Patrick-Aimé Niyonsaba rêvait de redonner au village qui l’a vu naître, Mwumba, au Burundi.

Il ne faut parfois qu’un ballon

CHRONIQUE / «Les gens n’y croyaient pas, ils pensaient que j’allais seulement leur apporter un ballon.»

Pas un terrain.

Patiemment, Patrick-Aimé Niyonsaba avait amassé de l’argent pour construire un terrain de basketball au village où il est né, Mwumba, au Burundi. Village qu’il a dû quitter à quatre ans à cause de la guerre, pour aller au Rwanda, qu’il a aussi dû quitter sept mois plus tard à cause de la guerre.

Sa famille et lui se sont enfuis en Tanzanie.

Cinq ans plus tard, la possibilité d’immigrer au Canada s’est présentée, ils n’ont pas hésité. Ses parents, ses cinq frères et sœurs et lui sont débarqués à Gatineau. «C’était le 12 décembre 1999, il y avait de la neige. C’était vraiment un saut vers l’inconnu.»

Patrick-Aimé avait 10 ans.

Il a commencé l’école, s’est fait rapidement des amis. Et il a découvert le basket. «Jusqu’à 10 ans, tout ce que je connaissais, c’était le soccer. Je n’avais jamais connu le basket. J’ai découvert ça, comme la neige. C’est un sport qui m’a aidé, qui m’a beaucoup encadré. Il y a d’autres jeunes qui faisaient des mauvais coups...»

Lui faisait des paniers.

«Le basket m’a éloigné des mauvais chemins.»

En 2011, il est retourné pour la première fois à Mwumba, 18 années s’étaient écoulées depuis qu’il était parti. «J’avais amené un ballon de basket dans mes bagages. Dans la capitale, il y avait des terrains, mais dans le village, il n’y avait rien.»

Après avoir étudié dans un collège en Ontario, il a pris le chemin de l’Université Laval pour étudier en éducation physique.

En 2013, il est retourné à Mwumba, toujours avec son ballon de basket. «Je me suis dit : “Un jour, je ferai un terrain ici”. Ç’a été très clair que je ferais ça, je me disais : “Ils doivent absolument découvrir ça”.» Il a eu l’idée de faire le terrain à côté de l’école, de le donner à l’école.

Il est revenu à Québec, l’idée a fait tranquillement son chemin. «J’en ai parlé à des étudiants, des gens qui pouvaient comprendre le projet, qui avaient l’amour du sport.» Il y a rallié quelques personnes à son idée, assez pour faire un petit comité, pour ramasser l’argent qu’il fallait.

L’expression «love money» prend ici tout son sens.

À force de 10 $, de 50 $, de spectacles multiculturels, Patrick-Aimé a atteint l’objectif qu’il s’était fixé : 15 000 $. Été 2017, il a acheté un billet pour le Burundi, est arrivé à Mwumba où il y a eu la première pelletée de terre. Pas une pelle comme celles qu’on voit quand des ministres inaugurent un chantier.

Des pioches, de vieilles pelles.

De l’huile à bras, une quarantaine d’habitants du village qui ont bûché dans la poussière rouge pendant neuf jours pour venir à bout de la dénivellation, à «transporter la terre dans des poches de riz». 

Les gens n’y croyaient pas. Son projet s’appelle «Un ballon pour Mwumba», ils pensaient qu’il amènerait juste un ballon. «C’était comme une légende. Les gens ne pouvaient pas s’imaginer qu’on construirait un terrain au complet... Quand les gens sont arrivés et qu’ils ont vu, ils n’y croyaient pas.»

Patrick est resté plus d’un mois, à dormir dans la maison où il est né. Quand il est reparti, le terrain était une mosaïque de pierres qui avaient été taillées et déposées une à une, aplanies. On avait rempli les fissures avec du gravier. Ça n’allait pas aussi vite qu’il l’avait prévu. Et ça coûtait plus cher aussi.

Il a pensé tout laisser là. «Mais je m’étais engagé, je devais aller jusqu’au bout.»

Il a remis ça, a continué à trouver du financement, encore 15 000 $. Il est retourné l’été suivant, ils ont fabriqué les paniers, bétonné le terrain à la truelle, à quatre pattes, les 1000 litres d’eau pour faire le ciment ont été transportés en moto avec les moyens du bord. «Tout a été fait à la main.»

Et un jour, il y a deux mois, Patrick a pu apporter son ballon.

Dribler sur le terrain.

Il avait demandé à quelques joueurs d’une équipe de la capitale de venir enseigner les rudiments du sport. Dans son plan initial, son deuxième voyage devait servir uniquement à ça, mais il a dû se contenter de quatre séances. «Je me suis organisé pour que ça continue, il y a quelqu’un qui y va une fois par deux semaines.»

Patrick est revenu au début octobre, déjà il pense à la suite. Il a recommencé à ramasser des sous pour y retourner, cette fois seulement pour jouer et pour enseigner. Il veut aussi envoyer les 200 paires de souliers qu’il a ramassées. Et une centaine de ballons. Le Rouge et Or de l’Université Laval a mis la main à la pâte.

Et, au Burundi, le président a entendu parler du terrain de Mwumba. «Ils vont construire des terrains dans trois villages autour.»

Patrick imagine une ligue.

Patrick est content de ce qu’il a accompli. «J’avais le goût de redonner un héritage là où je suis né. Je dois beaucoup au basket, ça m’a beaucoup aidé. On redonne ce qu’on a reçu, moi, c’est le basket.»

Il a aussi beaucoup reçu. «C’était spécial au début, il y avait beaucoup de poussière, je n’étais pas habitué à ça. Mais j’ai senti un lien d’appartenance, je me sentais à la maison. Là où je dormais, c’est là où je suis né. C’est une façon totalement différente de vivre, il y a moins de stress, pas de rendez-vous. [...] Quand je regardais autour de moi, je me disais : “Peut-être que je serais lui...” Comment serait ma vie si je n’étais pas parti? C’est certain que je me suis posé la question...»