Chronique

De l’importance de regarder en avant

CHRONIQUE / Félix-Antoine Raymond n’était pas fait pour l’école, à moins que ce ne soit le contraire. Il était toujours un peu ailleurs.

«J’étais un grand lunatique.»

Étiqueté très tôt avec un trouble d’attention, «médicamenté à sept ans», il avait du mal à rester concentré. «J’étais attentif seulement quand j’aimais vraiment quelque chose. Sinon, j’étais dans mon imaginaire.»

Il aurait pu être cet enfant dans Page d’écriture, magnifique poème de Prévert.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Répétez! dit le maître.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Mais voilà l’oiseau-lyre

Qui passe dans le ciel

L’enfant le voit

L’enfant l’entend

L’enfant l’appelle :

Sauve-moi

Joue avec moi

Oiseau!

Mais bon, la prof le ramenait vite à la réalité, pas d’oiseau-lyre en vue. Il devait faire ce qu’il y a à faire, et arrêter de taper sur son pupitre.

«J’avais toujours un beat dans la tête.»

Et ses parents qui n’étaient jamais bien loin. «Une chance qu’ils me supportaient.» Il s’est fait «beaucoup intimider», jusqu’à devoir changer d’école. Il a dû refaire sa cinquième année de secondaire. «Je voyais beaucoup d’échecs dans ma vie». Il a lâché l’école, il a fini son secondaire aux cours aux adultes. 

«Ça a été une période difficile.»

Assez pour baisser les bras. «Je n’étais pas bien, je me voyais vraiment bas. J’ai demandé de l’aide...»

Juste à temps.

Il y avait toujours ce beat, là, dans sa tête. «Vers l’âge de 18 ans, avec ma gang de chums, on faisait des partys dans un garage à Saint-Augustin. On faisait de la musique.» C’est là que tout a changé, dans ce garage, quand il s’est mis à mixer, à jouer avec les sons. Quand il a pu faire entendre son beat.

C’est là que DJ Flix est né. «La musique m’a sauvé. Si je n’avais pas eu ça, je ne sais pas où je serais aujourd’hui...»

Ce qu’il sait, c’est qu’il vit de son beat, il revient tout juste d’un festival en Argentine où il a été invité comme DJ. Il a commencé à créer de la musique tout seul chez lui avec son ordinateur, a partagé ça sur les réseaux sociaux et ça a marché. «J’ai mis ça sur Soundcloud, qui est comme le Instagram de la musique. J’ai eu 10 écoutes, puis 100... Chaque écoute, c’est une personne.»

Il en a environ 40 000 par mois. «J’approche les 2 millions!»

Il passe de deux à cinq heures par jour à pitonner sur son ordi. «Je fais tous les instruments, c’est comme des petits cubes, je mets ça ensemble. C’est une forme d’écriture.» Il y a ses fans qui attendent ses chansons, qui sont même prêts à payer pour les entendre avant les autres.

Depuis deux ans, il se consacre totalement à son beat.

Il n’est plus médicamenté.

Il travaille avec son meilleur ami, Motus de son nom de DJ, avec qui il part parfois en tournée. Il est allé deux fois à Paris, une fois en Belgique, à Toronto, New York, Philadelphie, j’en passe. Il a même réussi à obtenir un visa américain d’un an qui lui permet d’aller travailler là-bas.

À 25 ans, il arrive à vivre de sa musique, et il a une foule de projets. Lui et Motus ont organisé un festival cet été à Thetford Mines, un peu dans l’esprit de Woodstock en Beauce, avec une cinquantaine de campeurs.

Ils ont aussi été invités par un groupe britannique à se joindre à eux. Monsters, les pionniers de la scène dubstep, du riddim dubstep pour être plus précis. Si j’ai bien compris. «Ils n’invitent jamais personne à jouer avec eux... Ils nous ont dit : “On vous veut dans l’équipe!” C’est fou raide...»

Tout ça parce qu’il n’a jamais lâché.

Il aurait pu.

En fait, au-delà de sa musique, c’est ce qu’il faut retenir de son histoire. «Il faut savoir que, quand ça va mal, ça ne dure pas. Avant, je voyais plus le négatif. C’est facile de se voir bas, de se sentir poche. Mais il faut voir positif. Et le positif, il faut le travailler. On est tous bons dans quelque chose, il faut juste trouver dans quoi.»

