L’île d’Entrée compte aujourd'hui une soixantaine d’habitants.

En direct des Îles: là où paissent les vaches

CHRONIQUE / L’île d’Entrée est une ironie, une île tout en lenteur qu’on visite en vitesse.

Et pourtant.

Ceux qui s’y rendent, généralement, décollent aussitôt débarqués du bateau vers la Big Hill, le sommet le plus élevé de l’archipel, d’où on a par temps clair une vue hallucinante sur l’horizon tout autour. On monte les 174 mètres, on prend quelques photos, on lunche et on redescend vers le bateau.

Comme si on en avait fait le tour.

Jarrett Quinn y est né il y a 44 ans, il y a passé son enfance, jusqu’à neuf ans. «C’était l’fun, vraiment, c’était un gros terrain de jeu. C’était un autre beat, tu partais le matin et tu revenais le soir, t’avais mangé tes trois repas, mais pas nécessairement chez vous. Quand t’es jeune, tu n’as pas l’impression que tu vis isolé.»

Tu vis tout court.

Ils étaient environ 175 à habiter l’île, ils sont aujourd’hui une soixantaine. «On était quatre de mon âge, on jouait tout le temps. Il y avait plus de monde de 20 à 40 ans, c’était extrêmement actif, il y avait du hockey, de la balle-molle, les Madelinots y allaient la fin de semaine.»

Il n’y a plus rien de tout ça aujourd’hui.

L’école a fermé en 2015.

Mais elle pourrait revivre autrement, Jarrett – avec d’autres – travaille fort pour lui donner une nouvelle vie. «On voudrait faire une salle communautaire, une cuisine collective, y déménager le musée qui est trop à l’étroit. On veut aussi en faire un point de services pour les gens.»

On, c’est le Conseil des anglophones de l’archipel, CAMI, Jarrett y est depuis janvier agent de développement. 

Il a fait installer des bancs de parc cet été, amélioré la signalisation, il offre des visites guidées pendant la semaine. Ce qu’il voudrait surtout, c’est que les gens ne viennent pas à la va-vite. «Le monde passe, débarque du bateau, monte la butte, puis repart. Mais il y a tellement plus que ça…»

La moitié de l’île d’Entrée est un pâturage commun.

Et il faut aller «en arrière», sur le plancher des vaches, littéralement, une moitié de l’île est un pâturage commun. «Il n’y a pas de meilleur endroit pour lire, pour relaxer. C’est vraiment beau en arrière, les gens ne sont pas portés à y aller et pourtant, c’est un terrain municipal, ils peuvent aller où ils veulent.»

Trouver un coin d’infini à soi. «Tu peux t’amener un livre, aller t’endormir là. C’est le paradis pour être relaxe.»

Suffit de «faire attention aux bouses».

J’y suis allée quelques fois, une seule «en arrière» avec les vaches qui paissent tranquillement, en prenant le temps d’en perdre, en marchant dans les vallons gazonnés, broutés comme un vert au golf. N’eût été le bateau du retour, j’aurais pu y errer des heures. 

Jarrett veut aussi faire revivre le terrain de jeu qu’il a connu, que les enfants s’amusent comme il s’y est amusé. Il a réveillé le souvenir d’un ermite, Mosey, qui a vécu sur l’île il y a plusieurs années et qui y aurait caché un trésor. On a retrouvé des vestiges de son campement – l’endroit s’appelle Mosey’s Hollow – et une roche avec «Mosey’s Monay» écrit dessus. Monay, pas Money.

La croyance populaire a imaginé le reste.

Jarrett est parti de cette histoire de trésor caché, il a fait des recherches et trouvé une application parfaite pour son idée, Huntzz. «On est les seuls avec Ottawa à avoir ça, c’est une chasse au trésor avec des indices, je les envoie dans des lieux qui ont de l’importance.» Il en fait 10 cette année, chacun est un prétexte pour mieux connaître l’île, son histoire.

Quand elle était pleine de vie.

Le reste de l’archipel se trouve à une douzaine de kilomètres par la mer.

Un des plus célèbres personnages est Ivan Quinn, connu comme «le maire chantant», le traversier qui relie l’île aux Îles porte son nom, le sentier menant à la Big Hill aussi. «C’était mon grand-oncle, il restait juste en arrière de chez nous. C’était un attrait touristique en soi, il y a des Madelinots qui allaient jamer dans son épicerie.»

Il est décédé en 2002, son souvenir est bien vivant.

Tout comme l’était l’économie jusqu’au milieu du siècle dernier, alors que des Madelinots des autres îles venaient travailler à l’île d’Entrée. «On veut faire vivre la culture pour que les gens sachent comment c’était avant. Il y avait des usines, on salait le poisson, on cannait le homard. Sur les Îles, on fumait le poisson, à l’île, on le salait.»

Puis il y a eu la guerre. «1944, ça a été la fermeture. L’île d’Entrée, c’est là où il y a eu le plus gros ratio d’hommes qui sont partis à la guerre, il y en a eu 37, ça a dropé la quantité de travailleurs. Et c’est cinq ans où il n’y a pas d’enfants. Sur les 37, il y en a huit qui ne sont pas revenus…»

L’île ne s’en est jamais vraiment remise, sa population a continué à décliner, ne restent que quelques pêcheurs.

Et les touristes qui montent la Big Hill.

Jarrett rêve aussi d’une auberge de jeunesse et d’un camping, pour que plus de gens y passent la nuit, il n’y a présentement qu’un Airbnb et une petite auberge, tenue par Brian Josey, qui tient aussi le restaurant près du quai. Le contraste avec les Îles tout près, une douzaine de kilomètres par la mer, est frappant.

C’est le bout du monde à côté.

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Pour en savoir plus : experiencecotesud.ca/entryisland