Le jeune Gabriel tenant dans ses mains la bouteille qu’il va bientôt lancer à la mer.

En direct des îles: des souvenirs heureux

CHRONIQUE / Déjà un mois que je vous écris des Îles-de-la-Madeleine, que je vous raconte des histoires et des palabres, que je vous parle de «mes îles», que je fréquente depuis 15 ans. Depuis un mois, vous m’écrivez aussi. Vous me parlez de «vos îles», où vous êtes né ou avec lesquelles vous êtes tombé en amour, où vous avez vos habitudes. Et vos souvenirs. Voici, dans le désordre, certains messages que j’ai reçus et que j’ai eu le goût de partager avec vous, tout simplement.

Le pilote s’amuse

Du haut des airs, l’archipel a la forme d’un hameçon accroché à la mer, Michel a pu l’observer de tous les côtés. «Durant presque 15 ans lorsque je pilotais pour feu Inter-Canadien, j’ai fait souvent le trajet vers les Îles et, quand la météo s’y prêtait, je faisais un grand circuit avant d’atterrir pour permettre aux passagers d’apprécier le paysage… mais je me gâtais moi-même! Plus tard, avec mon travail chez Air Transat, je ne faisais que survoler ces îles que j’aime tant et encore là, je faisais une adresse aux passagers «à votre gauche vous pouvez admirer les Îles-de-la-Madeleine»…»

Je vous inclus une rare photo des îles d’un bout à l’autre.

À chacun son île

D’une île à l’autre, Murielle s’est reconnue. «Étant native (différent de «né natif» comme mon père) de l’Île d’Orléans, fille de Jean-Marie à Justinien, vous venez de faire ressurgir des souvenirs impérissables des étés de mon enfance. Pour ces insulaires, si t’étais pas la fille ou le fils de, et que tu y habitais, t’étais un «rapporté».»

On ne part jamais…

Yves était pharmacien à l’hôpital des Îles, il n’est jamais vraiment parti. «Nous avons vécu de 1972 à 1984 aux Îles. Notre fille y est née en 1974, on habitait au bout de la piste de l’aéroport, voisins des «seillons». Notre fille a vu chuter l’éolienne de chez nous. […] Mon terrain, c’est la «butte en face de not’ maison» de la chanson de Georges Langford, fils de René ou encore de «Yéné». Le plus merveilleux, c’est que nous fréquentons encore des couples d’amis madelinots et “d’expats” connus il y a 40 ans.»

Le long voyage d’une bouteille de vin

Presque 20 ans déjà, Louis, sa femme et leur fils soupent au Vieux-Couvent, la veille de leur départ. «Nous sommes à l’été 2000 et notre séjour de 2 semaines aux Îles tire à sa fin.

Nos vacances furent absolument magnifiques, et ce en tous points, météo, hébergements, balades, baignades et, bien évidemment, l’accueil des Madelinots. […] Je constate que notre bouteille de vin est terminée, me vient alors à l’esprit de faire composer un court message par mon fils. Le message est somme toute assez simple, je crois qu’il se résumait à ces quelques mots : «Bonjour je m’appelle Gabriel, je suis âgé de huit ans et je viens de passer de très belles vacances aux Îles-de-la-Madeleine. Si vous trouvez cette bouteille svp, me contacter au : 123 456 7886.»

Gabriel l’a lancée à la mer le lendemain, sur le traversier.

«Elle a vogué, parcouru et traversée l’océan atlantique, probablement vers le sud pour longer la côte Africaine et s’échouer à Mimizan-sur-mer, en France, petite localité située entre la frontière espagnole et Bordeaux. Le téléphone a sonné environ 18 mois plus tard et au bout du fil, un homme, qui désirait savoir si un prénommé Gabriel était dans les parages…

Tels un souhait, un projet, une idée à laquelle on a espoir, la bouteille, et son message ont parcouru des milliers de kilomètres, évité des navires, bravé les tempêtes pour finalement s’échouer sur les côtes de la France. 

Le laisser-aller, lâcher prise et faire confiance.»

Il était une fois le tourisme

Il fut un temps où les touristes étaient rares aux Îles, et Charles A. Paradis était avec eux. «Simplement pour vous mentionner que je fus le premier organisateur de voyages aux Îles, en avion svp, avec Québécair dans les années 1980 si ce n’est pas 1970… Ça ne coûtait pas cher, nous avions quelques 20 à 30 passagers par semaine pour trois, quatre ou sept jours; après, ce fut «l’invasion» des autobus, grâce au traversier amélioré.»

Paroles de Fabiolum

Presque 50 années se sont écoulées depuis que Danielle a mis les pieds aux Îles. «Au mois d’août 1972, Fabiolum Lapierre de Fatima nous a ouvert sa porte et nous a hébergés trois ou quatre jours, mon conjoint, un ami et moi. Il n’y avait alors sur les Îles qu’un petit camping flambant neuf qui n’ouvrait que l’année suivante. Quelle grande âme, ce monsieur! Il nous traitait comme si on avait été de la famille. On a mangé des patates de son jardin qui étaient petites, rares et précieuses. Il nous a fait goûter à la bière des Îles qu’un de ses amis avait faite, nous n’avons pas été convaincus. Il nous a amenés bûcher, pêcher à la morue où les maquereaux fraîchement attrapés servaient d’appât, on les passait dans le hachoir. Nous avons parcouru en tous sens les Îles à trois sur notre moto Triumph 500. Il n’y avait personne, beaucoup d’espace entre les villages, de grandes dunes, la douceur de vivre. Fabiolum ne pouvait croire que les gens de la ville n’avaient que deux semaines de vacances par année. C’était il n’y a pas si longtemps.»