Lui l’a trouvé dans un garage.

Félix-Antoine n’a pas pris le chemin le plus facile, mais il y est arrivé. «L’important, c’est de faire les bons choix, de regarder en avant, malgré l’échec.»

Il lui arrive même parfois, quand il se produit en spectacle, de recroiser ceux qui l’ont intimidé. «Une fois, c’est moi qui jouais, il y a un gars qui est venu me dire qu’il m’avait fait la vie dure. Il a dit : “Je m’excuse.”»

Et Flix est remonté sur scène.

Chronique

L’homme qui redonne vie aux arbres

CHRONIQUE / Dans le sentier où marchait Mario Guillot, un hêtre était tombé, les vents forts de la veille avaient porté le coup de grâce.

Le hêtre était malade.

«J’étais en raquettes, il faisait froid. Je me suis arrêté et je l’ai regardé longtemps, je trouvais ça dommage que sa vie s’achève comme ça. J’ai regardé attentivement son tronc, les malformations dans son écorce... et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée : “Je vais récupérer les bosses.”»

Il est revenu avec une scie, a épluché l’arbre du mieux qu’il a pu, est revenu avec des bouts d’écorces dans son sac.

Il a commencé à faire des chandeliers avec des bouts de bois collés un sur l’autre. «Je remplissais mon sac à dos et j’allais sur les Plaines d’Abraham, je m’installais sur un trottoir où les autobus de touristes s’arrêtaient. Et ça marchait! Je ne parlais même pas anglais, même pas pour dire le prix...»

Il a fait ça une dizaine de fois, un agent de la Commission des champs de bataille nationaux a mis fin à son petit commerce.

«J’ai vu que mon idée avait du potentiel.»

Dès qu’il pouvait, il allait dans le bois chercher des arbres malades, «les lendemains de grands vents», il a même obtenu en 2003 un permis du ministère des Ressources naturelles pour pouvoir prélever l’écorce des arbres dits «sans avenir».

Lui en voyait un.

Il voulait donner vie aux bosses, aux nœuds, aux loupes, aux excroissances et aux malformations.

Plus l’arbre était difforme, plus Mario était inspiré.

Avec les plus grosses bosses, les plus bizarres, il a fabriqué des prises d’escalade qu’il a même fait breveter. Il en a vendu à l’alpiniste François-Guy Thivierge, puis a travaillé avec un Centre de formation en entreprise et en récupération, un CFER, avec de jeunes décrocheurs. «On allait chercher les prises dans le bois, on les travaillait et on allait à différents endroits dans la province pour les installer.»

Il ne récupérait pas juste des arbres.

Des jeunes aussi.

Le projet a pris fin, Mario s’est demandé ce qu’il pourrait faire avec le reste de l’écorce, il a eu l’idée de faire des paniers, toutes sortes d’objets qui lui venaient de la forme de la matière première. Il regardait l’écorce, il y voyait comme naturellement ce qu’il allait en faire.

Il a vu des masques.

Et il a eu l’idée de monter un projet avec les écoles, avec le programme Culture-éducation, pour que les enfants fabriquent des masques à partir de ces arbres malades. Mario arrive en classe avec des masques anonymes, bruts, avec seulement les yeux et la bouche, et les enfants font le reste.

Ils leur donnent vie.

Il a donné un atelier dans une école il y a deux semaines, l’enseignante est revenue le chercher après pour qu’il entende les commentaires des élèves. «Elle a demandé «qui veut donner son commentaire?» et tout le monde a levé la main. Il y en a un qui a dit «moi, d’habitude, je n’aime rien et là, j’ai aimé ça». Il y en a un autre qui a dit «d’habitude, je ne suis bon à rien et là, j’ai réussi.»

Mario récupère aussi des enfants.

Et dire que Mario était électricien, qu’il gérait des projets, qu’il a tout laissé ça il y a une douzaine d’années parce qu’il était malheureux comme une pierre. Parce qu’il a vu dans un vieux hêtre tombé dans la neige une façon de donner un véritable sens à sa vie, là où d’autres n’auraient vu qu’un arbre condamné.

Pour arriver à vivre de sa passion, il bûche.

Au propre et au figuré.

