Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

La COVID est un sel d’argent

CHRONIQUE / J’ai étudié le journalisme à l’époque où on apprenait aussi à prendre nos photos avec une caméra à pellicule – j’ai encore mon bon vieux Pentax K1000– et à les développer en chambre noire, un processus fascinant où on expose la feuille de papier photo à la lumière avant de la tremper dans un bac, où l’image se révèle.

Dans le bac, une solution de sel d’argent.

Le sel d’argent, par un procédé chimique, rend visible ce qui ne l’était pas. C’est là que nous voyons si notre photo est réussie, si les contours sont nets, si le contraste n’est pas trop grand entre l’ombre et la lumière. Nous avions déjà une idée de l’image par le négatif, où le noir et le blanc sont inversés, voilà qu’elle se précise.

J’ai pensé à ça, cette semaine, quand on a rendu public le document commandé par la Société royale du Canada où on constate – encore une fois – l’état catastrophique des CHSLD au Québec. Ce qui est intéressant, c’est que les 10 auteurs ont consulté de nombreux rapports publiés au cours des années et qu’ils sont arrivés au constat que l’hécatombe qui a eu lieu pendant la pandémie était prévisible.

Que la COVID-19 a agi comme un révélateur.

Comme le sel d’argent.

Selon la recension qu’ils ont faite des chiffres, c’est au Québec où la proportion des décès ayant eu lieu dans les résidences pour personnes âgées est de loin la plus élevée, 81 % comparativement à 66 % pour l’Espagne et à 31 % pour les États-Unis, qui ne sont pour le moins pas des modèles de gestion de la pandémie.

Francine Ducharme, doyenne de la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et coauteure, a bien vu que les gouvernements ont fermé les yeux. «C’est vrai qu’il y a eu des tonnes de rapports sur ce qui se passe dans les soins de longue durée. Ça fait 20 ans qu’on dit qu’il n’y a pas suffisamment de personnel, que c’est disqualifié, que ce n’est pas gratifiant. Mais peut-être que la pandémie va être le déclencheur qui va permettre de changer des choses. En tout cas, moi, j’ai espoir.»

Dans la chambre noire, quand le sel d’argent a assez révélé l’image, on met le papier photo dans le bain d’arrêt.

On est rendu là avec les CHSLD, on en sait assez, on a un portrait précis, on connaît les problèmes, même les solutions. La COVID-19 a révélé l’horreur, elle a révélé à quel point le système tenait avec de la broche, à quel point certains endroits n’arrivaient pas à donner même les soins les plus élémentaires.

Des gens sont morts seuls dans leurs excréments.

On n’a pas besoin d’en savoir plus.

À l’autre bout du spectre, la COVID aura également révélé de belles choses, des gestes d’humanité dans l’horreur, comme Anouk, cette femme de 50 ans dont je vous ai parlé, qui est venue en renfort dans un CHSLD autour de Montréal. Elle avait donné des noms affectueux à ses patients, il y avait entre autres Monsieur Don Juan, Madame Attente qui restait à côté de son téléphone dans l’espoir qu’il sonne.

Il y a eu aussi Madame Gentille, à qui elle s’est attachée, à qui elle a prêté son téléphone pour qu’elle puisse appeler ses quatre filles, elle n’avait parlé à personne depuis six semaines. Anouk a écrit son expérience en CHSLD, elle a fait ce constat. «De tous les soins, c’est l’amour des proches qui apaise le plus.»

Elle a été emportée par la COVID, le 27 avril.

Seule.

Une de ses filles m’a écrit pour me dire que les petits gestes d’Anouk ont fait une grande différence. «Sans le savoir au début, par sa simple décision d’aller au front pour aider, elle a mis un baume sur notre souffrance. Maman était entourée d’amour et d’humanité en sa présence, même si ça n’a pas duré longtemps. […] À nos yeux, elle est plus qu’un ange, elle est devenue une sœur malgré que nous ne nous soyons jamais rencontrées.»

Des Anouk, il y en a eu beaucoup.

Et il y en a plusieurs qui étaient là avant la COVID et qui sont toujours là, qui tiennent le système à bout de bras depuis des lunes, avec le sourire, qui arrivent à prendre le temps de réchauffer la tarte au sucre, de passer une brosse dans les cheveux, d’écouter cent fois la même histoire.

La COVID aura révélé toute leur importance.

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