Le morse, une espèce aujourd’hui disparue aux Îles-de-la-Madeleine

Y est-ti pas malade ton châr?

C’était au milieu du siècle dernier, Raymond s’en souvient comme si c’était hier. «En 1953, j’y suis demeuré cinq mois et demi. […] Mes souvenirs les plus marquants sont d’un type avec beaucoup d’humour. Je crois qu’il avait un taxi et son nom était Miousse. À un type qui venait d’acheter une voiture vert pâle, «y est ti pas malade ton châr, y est tout pâle»!

Relativement au curé Gallant, qui venait de se procurer une voiture de marque Mercury, «c’est y pas le père curé qui se promène avec sa mère curée»! L’avion, un DC3, atterrissait sur la dune et ne venait que lorsqu’il n’y avait pas de brume. La seule communication avec la terre ferme se faisait par le Marconi…»

L’amie de l’amoureuse

Je vous ai parlé de l’ammophile, l’amoureuse du sable, ce précieux foin qui tient la dune. Martine m’a écrit pour me dire que le foin de dune a une alliée de taille, la myrique des îles, qui renforce aussi le cordon dunaire. Elle a aussi des vertus en herboristerie, la jeune entreprise Quatre feuilles en tire des huiles, et aussi à partir d’autres plantes typiques de l’archipel.

Touriste, mode d’emploi

Les touristes aiment bien savoir ce qu’ils peuvent faire aux Îles, on les informe depuis peu de ce qu’ils peuvent faire pour elles… La directrice générale de l’organisme Attention Fragiles m’a contactée, des dépliants sont disponibles depuis deux semaines sur le traversier et à l’aéroport pour sensibiliser les gens qui débarquent, pour qu’ils sachent qu’il faut économiser l’eau, trier les matières résiduelles (c’est un véritable art ici…) et faire attention au foin de dune. Le dépliant a été réalisé par l’organisme, qui veille sur l’archipel depuis 30 ans et qui multiplie les initiatives pour protéger la faune et la flore, le tout sans aucune subvention. Chapeau!

La parlure

Michelle rêve de passer l’été aux Îles, elle se plonge dans ses mots en attendant. «Passer l’été aux Îles? C’est mon rêve. J’y suis allée trois fois, la dernière en 2017, et si le porte-monnaie me le permet, je le ferai dans les prochaines années. J’ai en main Le Sel des Mots, glossaire madelinot écrit par Sébastien Cyr. J’ai aussi lu les romans policiers de Jean Lemieux, médecin habitant maintenant Québec, dans lesquels j’ai appris quelques expressions comme haler son vent, dégolfer, galoper quelqu’un…»

Du drôle de monde

Dans ma première chronique, je vous racontais une palabre, celle du touriste qui dit à un vieux pêcheur «c’est beau les îles, mais il y a du drôle de monde», ce à quoi le pêcheur répond… «c’est pas grave, en septembre ils sont tous partis!» Le pêcheur devra prendre son mal en patience, Louise s’en vient. «Nous sommes deux couples de retraités qui prévoyons visiter les Îles après la rentrée des classes en septembre. Vous direz au vieux pêcheur qu’il y aura encore du drôle de monde en septembre, certains seront partis, mais de nouveaux arrivants se pointeront, encore plus étranges que ceux qui auront quitté!»

La femme du Nadine

Jean m’a écrit quand j’ai fait allusion au Naufrage du Nadine en 1990, une de ses amies était à bord. «Estelle Laberge n’était pas des Îles, elle était à bord du Nadine à titre de biologiste du ministère des Pêches et des Océans du Canada. Elle était rattachée à l’Institut Maurice-Lamontagne et était responsable du suivi et de la recherche sur le sébaste, un poisson de fond que le Nadine pêchait.»

Déchets contre crêpe

Une suggestion de Marie-­Thérèse, je seconde. Allez rencontrer «Alexandre du Gâboteux, le crêpier à la plage de la Dune du sud. En plus de faire des crêpes qui goûtent le ciel, il est impliqué dans un mouvement écologique sur les Îles, même s’il n’y passe que quelques mois par année. Il invite les jeunes et moins jeunes à ramasser les débris qui échouent sur la grève, à les apporter à son kiosque et il leur donne en retour une crêpe au beurre et sucre. Il a ramassé plusieurs centaines de kilos de déchets l’année dernière qu’il va lui-même porter au dépotoir. À sa petite échelle, il essaie vraiment de faire la différence.»

Un morceau flottant d’espace

En lisant l’histoire de la fabrication d’un cul-pointu, bateau traditionnel des Îles, André a pensé à ces mots de Michel Foucault : «Le bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’infini de la mer et qui, de port en port, de bordée en bordée, de maison close en maison close, va jusqu’aux colonies chercher ce qu’elles recèlent de plus précieux en leurs jardins, vous comprenez pourquoi le bateau a été pour notre civilisation, depuis le 16e siècle jusqu’à nos jours, à la fois non seulement, bien sûr, le plus grand instrument de développement économique (ce n’est pas de cela que je parle aujourd’hui), mais la plus grande réserve d’imagination. Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. Dans les civilisations sans bateaux les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police, les corsaires.»

Les Îles-de-la-Madeleine, photographiées du haut du ciel et d’un bout à l’autre par Michel.