En plus de faire des ateliers dans les écoles, Mario vend certaines de ses créations à la boutique de l’hôtel-musée Premières nations à Wendake. Il les fournit en bols de toutes les grandeurs, qui peuvent servir pour le pain entre autres, et plein d’autres objets qu’il fabrique au gré de son inspiration.

Avec certains morceaux d’écorce aux formes intrigantes, quand il dégote de petits orifices creusés par la nature, Mario fabrique des masques géants.

Des œuvres d’art.

Mario ne compte pas s’arrêter là. Il rêve maintenant d’une école-entreprise où on travaillerait l’écorce et le bois de ces arbres que les forestiers décrètent «sans avenir», les morts-debout et les frais-tombés. «Ce serait un beau projet pour le Québec. La matière première est là, disponible. Et c’est très écologique. Ça pourrait à la fois aider les jeunes en difficultés et être rentable.»

Ce qui vaut pour la forêt vaut pour n’importe qui. «Sur un arbre qui est encore debout, si tu lui enlèves ses bosses, il va vivre mieux.»

Chronique

«J’aimerais aller voir si je suis encore là»

CHRONIQUE / Pour Marie-Pier Tremblay, le 11 novembre n’est pas le jour du Souvenir, c’est le jour des Souvenirs.

«Il y en a tellement.»

Marie-Pier a 30 ans, elle été déployée en Haïti en 2010, puis en Afghanistan en 2012. Elle n’est jamais tout à fait revenue d’Afghanistan. «Je travaillais sur le tarmac, à 50 degrés, j’étais heureuse. C’est sûr que ce jour-là, les souvenirs remontent. Il y en a des millions. Il y a des odeurs, il y a l’odeur du siège en cuir devant moi quand on a fait un accident. Je le sens encore.»

Ces odeurs lui manquent.

Tout comme les gens avec qui elle s’était liée d’amitié, dont ce bijoutier de Kaboul chez qui elle avait pris l’habitude d’aller partager le repas. «On mangeait dans sa boutique, on s’asseyait par terre, il y avait du poulet, et plein de choses. Et du thé, tellement bon. On était rendus amis.»

Elle est partie sans lui dire au revoir. «Je n’ai pas pu lui dire que je m’en allais, pour une question de sécurité.»

Dimanche, alors que les dignitaires du monde entier se sont rassemblés autour de couronnes de fleurs en souvenir des soldats qui ont servi leur pays, Marie-Pier, elle, est restée avec son chum qu’elle adore et leur fille de presque deux ans. 

«J’étais plus là-bas qu’ici.»

Je vous ai parlé de Marie-Pier il y a deux ans, elle venait d’apprendre que l’armée la «libérait», parce que trop amochée. «Quand ils t’annoncent ça, tu es dans un bureau, ils te disent : “Tu vas être libérée telle date.”» Après 10 années de service et autant de commotions cérébrales, elle a dû se rendre à l’évidence.

Le 31 mai 2017, elle allait devenir une ancienne combattante.

À 28 ans.

Elle était enceinte de 30 semaines et son chum, dans l’armée aussi, était déployé au Koweït. Elle était en train de compléter son cours secondaire. Quand je l’ai rencontrée, elle venait de terminer un examen de maths, elle avait posé sur la table une plaquette qu’elle venait de recevoir. 

Élève du mois.

Je l’ai revue mardi, on a pris un café ensemble, je voulais qu’elle me parle de son jour du Souvenir à elle. Elle aimerait pouvoir retourner en Afghanistan, juste une fois. «Mon père dit que sa fille n’est pas revenue. J’aimerais ça pouvoir y aller juste pour voir si je suis encore là.»

Son gros problème, ce sont les migraines. Elle tient un calendrier depuis deux ans sur lequel elle colore chaque jour. Rouge quand sa tête veut fendre, en vert quand c’est mieux. «Au début, c’était tout en rouge, maintenant, il y a un peu plus de vert. Mais le mois passé, sur 31 jours, il y en a eu 29 en rouge.»

Dimanche, le jour du Souvenir, c’était rouge.

Elle avale une douzaine de comprimés chaque jour, plus du CBD, le composé non psychotrope du cannabis. «Pour la douleur, le CBD fonctionne bien. Quand j’ai une migraine, c’est le THC.»

