Comme des poupées gonflables

CHRONIQUE / Un Français rencontré il y a longtemps et qui avait fait la guerre d’Algérie m’a raconté comment la France, pour assouvir les besoins sexuels des soldats, les «approvisionnait» en prostituées. Les hommes faisaient la file devant une tente et, quand c’était leur tour, une infirmière lavait leur pénis avec de l’alcool à friction.

Au suivant de Jacques Brel, c’est ça.

Les bordels militaires de campagne — qu’on identifiait dans les documents officiels par l’acronyme BMC — ont fait partie intégrante de la logistique des déploiements plus officiellement à partir du 20e siècle, même si certains font remonter les bordels à soldats à aussi loin qu’au 13e siècle. 

Le dernier BMC en territoire français, en Guyane, a fermé en 1995.

Ainsi, pour assouvir les pulsions sexuelles des hommes, l’armée les encourageait à utiliser les services de ces Françaises, cela disait-on pour éviter les viols et la transmission de maladies vénériennes par les «locales». On s’en doute, l’alcool à friction n’a pas donné grand-chose, on estime que 400 000 soldats — en plus des femmes — ont été contaminés pendant les quatre années de la Première Grande Guerre.

La prostitution et les maisons closes ont été interdites en France en 1946, pas les bordels militaires. Et la France n’a pas été le seul pays à faire ça, les États-Unis ont offert des «bases arrière de distraction sexuelle» pendant la guerre du Vietnam entre autres, ça s’est aussi passé chez les Casques bleus.

C’était une «stratégie» pour contenir les hommes.

Pour garder le moral des troupes.

Tiens, un peu comme la troublante stratégie de la Commission des libérations conditionnelles du Canada qui a autorisé Eustachio Gallese à fréquenter des travailleuses du sexe. Je vous cite au texte les mots de la Commission : «En audience, votre agente de libération conditionnelle a souligné qu’une stratégie a été développée afin que vous puissiez rencontrer des femmes, mais seulement afin de répondre à vos besoins sexuels.»

Même si, rappelons-le, la prostitution est criminalisée au Canada, entre autres par l’interdiction d’acheter des services sexuels. 

C’est ce qu’on a permis à Gallese, de façon tout à fait hypocrite, en lui permettant de «rencontrer des femmes» tout en sachant qu’il fréquentait les salons de massages érotiques. «L’audience a permis de réaliser que vous entreteniez, et ce, bien qu’en ayant obtenu l’accord de votre ÉGC (équipe de gestion de cas), des relations avec des femmes que la Commission juge plutôt inappropriées».

Mais bon, on a passé l’éponge, ce sont des filles de joie.

On pourrait parler de ça aussi, la prostitution est criminalisée, mais ce sont souvent les femmes qui en font les frais et qui ont peur de dénoncer les types comme Gallese, parce que les clients, eux, s’en tirent trop souvent.

Pire encore, dans le cas de cet homme qui a assassiné sauvagement sa conjointe en 2004, la Commission a du même souffle montré du doigt une «gestion des émotions parfois problématique» et salué certains progrès : «vous êtes en mesure d’évaluer efficacement vos besoins et vos attentes envers les femmes».

Ses besoins, ses attentes.

Et, comme si c’était un service essentiel, on a permis à monsieur de satisfaire ses besoins avec des travailleuses du sexe.

Sa main et une boîte de mouchoirs auraient suffi.

Mais non, on a accepté de mettre en danger des femmes comme si elles étaient des poupées gonflables, comme si, de toute façon, ça faisait partie des risques du métier. Dans ses conditions de semi-liberté, on ne s’est même pas assuré de la sécurité de ces femmes, on n’a pas bronché quand il a été «barré» d’un salon de massages.

On se fiait à sa bonne volonté.

Ça a donné ce qu’on sait maintenant, Marylène Lévesque, 22 ans, a été tuée dans cette chambre d’hôtel, elle a payé de sa vie la permission qu’on avait donnée à Eustachio Gallese de fréquenter des femmes juste pour assouvir ses besoins sexuels ou, dit plus crûment, se soulager dans un corps.

C’est abject.

Et ça découle de la même logique tordue que les bordels de soldats, l’État prend des allures de proxénète pour ces hommes qui veulent se mettre.