Mylène Moisan
Thérèse Asselin-Parent, première femme chauffeuse de taxi à Québec
Thérèse Asselin-Parent, première femme chauffeuse de taxi à Québec

La belle grosse Thérèse de Beauport

CHRONIQUE / «La belle grosse Thérèse de Beauport organise des soirées de cartes à son chalet de Laval. Plusieurs dames font la causette en jouant au bluff.»

Un entrefilet dans Le Soleil, il y a plus de 50 ans.

Laval, c’est Sainte-Brigitte-de-Laval et Thérèse, c’est Thérèse Asselin-Parent, la première femme chauffeuse de taxi à Québec, elle ne tenait pas un salon de courtisanes. «Je faisais un lunch, on mangeait vers 23h30, pis on jouait jusqu’à 2h du matin. C’est rare que je réussissais à passer un bluff, je riais…»

Elle rit encore.

Il y avait des chauffeurs de taxi aussi qui venaient jouer, et ils étaient derrière le volant le lendemain à l’aube, comme Thérèse. Elle a travaillé six jours par semaine, «des fois sept… j’y allais s’il pleuvait le dimanche», des journées de 12 heures. «Pendant 10 ans, j’ai été la seule femme.»

Elle travaillait encore à ce rythme-là quand elle a vendu son taxi, à 73 ans.

Elle a fêté ses 99 ans la semaine passée.

Je suis allée la voir la veille de son anniversaire, sous le soleil à deux mètres de distance, sa fille Céline m’avait écrit pour me parler de sa mère. «Vous auriez dû venir l’année prochaine, me semble que 100 ans, ça aurait été mieux», qu’elle m’a lancé quand je suis arrivée.

Ce n’est pas son âge qui m’intéresse, c’est sa vie.

Je n’ai qu’à m’asseoir sur la pierre devant elle, ouvrir mon calepin, la voilà déjà me racontant qu’elle n’a plus été à l’école après sa première communion, c’était comme ça, une famille de 13. «Le dernier, maman l’a quasiment eu sur le voyage de foin… papa a couru chercher le médecin!»

C’était il y a 84 ans. «C’était différent à l’époque, mais dans 84 ans, on se dira aussi que c’était différent avant. Moi, je m’adapte à toute.»

Elle a traversé un siècle comme ça.

Thérèse est partie de la maison à 14 ans, elle a commencé à travailler à 17 ans comme servante dans des maisons privées. «C’était comme ça quand t’avais pas d’instruction. On s’occupait des enfants, on faisait le ménage, à manger, on faisait toute. On lavait les planchers avec du benzène, t’avais les mains toutes brûlées… mais les planchers venaient beaux!» 

Elle regardait le plancher plutôt que ses mains.

Thérèse Asselin-Parent roulait 55 000 miles chaque année.

Elle se souvient d’un avocat pour qui elle a travaillé, et qui aimait sa cuisine, surtout son hachis. «Quand je faisais du hachis, il le mangeait dans la cuisine et quand j’arrivais, il n’y en avait plus!» Sa recette est pourtant simple, «des restants de bœuf, de lard, de veau que tu coupes en petites bouchées finies, fines, fines, tu mets des patates, des oignons, des carottes et moi, j’assaisonne!»

La vie, au fond, c’est un peu comme faire un hachis, tu prends ce que t’as et tu t’arranges pour y donner du goût.

Thérèse a eu une fille unique, Céline, elle est restée toute sa vie avec son Oscar, qu’elle a épousé en 1944. «Mon mari avait un stand, quatre taxis, il était spécialisé dans les femmes qui accouchaient, elles l’appelaient un mois avant leur date pour le réserver. Avant de commencer le taxi, j’étais juste sortie deux fois de Beauport. J’ai commencé par des petites commissions, je prenais toujours le même chemin, par des Capucins.»

Elle avait peur de se perdre.

Puis elle a conduit ses premiers clients. «Au début, j’avais un Dodge. Quand je suis devenue populaire, mon mari m’a acheté un Chrysler, un huit, avec la roue en arrière. La police m’appelait la femme au Chrysler, je me suis fait arrêter pour des stops, ils me disaient «on ne vous laissera pas toujours free…» 

Ils ont toujours laissé passer. 

Elle roulait 55 000 miles chaque année. «Quand on fait du taxi, on voit toutes sortes de choses. Et on console. J’ai conduit de l’évêque au quêteux.» Les femmes aussi l’appelaient, comme son mari, mais pas pour leur accouchement. «Les femmes m’appelaient pour que j’aille chercher leur mari à la taverne. Je rentrais, j’allais le chercher.» 

Il avait intérêt à suivre.

Thérèse Asselin-Parent et son mari Oscar

Elle conduisait aussi tous les jours des enfants handicapés à l’école. «J’en embarquais 16 dans ma camionnette. Et quand ça sortait, mes enfants, ça m’embrassait toute. Une fois, il y a un inspecteur d’école qui est passé, monsieur Provencher, j’avais peur qu’il dise quelque chose parce que j’en embarquais 16…  Il m’a dit : «si je donnais des diplômes, je vous en donnerais un gros de même. On parle juste de vous à l’école!»

Elle les aimait.

Pendant les 40 ans qu’elle a fait du taxi, Thérèse n’a «pas manqué une journée d’ouvrage». Elle passait les Fêtes dans son taxi, c’était «sa grosse run». Elle se reprenait en février. «Après ma run, je donnais mon souper de Fêtes pareil avec la famille, je faisais à manger et ça veillait jusqu’à quatre heures du matin!»

À 99 ans, Thérèse cuisine encore. «Je fais à manger comme si j’avais une famille!» Elle s’était fait des pilons de poulet la veille, allait se faire une soupe avec le bouillon. 

Elle arrange encore son ail dans le sel. «Comme ça, t’en perds pas.»

Thérèse n’est pas du genre à s’ennuyer, elle s’est très bien accommodée au confinement dans sa résidence. «Quand je m’ennuie ou quand j’ai les bleus, je repense à ce que j’ai vécu. Je repense à mes petits que je voyageais à l’école. Mes gars, ils parlent encore de madame Parent, ils se souviennent, je leur achetais des chips à cinq cennes et je leur donnais le vendredi s’ils étaient fins. Je repense à ma vie et je ris!»

Elle pourrait trouver autant de raisons d’être triste. «Ça a été dur, ma vie. J’ai pleuré.»

Mais elle a laissé ça derrière.