Elle a décidé de donner un coup de main à d’autres vétérans pour qu’ils aient une prescription. Elle les rencontre, les aide avec la paperasse, les informe des différents effets. «J’en ai aidé une vingtaine». Elle passe du temps en famille, avec sa petite, elle travaille un peu au restaurant de son beau père.

Présentement, dans le couple, c’est elle qui «garde le bateau». Son chum est dans une mauvaise passe. Des crises hallucinatoires. Il est aussi tombé au combat après avoir servi pendant 17 ans.

Il sera libéré bientôt des Forces. 

Choc post-traumatique.

Pour s’endormir, il écoute du heavy métal. Marie-Pier aime ça aussi. «On dirait qu’il faut qu’il y ait plus de bruit en dehors qu’en dedans.» Ils viennent de poser une clôture autour de leur maison. «On l’a faite la plus haute possible. En noir. On se sent mieux chez nous depuis qu’on est comme enfermés. On est comme dans un FOB.»

— Un FOB?

— C’était comme une mini-base en Afghanistan.

Marie-Pier a accepté cette année d’être un des «visages de l’honneur des vétérans». Sa photo est exposée à l’hôpital Sainte-Anne à Montréal (dédié aux Anciens combattants) à côté d’autres militaires qui ont aussi laissé une partie d’eux-mêmes à la guerre. «Il y en a qui pensent qu’il n’y a plus de vétéran, qu’on a tous 65 ans...»

Quand on la voit, avec ses beaux yeux et son grand sourire, on ne peut pas imaginer ce qu’elle a vécu. Ses débuts comme fantassin qu’elle m’avait racontés la première fois. «Je me suis ramassée à Valcartier, ça n’a pas marché. Ils ne voulaient pas de femmes. J’ai été maltraitée, je me suis fait fendre la tête sur un conteneur, ils m’ont attachée à un arbre en plein hiver...»

Elle a été mutée comme technicienne en approvisionnement en 2008, mais le mal était fait, sa tête était brisée. 

Elle a craqué en 2014, s’est ramassée en psychiatrie.

Pour s’être si souvent relevée, elle sait maintenant que chaque épreuve finit par passer. Elle s’est fait tatouer ces mots juste en haut du cœur, This too shall pass (Ceci devrait aussi passer), c’est aussi la phrase qu’elle a choisie pour accompagner sa photo de vétéran. Elle sait, pour être passée par là, ce que son chum traverse. 

Est-ce qu’il retournerait, lui, en Afghanistan? «Je ne sais pas, il ne parle pas beaucoup. Peut-être que ça lui ferait du bien. Il est peut-être encore un peu là-bas...»

Chronique

Se battre pour son enfant

CHRONIQUE / Quand un enfant donne du fil à retordre à l’école, il y a des parents qui font l’autruche ou, pire encore, qui abdiquent.

Il y a aussi, et surtout, des parents qui se battent.

Et qui sont à bout.

Josée* est de ceux-là. Son garçon est en première année, ça fait depuis le CPE qu’il donne des maux de tête aux éducatrices et aux enseignantes, et ça fait depuis le début qu’elle demande de l’aide. Elle a toujours été à l’écoute, a toujours collaboré, s’est toujours mise en mode solution.

Et pourtant, les solutions ne viennent pas.

Elle et son chum, le père de l’enfant, ont accepté de faire évaluer leur garçon quand le Centre de la petite enfance (CPE) leur a suggéré, inquiet de certains comportements. «Ils disaient qu’il ne répondait pas à son nom, qu’il ne s’intégrait pas. Ce sont des comportements qu’on n’observait pas à la maison. [...] Il y a eu une évaluation, puis un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme.»

Il avait trois ans.

Josée avait tout de même des doutes. «Comme il était jeune, j’ai demandé à ce que le diagnostic soit provisoire.» Le fils de Josée a eu un peu de service en orthophonie, ils sont allés en ergothérapie au privé. «J’ai demandé à ce qu’il reste une deuxième année en maternelle, ils m’ont dit qu’il allait être correct en première année.»

Il n’a pas été correct.

«Après trois jours, trois jours, l’enseignante a dit : “Comment je fais pour le gérer, lui?” Comme s’il était juste une affaire.»

Le garçon de Josée a été réévalué, le diagnostic a été modifié, le voilà maintenant atteint d’un trouble de la communication sociale. Josée n’avait jamais entendu parler de ça. «C’est un nouveau diagnostic dans le DSM [la bible de la psychiatrie], même les intervenants ne savaient pas ce que c’était.»

