soins à domicile, où «le taux de roulement est vraiment très élevé», comme l’a constaté Pierre.

Avec le virus qui rôde, un préposé infecté qui entre dans une maison pourrait donc le colporter, pas besoin d’un dessin pour comprendre que plus il visite de maisons, plus il sera difficile de limiter les dégâts. 

Il y a bien sûr des mesures de protection, des gants et un masque, mais avec quelle constance sont-elles appliquées? Pierre confie qu’il doit souvent leur rappeler les consignes, particulièrement lorsque la personne vient d’une agence. Il remarque aussi que les préposés des agences sont souvent moins efficaces que ceux qui proviennent du CLSC, pour lesquels il n’a que de bons mots.

Le problème, ce n’est pas la qualité des soins. 

Si cette inquiétante valse des préposés se poursuit pour Pierre et pour d’autres advenant une deuxième vague, on jouera avec le feu. Parce que cette fois, contrairement à la première vague, il semble y avoir plus de transmission communautaire.

La COVID-19 fait du porte-à-porte.

De toute façon, pandémie ou pas, il faudrait tout faire pour limiter le roulement des préposés à domicile, comme en CHSLD, ne serait-ce que pour le bien-être des personnes qui reçoivent les soins. Qui aime être dénudé et débarbouillé chaque jour par une personne différente?

La pénurie de personnel n’explique pas tout.

Ça fait des années que les gouvernements promettent de s’occuper des soins à domicile, mais force est de constater qu’il ne se passe pas grand-chose. La ministre responsable des Aînés Marguerite Blais l’a répété le 18 août lorsque le gouvernement a dévoilé son plan pour la deuxième vague, elle a dit qu’il allait y avoir «un véritable changement de paradigme dans la façon dont on prend soin de nos aînés».

Mais encore.

La Coalition avenir Québec avait promis en campagne électorale de faire du maintien à domicile une priorité, François Legault avait promis d’injecter 200 millions de plus que les deux milliards que le Québec y consacre déjà. Ce sont 280 millions qui ont été annoncés, il y a un an presque jour pour jour, ce qui devait permettre de donner des services à 3500 personnes de plus que les quelque 340 000 qui en reçoivent.

On est loin du compte, 30 000 personnes sont en attente de soins à domicile, selon ce que dénonçait la CAQ avant d’être élue.

Et derrière chaque nom sur la liste d’attente, il y a souvent un proche aidant qui fait beaucoup de sacrifices, qui a besoin d’aide. Il entend le gouvernement dire haut et fort qu’il faut tout faire pour soutenir le maintien à domicile, mais il voit bien qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Si on veut vraiment un nouveau «paradigme», il ne faut pas juste faire plus de ce qu’on fait déjà. Le Québec consacre 86 % de son budget de soins de longue durée aux CHSLD, 14 % pour les soins à domicile, on pourrait s’inspirer du Danemark qui met 75 % pour garder les gens à la maison, 25 % pour les héberger.

Et limiter le roulement des préposés qui vont de maison en maison, pour qu’ils donnent des soins, pas la COVID-19.

* Prénom fictif