hoto de Thomas De Koninck, autour de huit ans, lorsqu’il a rencontré Saint-Exupéry.

Autour du Petit Prince

CHRONIQUE / «Si le Petit Prince débarquait sur notre planète aujourd’hui, il serait catastrophé. Lui, il cherche le beau, il cherche le sens.»

Il cherche l’allumeur de réverbères.

La réflexion vient de Thomas De Koninck, philosophe, qui a rencontré Antoine de Saint-Exupéry en 1942. Il avait huit ans, posait beaucoup de questions, tellement que sa mère lui disait d’arrêter. 

«Lui, il m’écoutait.»

L’écrivain avait été invité chez les De Koninck lors d’un passage à Québec. «Il avait passé la soirée avec nous», se souvient Thomas. «Il nous montrait des dessins, il faisait des avions en papier qu’il lançait.»

Les adultes, eux, discutaient.

«Je crois qu’il préférait la présence d’enfants curieux à celle des adultes. Saint-Ex aimait les énigmes mathématiques, il en avait posé une à Adrien Pouliot, qui est un grand mathématicien, et il n’arrivait pas à trouver la réponse. Alors Saint-Ex était avec nous, nous étions triomphants.»

Thomas avait huit ans.

Une des hypothèses sur l’origine du Petit Prince veut que le petit ait influencé le célèbre aviateur, qui a publié son livre l’année suivante aux États-Unis. «Je pense que le Petit Prince, c’était Saint-Exupéry. Il mijotait le personnage depuis longtemps, peut-être a-t-il pu être inspiré ce soir-là. C’est vrai que je posais beaucoup de questions…»

Et il n’a jamais arrêté. À 85 ans, l’homme s’interroge encore sur le monde, sur ce qu’il devient, vers où il va. Après une carrière de 55 ans en enseignement, il accueille chez lui des étudiants en philo pour discuter, comme s’il avait aussi besoin de cette jeunesse pour l’inspirer. «Ils me font beaucoup de bien, ils sont simples et directs, s’interrogent beaucoup sur le Bien et sur le Mal.»

Et le monde a plus que jamais besoin de gens qui posent des questions pour faire contrepoids à ceux qui se drapent dans leurs certitudes. «Le Petit Prince c’est ça, c’est un regard qui va au-delà de l’immédiat, vers le mystère de la vie.»

Vers l’autre.

Et c’est là le plus bel enseignement de Saint-Exupéry. «Il faut un questionnement, une ouverture à l’autre, un étonnement et même un émerveillement. L’ouverture, c’est aussi l’expérience d’aller trouver des réponses.» Et pas seulement en pitonnant sur notre téléphone. «Nous sommes dans un monde de performance, un monde d’acculture. Je suis consterné par ça, il y a un manque de culture chez les jeunes, on les a privés de ça.»

Pas tous, évidemment. 

On les a aussi privés d’une certaine liberté. «Il y a une omniprésence de la sécurité et la sécurité est le pire ennemi du mortel. Trump par exemple, il incarne cette sécurité qui est devenue une autre sorte de catéchisme. […] On ne leur permet plus d’être libres, de prendre des risques, de trouver le sens de leur vie.»

On touche à l’essentiel. «On vit, mais pour faire quoi ? S’ils ne font que survivre sans trouver le sens de leur vie alors à quoi sert la vie? On arrive à la question philosophique fondamentale…» À l’argent, Thomas De Koninck oppose l’amour. «Vivre pour avoir toujours plus d’argent, c’est un monde irréel. […] Notre vie, c’est un entretien illimité avec les personnes que nous avons connues, c’est un parcours affectif. Et l’amour s’apprend, mais ça ne peut être connu que par l’expérience.»

Par les parents d’abord. «Ils ont un rôle capital.» 

Pour savoir aimer, il faut avoir été aimé.

L’école aussi a un rôle à jouer. «On revient toujours à l’éducation, c’est la seule façon de changer une société sans violence. Il faut éveiller les jeunes à travers des questionnements et des lectures, leur transmettre la joie d’aimer. Le bon prof est celui qui possède l’art de susciter l’enthousiasme.» 

Et on doit tout faire pour qu’il reste enthousiaste.

Mais s’il y a une chose que les jeunes tiennent du Petit Prince, c’est cette urgence de protéger leur planète. «Je mets beaucoup d’espoir dans la jeunesse, je leur fais confiance. Ils sont sensibles à l’écologie, ils sont stimulants et spontanés.»

Il faut faire vite, la rose est en danger.

Thomas est marié depuis 58 ans à Christine, ils se sont connus à Oxford en Angleterre, il avait reçu une bourse pour étudier trois ans à l’université, «entre la maîtrise et le doctorat». Ils ont eu trois fils. «Je suis encore plus amoureux que le premier jour.»

Et le secret de la durée?

On y revient toujours. «Il faut s’aimer…»