Et, surtout, ce n’était pas associé à un code.

Pas de code, pas de services.

«Avec l’autre diagnostic, il y avait un code, qui était associé à 10 heures de services. Avec le nouveau, zéro. Et pourtant, c’est le même enfant, avec les mêmes problèmes, avec les mêmes besoins.» Et sa prof n’était toujours pas capable de le gérer en classe. Le même cul-de-sac, donc.

Qu’est-ce que la commission scolaire a fait?

«Ils l’ont transféré d’école.»

Rebelote. Évidemment, les mêmes problèmes se sont posés. «Ils m’ont même dit, après trois semaines, qu’il allait devoir reprendre sa première année. Il y avait trois semaines de passées! Je suis tombée des nues. [...] Le temps passe, les situations s’installent, le problème perdure.»

Le pire, c’est que Josée est travailleuse sociale et que son boulot c’est précisément de trouver des services pour des enfants qui en ont besoin. Et même si elle sait ce qui existe, et à quelle porte frapper, elle arrive à peine à grappiller quelques heures ici et là. Elle vient de réussir à avoir quatre périodes d’aide.

Quatre périodes.

«Quand je mets mon chapeau de travailleuse sociale, on m’écoute, mais quand je mets mon chapeau de mère, on me dit que je ne comprends pas. On n’a même pas été invités pour faire le plan d’intervention, on nous a dit que c’était moins compliqué de le faire entre eux et nous le montrer.»

Qu’on ne vienne surtout pas lui dire qu’elle ne collabore pas. «C’est extrêmement demandant comme parent, les démarches sont infinies. J’ai diminué mon nombre d’heures de travail pour y arriver. On doit vivre avec moins d’argent et continuer à payer des services au privé.»

Environ 7000 $ par an.

C’est une autre affaire, le privé. Tannés d’attendre sur des listes, plusieurs parents se tournent vers des services privés. «On a payé autour de 1500 $ pour faire évaluer notre fils au privé, sinon ça aurait pris trop de temps. On a eu une évaluation au public et, la conclusion, c’est qu’il fallait faire d’autres évaluations, mais ces évaluations-là n’étaient pas offertes au public...»

Misère.

Et Josée n’est pas toute seule. Elle le sait, elle côtoie dans son travail des parents qui vivent la même chose. «Ce désarroi-là, je l’entends de plusieurs des parents d’enfants qui ne rentrent pas bien dans les cases. Je sais que je ne suis pas seule, mais je me sens bien seule quand même.»

J’ai aussi reçu le témoignage d’autres parents qui ne savent plus à quel saint se vouer. Comme cette mère qui a «dû attendre plus de deux ans et vivre un enfer avant d’avoir les ressources pour mon fils et encore...  Ça fait six mois et rien ne bouge, on change d’intervenants constamment.»

Son fils a un syndrome de Gilles de la Tourette. «La pédopsychiatre demande des interventions à l’école et l’école me dit : “Vous voulez qu’on fasse quoi?” [...] L’école reçoit huit heures par semaine de budget pour mon fils... Et savez-vous quoi? Il n’y a aucun professionnel responsable de son dossier.»

Son fils a de bonnes notes, il est surdoué. 

«Ce n’est donc pas une priorité...»

Et, quand il arrive à la maison, le verrou saute. «Mon fils veut mourir et ne veut plus retourner à l’école. Ou bien il est si violent qu’il brise tout, conséquence de la surstimulation et de s’être retenu. Un jour, il fera à un professeur ce que nous vivons.»

Ce jour-là, il aura peut-être des services.

Peut-être. 

* Nom fictif

Chronique

Être congédié par PowerPoint

CHRONIQUE / Il n’y a pas qu’à Québec où ça brasse en psychiatrie, où on a appris récemment que l’urgence de l’hôpital Saint-Sacrement allait être fermée avec un plan, promet-on, pour offrir plus de services dans la communauté.

Ça brasse à Montréal aussi.

La rumeur courait déjà depuis un bon bout de temps à Pinel — l’hôpital psychiatrique de Montréal —, on savait que la direction jonglait avec l’idée de couper des postes de sociothérapeutes, qui sont en fait des éducateurs spécialisés. Leur job est de donner des services aux patients.

