Steeve Chiasson, alias Stech, recycle depuis un quart de siècle, depuis les tout premiers balbutiements des bacs bleus, et il transforme les déchets en créations.

En direct des îles: ceci n’est pas un déchet

CHRONIQUE / «Tu vires sur le chemin, ma maison est la dernière avant que l’asphalte arrête, tu ne peux pas la manquer.» Pas besoin d’adresse, j’ai trouvé. J’avais d’abord trouvé Steeve Chiasson dans «Le Radar», l’hebdo des Îles que mon beau-père reçoit à Québec une semaine plus tard, mieux vaut de vieilles nouvelles que pas de nouvelles du tout. Depuis l’hiver que je le lis pour y dénicher des histoires que j’ai le goût de vous raconter à mon tour.

Steeve, alias Stech, recycle depuis un quart de siècle, depuis les tout premiers balbutiements des bacs bleus, bien avant le continent de plastique. Si Steeve habitait ce continent, il en ferait une galerie d’art. 

«J’avais vu un vidéo du Club 2/3, on voyait un enfant, un Haïtien je pense, il couchait dans des boîtes de carton et le matin il allait nu-pied au dépotoir pour ramasser des déchets. Avec ce qu’il trouvait, il fabriquait des jouets et les vendait aux touristes, pour aider ses parents. Je me suis dit que s’il pouvait faire ça avec un dépotoir, je pouvais le faire avec tout ce qu’on jette ici. C’est un vrai déshonneur…»

Il a fait sa première création, une petite moto, un peu par hasard. «J’avais à peu près 24 ans, je gardais un petit gars et j’avais le goût de l’occuper. On commençait la fabrication ensemble et quand il s’en allait, je continuais et je lui montrais le résultat le lendemain. Il m’en demandait chaque jour un autre, un avion, une auto…»

Steeve aimait ça. «Je faisais sans plan, juste avec l’imaginaire. Ça n’a pas été long que je me suis ramassé avec 60, 80 maquettes. Je me suis demandé : “Qu’est-ce que les gens vont dire? ” C’était une autre époque… Et puis là, j’ai pris mon courage, j’ai appelé Arrimage [un organisme de promotion des artistes aux Îles] et j’ai fait une première exposition à l’aéroport.»

Depuis, il ramasse mille et un objets que les gens veulent jeter, leur redonne vie. Là où d’autres ne voient qu’un vulgaire déchet, il voit la coque d’un voilier. La matière résiduelle est sa matière première.

Son inspiration.

Il m’a fait visiter le petit musée qu’il a aménagé dans la cabane derrière sa maison, tout avec des matériaux récupérés évidemment, il n’a pas de compte client chez Rona. À gauche derrière les portes vitrées, le Titanic. «Je l’ai fait à partir de photos. Ça m’a pris quatre mois de recherches, 800 heures de travail, 200 lumières de Noël.»

Il fait «sept pieds et trois pouces de long.»

À côté, le Nadine, bateau tristement célèbre aux Îles, dans lequel sept hommes et une femme ont sombré avec lui en 1990.

Steeve a fait un bateau de la Garde côtière, un porte-avion, le Madeleine qui fait la traversée entre Souris et Cap-aux-Meules. Il crée toujours de la même façon, à partir de quelques photos et d’un amas de détritus. Avec le temps, il a l’œil, il voit tout de suite où va cette balle de golf, ce bouchon, ce crayon.

«Je trie à la source. Avant de jeter un objet, je cherche toujours à voir s’il y a quelque chose à faire avec.»

La réponse est souvent oui. 

Voyez, pour le Titanic, «la boucane, c’est de la ouate de taie d’oreiller», le poteau à l’avant un crayon. Pour la reproduction du Poséidon, fait à partir du film, il a fait l’avant avec des «couverts à bascule de poubelle. Là, il y a des lamelles de store et là du plastique de panier à linge». 

La coque du Madeleine est «un panier de transport pour animaux», avec toutes les autres choses qui lui sont tombées sous la main, «un bout de wiper, une partie de pompe à asthme, un fusible de camionnette», même des seringues à insuline. «Mon père était un grand diabétique…»

Quand tout est peint, on n’y voit que du feu.

Que de l’art.

Et une prise de conscience. Quand il a commencé à bricoler ses déchets, il passait pour un fou. Il était un précurseur. 

La gestion des déchets est particulièrement importante pour les Îles, pour qu’elles ne deviennent pas un grand dépotoir. «Je me suis aussi offert comme bénévole pour organiser des ateliers dans les écoles. Je demandais aux jeunes d’apporter des déchets de la maison et on les mettait tous ensemble. Je regardais ça et je leur disais : “Je vois un hélicoptère, un voilier, une van…”»

Il prenait un objet de chaque élève pour le faire. «Comme ça, ils se sentaient tous impliqués. […] J’ai vu 2500 jeunes en tout. J’en croise encore aujourd’hui qui m’en parlent, ils se souviennent, ça les a marqués. Je pense qu’à ma façon, j’ai sensibilisé la population, j’ai fait ma part.»

Il a fait de la poubelle un coffre aux trésors.