Un récent rapport publié au début du mois par un groupe d’experts de l’ONU sur la biodiversité nous invite à nous inspirer des Autochtones pour mieux respecter les écosystèmes, notamment.

Et si les Autochtones nous sauvaient une autre fois?

CHRONIQUE / On ne serait pas tous là à se demander le temps qu’il fera demain si Jacques Cartier n’avait pas croisé un Iroquois, quelque part en 1536.

Le scorbut décimait ses troupes.

Des quelque 110 téméraires qui ont traversé l’Atlantique, il n’en reste qu’une dizaine épargnés par l’épidémie dont ils ignorent tout. Ils ont beau invoquer tous les saints, rien n’y fait, les hommes perdent leur énergie, leur peau se couvre de plaies purulentes, leurs gencives pourrissent et leurs dents tombent.

Plus de 20 en meurent.

Cartier croise alors par hasard le fils du chef de Stadaconé, Domagaya, il est surpris de le voir en pleine forme. La dernière fois, il semblait affligé du même mal que ses hommes. Il lui demande naïvement comment il a guéri, l’Iroquois lui transmet le secret de sa potion magique, une infusion d’anneda, alias l’«arbre de vie».

Six jours plus tard, les hommes de Cartier sont complètement remis.

Sans Domawaga, ils seraient morts.

L’histoire du «découvreur» du Canada aurait pu s’arrêter drette là, n’eût été de l’aide et des connaissances de ceux qui avaient découvert — et habité — ce territoire depuis déjà longtemps. S’il avait su ce qui se passerait ensuite, peut-être Domawaga aurait-il gardé son remède pour lui.

On connaît la suite, les Européens ont colonisé l’Amérique, renommé — à quelques exceptions près — les lacs, les rivières et les lieux.

Ils se sont approprié le territoire.

Dans l’Atlas des peuples autochtones du Canada, l’auteur Dan David fait référence à la toponymie d’avant la colonisation, où la ville de Saint-Placide s’appelait «là où se dressent les cheminées», où Saint-Eustache était «là où les raisins mûrissent». Les noms choisis racontaient les lieux.

Comme Kebek, «là où le fleuve se rétrécit» en algonquin.

Il y a une omniprésence de la nature qui nous entoure. Ça m’avait frappée quand je suis allée chez les Atikamekw de Manawan il y a trois ans et demi, j’avais écrit que les traditions revenaient tranquillement, comme la cérémonie des premières lunes, et celle de l’ours pour les gars, quand ils chassent leur premier gros gibier.

Il y a la cérémonie des bleuets, pour avoir plus de bleuets.

Les Atikamekw n’ont pas quatre saisons, ils en ont six. Les mois aussi ont des noms liés aux traditions, ils font partie du langage courant. Les noms sont jolis : août est le mois où les jeunes oiseaux apprennent à voler; février, le mois où les siffleux sortent; avril, le mois où la lune reflète sur la glace; décembre est le mois des temps longs.

Septembre, c’est le mois où le porc-épic se reproduit.

Ce que tout ça dit, et c’est là où je veux en venir, c’est que les Premières Nations font corps avec la nature, elle est dans leurs rituels, dans leur vocabulaire.

Ils sont à l’intérieur d’elle.

Pas au-dessus.

Et on voit ce que ça donne quand on lit le plus récent rapport publié au début du mois par un groupe d’experts de l’ONU sur la biodiversité qui fait état d’une accélération sans précédent de la destruction des écosystèmes et de l’urgence de revoir complètement notre mode de vie.

Les pronostics sont sombres, un million d’espèces végétales et animales menacées, êtres humains inclus.

Sans planète, point de salut.

Le rapport affirme aussi qu’il n’est pas trop tard, il nous invite à nous inspirer des autochtones, justement. «Ils sont clairement les gardiens de la nature pour le reste de la société, a confié à l’AFP Eduardo Brondizio, un des principaux auteurs. [Ces peuples s’occupent] sous divers régimes fonciers, d’un quart des terres de la planète. Et c’est là qu’on trouve la nature la mieux conservée.»

Et vlan.

L’idée a fait son chemin dans le projet de loi fédérale C-69, où on prévoit tenir compte des savoirs traditionnels autochtones pour évaluer l’impact environnemental. Mais C-69 s’enlise, la seule perspective de resserrer les contrôles a fait exploser Jason Kenny, premier ministre de l’Alberta, qui y voit une menace à l’unité nationale.

Et à l’économie.

Ramenons-nous en 1536, Jacques Cartier n’a pas hésité une demi-seconde à prendre la recette du remède qui a sauvé ses hommes agonisants.

Pourquoi hésitons-nous maintenant?