Le verdict est tombé jeudi, 37 postes seront supprimés.

Environ le tiers.

Les employés ont été convoqués en fin de journée, la réunion a d’ailleurs été devancée, et ils ont eu droit à une présentation PowerPoint, un «suivi sur la transformation du plan clinique». On a préféré le terme «transformation» à «restructuration», comme pour faire mieux passer la pilule.

Mais les faits restent les mêmes et ils sont têtus. À terme, 37 sociothérapeutes seront remplacés par des agents d’intervention.

Merci, bonsoir.

Comme à Québec où l’unité de l’urgence psychiatrique devrait être démantelée avant Noël, une formalité maintenant que la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, aurait donné son feu vert. C’est une centaine de personnes qui devront se replacer dans le réseau, parfois en prenant la place d’une autre personne. 

L’effet domino.

L’effet humain, surtout. Dans un réseau déjà fragilisé, voilà qu’on vient en rajouter une couche en procédant à d’importantes réorganisations. Fermer une unité, couper des postes, ce sont autant de personnes qui se retrouvent malgré elles les pieds dans le vide, à se demander où elles aboutiront.

J’ai eu des échos de la rencontre de jeudi à Pinel, d’un sociothérapeute qui était présent. «Les gens étaient dévastés, perdus.»

Des gens qui, dans certains cas, ont 30 ans de métier.

Ils étaient donc tous là, réunis dans une salle, à voir défiler devant eux des pages PowerPoint, se faire expliquer pourquoi il fallait absolument transformer des postes de sociothérapeutes en agents d’intervention, dont le travail ressemblera davantage à un agent de sécurité.

«Et pendant qu’on se faisait annoncer ça, la direction faisait des démarches pour recruter des agents.» À un salaire moindre, de 20 $ à 25 $ l’heure pour un agent, communément appelé un AGI, de 22 $ à 29 $ pour un sociothérapeute. Au diplôme d’études collégiales exigé pour être éducateur spécialisé, un secondaire 5 suffit pour être un agent, avec une formation en sécurité et en intervention physique.

Ils ne font pas de rééducation.

La direction plaide que cette «consolidation» est nécessaire et que, évidemment, les «changements se veulent positifs».

Comme à Québec, on assure que les gens dont les postes seront supprimés pourront atterrir quelque part dans le réseau.

Mais où? «On est dans le néant.»

Même son de cloche à Saint-Sacrement, où les jours de l’urgence psychiatrique sont littéralement comptés. Et où plusieurs employés se demandent encore où ils se retrouveront. Certains postes ont été offerts et, jusqu’à maintenant, il semble que ce ne soit pas en santé mentale.

Ce ne sont pas les postes vacants qui manquent dans le réseau.

Plusieurs voix se sont élevées à Québec pour déplorer la fermeture de l’urgence psychiatrique à Saint-Sacrement et même un certain retour à «l’asile», avec la concentration des soins à Robert-Giffard. 

D’autres voix ont choisi de donner une chance au coureur, c’est le cas de l’organisme PECH, une référence en matière d’intervention en santé mentale.

On part d’un plan sur papier. 

Et c’est toujours beau, un plan sur papier. C’est écrit avec de beaux mots, juste assez neutres, avec des objectifs louables et ambitieux, saupoudré de statistiques et de références à un modèle scandinave quelconque. Mais ce n’est pas ça qui fait le succès d’un plan. Ce sont les gens qui devront l’appliquer. 

Ils ne doivent pas seulement y adhérer.

Ils doivent y croire.

Chronique

Il faut parler des parents

CHRONIQUE / Je n’avais pas abordé à dessein la question des parents quand je vous ai parlé lundi des enfants volcans, ceux qui explosent de colère à l’école.

Même à sept, huit ans.

Mais dans les échanges que j’ai eus avec les profs et les éducatrices, le sujet est revenu chaque fois quand on arrivait aux solutions qu’il faut mettre en place pour que l’élève arrête de cracher, de frapper, de proférer des menaces de mort. Ça ressemble toujours à «ça dépend si les parents collaborent. Ou pas».

Il y a dans ce «ou pas» une grosse partie du problème.

Il y a des parents qui trouvent que l’école exagère, que leur enfant ne peut pas être si pire que ça. 

Et il y a des parents qui s’en foutent.

