Quand je reçois un catalogue de la SAQ en papier glacé, avec ses promotions et ses slogans qui riment avec bonheur, je pense à ceux qui ne boivent plus. Ceux qui essayent d’arrêter. Qui doivent renoncer au plaisir de déguster un rosé par une journée de canicule. Ou une p’tite frette.

La femme du dépanneur

CHRONIQUE / J’arrive à la caisse au dépanneur, je dépose mes quatre cannettes de bière, une nouvelle sorte que j’aime bien.

C’est ce que je dis à la caissière pour faire un peu de conversation.

— Elle est vraiment bonne celle-là.

— Je ne bois plus.

— Justement, c’est de la sans alcool. Une IPA qui goûte la IPA.

— Même sans alcool, je n’ose pas. 

— Ah bon?

— J’ai trop peur. 

— Ça fait longtemps que vous avez arrêté?

— Trois ans. J’ai failli y laisser ma peau.

— Vaut mieux pas prendre de chance, en effet...

Il y a eu un silence.

— Ça va te faire 13,97 $.

Et c’est là, dans ce qui aurait pu être une banale discussion de dépanneur, que j’ai eu droit à une incroyable leçon de volonté. Depuis trois ans, cette femme-là vend de la bière à la pochetée dans un commerce qui en a fait sa spécialité, même si ça lui rappelle chaque fois le combat qu’elle a mené.

Qu’elle gagne chaque jour.

Parce qu’elle se sait fragile, elle sait qu’elle ne peut pas y retremper les lèvres, même pas dans une bière sans alcool, de peur que le souvenir du goût réveille le démon qui a bien failli avoir raison d’elle.

Elle a peut-être la fin cinquantaine, ou la jeune soixantaine, ça n’a pas vraiment d’importance. Je l’ai trouvé belle et forte. J’ai compris dans ses silences à quel point elle en a bavé pour arrêter de boire. Que plus jamais elle ne veut «descendre» là, et qu’elle est descendue très bas. 

Il faut voir la fierté dans ses yeux quand elle dit : «Je ne bois plus.» 

Chaque fois qu’elle le dit, elle se le répète.

Parce qu’elle sait à quel point c’est fort, l’alcool. Qu’il y en a partout, qu’on parle à peu près seulement du plaisir qu’il peut procurer, rarement de ces vies qu’il brise. Quand je reçois un catalogue de la SAQ en papier glacé, avec ses promotions et ses slogans qui riment avec bonheur, je pense à ceux qui ne boivent plus. 

Ceux qui essayent d’arrêter. 

Qui doivent renoncer au plaisir de déguster un rosé par une journée de canicule. Ou une p’tite frette.

Ce qui n’enlève rien au plaisir que j’ai à le faire.

Je ne dis pas qu’il faut tomber dans l’autre extrême, j’en ai même un peu soupé des campagnes de sensibilisation qui voudraient qu’on fasse le party en buvant de la kombucha. Ou mieux, qu’on ne fasse plus le party du tout.

À la modération à outrance, je préfère l’équilibre.

Je dis juste qu’il faut être fait fort en chien pour arrêter de boire quand tout le monde autour boit, quand le gouvernement nous encourage à boire plus pour accumuler des points sur notre carte Inspire.

Je l’ai réalisé, ce jour-là, au dépanneur.

Derrière la caissière, un mur de bouteilles de bière, devant elle des piles de caisses de bière, sur le comptoir, d’autres bouteilles encore.

Et au milieu de tout ça, cette femme qui a bien failli y laisser sa peau, qui a bu et bu encore, jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle en avait assez, qu’elle avait le goût de continuer à vivre, qu’elle n’allait pas se noyer. Elle a décidé qu’elle serait plus forte que l’alcool, qu’elle allait continuer à en vendre.

Je lui lève mon chapeau.

Dans la classe de madame Hélène en première année, j’ai dévoré une série de livres pour enfants, qui devraient être réédités d’ailleurs. Chaque titre commençait par «Un bon exemple de»... Il y avait entre autres La soif de savoir avec Marie Curie, La persévérance avec Helen Keller, Le courage avec Jackie Robinson, La confiance en soi avec Louis Pasteur, La discipline avec Alexander Graham Bell.

J’en ajouterais un.

Un bon exemple de volonté avec la femme du dépanneur.