Mylène Moisan
Les femmes du Rendez-vous du loup-marin : Debout de gauche à droite, Rachel Drouin créatrice; Dolorès Cyr, artiste peintre, Amélie Renaud, artiste peintre; Jennifer Boudreau, artiste multidisciplinaire, Geneviève Ronsin, chercheure, Anne Troake, de Terre-Neuve, réalisatrice du film My ancestors were rogues and murderers; Brenda Poirier, chef pour le Souper du loup-marinier. Devant, de gauche à droite : Romy Vaugeois de SeaDNA; Nathalie Lewis et Geneviève Brisson de l’UQAR, Josée Lapierre, chanteuse et pianiste pour la Soirée hommage ainsi que Johanne Vigneau, chef du Souper du loup-marinier.
Les femmes du Rendez-vous du loup-marin : Debout de gauche à droite, Rachel Drouin créatrice; Dolorès Cyr, artiste peintre, Amélie Renaud, artiste peintre; Jennifer Boudreau, artiste multidisciplinaire, Geneviève Ronsin, chercheure, Anne Troake, de Terre-Neuve, réalisatrice du film My ancestors were rogues and murderers; Brenda Poirier, chef pour le Souper du loup-marinier. Devant, de gauche à droite : Romy Vaugeois de SeaDNA; Nathalie Lewis et Geneviève Brisson de l’UQAR, Josée Lapierre, chanteuse et pianiste pour la Soirée hommage ainsi que Johanne Vigneau, chef du Souper du loup-marinier.

Cherchez la femme

CHRONIQUE / Je sais, quand l’écrivain Alexandre Dumas a écrit en 1854 «Cherchez la femme, pardieu! Cherchez la femme», il sous-entendait que, derrière chaque crime, il y a nécessairement une femme. 

Agatha Christie a repris l’expression.

Ce que je retiens, c’est que la femme est derrière. Je ne sais pas si c’est vrai pour les crimes, mais je sais que ça a longtemps été vrai au Québec où elles ont tenu à bout de bras les familles pendant que les hommes étaient partis bûcher, faire la drave, défricher ou faire les foins.

Aux Îles-de-la-Madeleine, ils partaient pêcher.

Ou chasser le loup-marin.

Cette année, le 11e Rendez-vous du loup-marin a décidé de chercher la femme dans cette chasse gardée de l’homme. Ce sont eux que nous voyons sur la banquise, l’hakapik à l’épaule, marchant – ou courant – vers les troupeaux de phoques. Ce sont eux qui traînent les carcasses sur la glace, qui dépècent l’animal.

Quelques femmes ont leur permis, c’est encore rare.

C’est le cas de Céline Lafrance, une fille qui a adopté les îles il y a 23 ans et qui coordonne depuis le début le Rendez-vous du loup-marin, qui vise à redonner ses lettres de noblesse à une industrie mise à mal par les campagnes de propagande formidablement efficaces. 

À redonner une fierté.

Le loup-marin fait partie de la vie des Madeliniennes depuis toujours. Irène Turbide, la mère de Ben à Ben du Fumoir d’antan, se souvient de sa mère qui le «cuisinait à toutes les sauces» avec les ingrédients de base qu’on trouvait à l’époque, «du lard salé, du jus de pomme, des oignons».

On mélangeait parfois la viande du phoque avec celle du porc.

Irène est surtout connue pour ses croquignoles – qu’on prononce souvent «croxignoles» – une recette de pâte à beigne tressée frite dans l’huile de loup-marin. «On prenait des bouts de graisse qu’on découpait en morceaux d’un pouce carré et on les faisait fondre. Ça prenait du temps, de la patience, ça prenait une technique spéciale. Il ne fallait pas trop la faire cuire, sinon ça goûtait trop fort.»

Alors que les campagnes contre la chasse au phoque battaient leur plein, en 1979, Irène cherchait une idée pour attirer du monde au Carnaval. «Mon mari était maire et il s’occupait des loisirs. On cherchait quelque chose de nouveau et, en jasant avec ma belle-mère, elle nous a dit «vous devriez faire des croquignoles, je suis sûre que ça prendrait».» Ça a pris. «La première année, on a fait six recettes, à peu près 500 croquignoles. Cette année, on a fait 81 recettes, on a fait plus de 5500 croquignoles et on les a tous vendus en une heure et demie, deux heures.»

La vente de croquignoles est un des événements les plus courus chaque année aux Îles-de-la-Madeleine.

L’huile de loup-marin, c’est ce qui a donné l’idée à la jeune Romy Vaugeois et à sa sœur de fonder l’entreprise SeaDNA avec Réjean Vigneau – boucher et chasseur – pour commercialiser à plus grande échelle les produits du loup-marin, allant de la péperette aux gélules d’huile bourrées d’oméga 3.

Elle ne connaissait rien du loup-marin avant.

Ne prenait même pas d’oméga 3.

Dans une table ronde animée par Céline Lafrance, Romy a expliqué que l’entreprise vise les marchés asiatiques. «C’est sûr qu’il y a plusieurs marchés qui sont fermés [entre autres l'Europe et les États-Unis], mais il y a des ouvertures en Chine, au Japon, en Corée du Sud. Je suis positive pour l’avenir du loup-marin.»

Elle n’est pas la seule.

Originaire de Twillingate, une petite île au nord-est de Terre-Neuve, Anne Troake a été invitée au Rendez-vous pour assister à deux projections d’un de ses films produit en 1999 par l’ONF. Le titre est sans équivoque : My Ancestors Were Rogues and Murderers qui pourrait se traduire par Mes ancêtres étaient des escrocs et des meurtriers.

À prendre au deuxième degré.

Elle y montre sa famille et les gens de son village qui ont toujours vécu de la pêche et de la chasse au loup-marin et qui, à l’instar des Madelinots, ont fait les frais de la propagande des groupes animalistes. 

Anne aussi a espoir.

Elle habite à St. Johns maintenant et elle voit, comme ici, quelque chose comme une fierté qui revient. Il y a eu, comme au Québec, un PhoqueFest où des restaurants ont servi du loup marin. «On voit partout, l’hiver, des gens qui portent des vêtements et des bottes en fourrure.»

Il y a comme un retour aux sources. «Ma famille, on a vécu là pendant 400 ans, a-t-elle raconté lors de la table ronde. Le phoque fait partie de nous. Sans le phoque, je n’aurais pas ma culture, mon histoire. Ni mon identité.»

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous du loup marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J'en profite d'ailleurs pour souligner la qualité de l'accueil des gens de l'Auberge la Salicorne, où je loge.