De l’école.

De leur enfant.

J’ai déjà raconté dans le livre que j’ai écrit sur les profs, l’histoire de cette mère qui ne signait jamais les travaux de son enfant. L’enseignante avait suggéré à l’élève de déposer le cahier sur son oreiller avec un crayon. Quand l’enfant s’est levé, le cahier était sur la table de chevet.

La mère l’avait tassé sans le signer.

Il y avait aussi ce père qui disjonctait, qui piquait de saintes colères, qui détruisaient les livres d’école tant et si bien que la prof a fini par dire à son élève de ne plus rien apporter à la maison.

Cette prof, c’est Caroline Paradis, une bonne amie qui enseigne au primaire depuis plus de 20 ans et qui en a vu de toutes les couleurs. Je l’appelle à l’occasion pour valider les histoires que j’entends. Je l’ai fait mercredi pour parler des enfants volcans, surtout de leurs parents.

Les tout-petits qui explosent en classe, elle en a eu.

Comme bien des profs. Je pourrais dire tous les profs et je ne me tromperais peut-être pas, je vais me garder une marge d’erreur.

Et chaque fois, elle a eu à rencontrer les parents pour leur dire que leur enfant pétait les plombs quand il n’était pas content. Comme ce petit garçon de troisième année qui frappait les autres élèves comme ça, sans avertissement. «Il frappait sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt... On s’est demandé pourquoi, on a rencontré l’enfant, et on a appris qu’il était abusé par le chum de sa mère.»

La mère a nié, la DPJ est intervenue, l’enfant est allé vivre chez son père. 

«Et parfois, ils nient parce qu’ils ne veulent pas nous dire ce qui se passe à la maison. Ils disent : “C’est personnel.”»

Dans le sens de «c’est pas de tes affaires».

Des fois, c’est beaucoup plus simple que ça, les parents nient parce qu’ils sont convaincus que leur enfant est parfait. Surtout quand il a de bonnes notes. «Ils nous disent : “Ben voyons... Ça ne se peut pas, il n’a jamais fait ça.” Et quand on gratte un peu, quand on va voir les années avant, on se rend compte que c’est déjà arrivé.»

Un classique.

Comme cette mère, dont le fils, premier de classe, faisait trembler les autres élèves. «La mère a nié tant qu’elle a pu, elle me détestait, elle ne croyait pas ce que je disais. Et nous, on le voyait qu’il intimidait... Finalement, il a fallu que le CLSC s’en mêle, qu’on ait une rencontre avec eux pour qu’elle ouvre les yeux.»

Certains laissent traîner le problème jusqu’au secondaire. 

«Il est trop tard.»

Heureusement, selon Caroline, ce genre de parents est l’exception plus que la règle. «Je dirais sur 20, il y en a un ou deux parents qui ne collaborent pas. Des fois, quand il y a des gardes partagées, on a un parent qui collabore, l’autre pas. Il y en a qui se contredisent parfois...»

Et, dans certaines familles, l’enfant a le beau rôle, ou il se le donne. Il ment, fait passer la prof pour une conne et les parents le croient. 

Les enfants rois.

Caroline en a vu, de ces parents qui croient de façon systématique la version de leur enfant. «Les parents qui collaborent le moins, c’est avec les enfants qui mentent le plus. Il y a des parents qui ne sont pas prêts à accepter la réalité et qui ferment les yeux. C’est plus facile de mettre ça sur le dos de l’école. Mais nous, on veut juste aider.»

Il y en a qui abdiquent totalement. «Il y a des parents qui n’ont pas de ressources, qui ne savent pas quoi faire et qui lâchent prise complètement. Ils laissent faire, ils laissent l’enfant faire ce qu’il veut. Il y a des familles où ce sont les enfants qui mènent à la maison. Ça, c’est clair.»

Chronique

Josiane ne sourira plus

CHRONIQUE / Catherine était devant moi, mais elle n’était pas avec moi. Contrairement à son habitude, elle avait déposé son cellulaire sur la table de la cuisine, à côté de sa main, elle le consultait chaque minute.

Elle s’en était excusée. «Je pense juste à elle.»

Elle, c’est son amie Josiane Arguin, elle s’était volatilisée depuis deux semaines déjà, personne n’avait eu de ses nouvelles depuis le 1er septembre. «D’habitude, quand elle est dans le trouble, elle m’écrit. Elle vient chez nous le temps de se replacer, elle me raconte tout.»

