Le cul-pointu, une embarcation traditionnelle que les Madelinots utilisaient jusqu’à la fin des années 60 pour aller à la pêche, est presque terminé.

Autour de la fierté

CHRONIQUE / «On aurait eu le temps pour un verre, finalement!» C’est souvent comme ça aux Îles, on arrive quelque part juste pour dire bonjour, on se fait offrir un verre, on dit «non merci» parce qu’on ne veut pas se barrer les pieds et on se barre les pieds quand même.

J’étais allée faire un tour à la shed à Camil avec Claude Bourque, j’y étais allée l’été dernier, une gang de gars s’était mis dans l’idée de fabriquer une embarcation traditionnelle disparue depuis belle lurette, une grosse chaloupe à moteur que les Madelinots utilisaient jusqu’à la fin des années 60 pour aller à la pêche. 

On dit un cul-pointu, prononcé «tchu pointu», les gens à l’époque appelaient ça un «toc-o-toc», c’est le bruit que faisait son moteur à deux temps.

Camil à Léo Leblanc était là, c’est lui qui m’a offert un verre, ils étaient bien cinq ou six en ce vendredi après-midi à s’affairer autour du bateau, mais surtout à jaser, on s’entend que le cul-pointu est aussi un sacré beau prétexte pour se retrouver. Le bateau sera prêt quand il sera prêt.

On vise une mise à l’eau au printemps, Claude a hâte. «On va être faraud!» Être faraud, être fier.

La dernière fois que je l’ai vu, le bateau ressemblait à une cage thoracique, on était à assembler les planches courbées sous les bons conseils de Camil, dont le métier, suivant les traces de son père, était justement de fabriquer des bateaux. 

C’est d’ailleurs son père qui avait dit «oui» à Claude Bourque il y a déjà plus de 20 ans quand il lui a demandé de l’aider à construire un cul-pointu.

Léo n’a pas eu le temps.

Camil l’a fait.

Claude à Nestor, connu pour ses sculptures de cuivre et d’os, tenait à faire revivre ce bateau comme on redonne vie à ses souvenirs. «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.» Il a voulu redonner aux Îles ce ronron mécanique.

Et ça s’en vient bien, le cul-pointu est presque terminé, l’extérieur de la coque est peint. Il reste l’intérieur à finir, le moteur à poser, Claude en a trouvé un à Cap-Chat qui date des années 40, exactement comme ceux qu’il y avait à l’époque. Le «crankshaft» — le vilebrequin — est à Montréal pour être réparé, il devrait revenir aux Îles cette semaine. Il faudra ensuite «recouler» quelques pièces pour avoir un ajustement optimal, puis installer la machine dans le bateau.

Le cœur du cul-pointu pourra recommencer à battre. 

Toc-o-toc-o-toc.

Il y aura un documentaire qui sera fait sur la construction du bateau, un livre souvenir aussi, pour documenter le sauvetage in extremis d’un morceau de patrimoine, à partir d’une idée de fou et d’une gang de chums, d’un plan dessiné sur une petite planche de bois, de l’huile à bras et du fort.

C’est ce que j’ai raté.

Je suis partie de la shed, direction l’Auberge du Port pour entendre les résultats préliminaires d’une étude au titre on ne peut plus universitaire : Quand les phoques parlent de nous : regard socioanthropologique sur les pinnipèdes. En clair, on a voulu savoir la place qu’occupe le loup-marin pour les Madelinots.

Elle s’agrandit.

L’étude a été menée par trois chercheuses, Nathalie Lewis, Geneviève Brisson et Gaëlle Ronsin — qui a passé quatre mois aux Îles pour faire des entrevues —, elles sont remontées dans le temps pour voir entre autres l’impact des campagnes contre la chasse au loup-marin, mais aussi l’évolution du message des animalistes. Lorsque les groupes ont compris que l’argument «le phoque va disparaître» n’avait aucun sens, ils ont changé pour «les chasseurs n’ont pas besoin de cet argent-là».

Ils ont continué à tirer sur la cible.

Il y a toujours eu des Madelinots pour essayer de faire contrepoids, toujours avec trop peu de moyens.

Les chercheuses ont vu que la revalorisation a commencé dans les années 90, entre autres avec l’ouverture du Centre d’interprétation du phoque en 1994 et qu’elle s’est accélérée dans les années 2000. Phoque, le film, sorti en 2006, a marqué un point de bascule, il prenait les opposants à leur propre jeu.

En 2007, pour la première fois sur le site du ministère des Pêches et Océans, le fédéral se portait un tout petit peu à la défense de cette chasse, en indiquant que les techniques utilisées par les chasseurs n’étaient pas plus cruelles que n’importe quelle autre façon de tuer un animal, ce qui n’est jamais joli. 

Brigitte Bardot sévissait depuis 30 ans.

Autre point intéressant, l’étude a démontré qu’avant les campagnes de propagande, le phoque gris — envahissant — était vu comme une menace à l’équilibre des écosystèmes, ce qu’il tend à redevenir aujourd’hui, comme si la parenthèse des campagnes de IFAW et compagnie se refermait tranquillement.

«Le phoque est perçu comme une menace, mais aussi comme une opportunité pour les Îles, pour sa viande», a dit Gaëlle.

Les Madelinots l’ont compris depuis longtemps.

Restent les gouvernements.

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous du loup marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J’en profite d’ailleurs pour souligner la qualité de l’accueil des gens de l’Auberge la Salicorne, où je loge.