Son silence était louche.

Et lourd.

Josiane n’avait pas l’habitude de disparaître sans donner de nouvelles, Catherine craignait le pire, mais elle ne comprenait pas tout à fait. C’est que Josiane semblait aller mieux ces derniers temps, le ciel semblait moins orageux qu’il l’avait déjà été. Elle avait le don, parfois, de se mettre dans le trouble.

Elle relevait la tête, chaque fois.

Catherine a été au cégep avec Josiane, elles s’étaient liées d’amitié, elles s’étaient perdues de vue pendant un certain temps et elles s’étaient retrouvées. «C’était tellement une bonne personne.» Josiane était partie faire sa vie à Montréal, elle revenait à Québec de temps en temps pour voir sa famille.

Quand Catherine a appris que Josiane avait disparu, elle a envoyé un message sur Messenger à son chum, Simon Brind’Amour. Elle a hésité avant de le faire, ne voulait pas s’immiscer dans sa vie. 

Elle n’a jamais eu de réponse.

Catherine a partagé tant qu’elle a pu l’avis de disparition rendu public par la police de Montréal le 19 septembre, elle nous avait demandé, nous ses amis, de partager aussi, pour qu’on la retrouve au plus vite. Pour au moins savoir ce qui s’était passé. Catherine, et les proches de Josiane, étaient hantés par cette idée de ne pas savoir.

Et là, on a une piste.

Josiane ne serait jamais partie de chez elle le matin du 1er septembre, comme l’avait raconté Simon, qui a été arrêté vendredi avant d’être accusé de meurtre au deuxième degré et d’outrage à un cadavre. Au corps de Josiane. Selon les informations qui ont filtré, le couple se serait disputé pour une question d’argent.

Simon l’aurait frappée avec un objet.

À mort.

Il l’aurait jetée aux ordures.

Il a signalé sa disparition aux policiers deux semaines plus tard, il a participé aux recherches, il a même hébergé des membres de la famille de Josiane dans leur maison de l’avenue d’Anvers dans Parc-Extension, celle-là même où il l’aurait tuée. 

Sur la page Facebook de Simon Brind’amour, on peut toujours voir le statut du 10 août 2017, «en couple avec Josiane Arguin».

La sœur de Simon a partagé trois fois l’avis de recherche de Josiane dans les jours suivant le signalement, elle a demandé à ses proches d’ouvrir l’œil pour retrouver la blonde de son frère. Simon ne l’aurait pas fait. Pendant que ses proches et ceux de Josiane multipliaient les appels à tous, il serait resté coi.

La semaine dernière, les policiers ont concentré leurs recherches à la résidence de l’avenue D’Angers.

Puis ils sont allés arrêter Simon à son travail.

Catherine a eu quelques échanges avec son amie au cours de l’année, Josiane ne lui a pas parlé beaucoup de Simon, peut-être parce qu’il n’y avait rien à dire ou parce qu’elle préférait ne pas en parler. Elle lui a dit, tout au plus, que c’était un gars bien ordinaire, sans histoire. 

C’est ce que les voisins disaient aussi.

Il y a quelque chose de terrifiant quand l’horreur vient de l’ordinaire. D’un banal homme de 37 ans, père de trois enfants, qui aurait pris la vie de celle qu’il disait aimer et qui, pour continuer à vivre la sienne comme si de rien n’était, aurait fait disparaître le corps et récuré le sang.

Qui aurait, jour après jour, joué le rôle de l’amoureux éploré.

Catherine, comme tous ceux qui connaissaient Josiane, n’aurait jamais pu imaginer une histoire aussi horrible. Ils ont pensé, comme le laissait présager le récit de Simon, qu’elle avait commis l’irréparable. Ou qu’elle s’était retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment avec de mauvaises personnes.

Jamais ça.

Depuis l’arrestation de Simon Brind’Amour, des voix se lèvent encore pour dénoncer la violence conjugale. Encore. Josiane, 34 ans, n’est plus. Pour elle, on voit circuler sur Facebook un bouquet de poings brandis contre cette violence qui ne cesse de faire des victimes innocentes.

Simon Brind’Amour, lui, doit revenir en cour le 3 décembre, il devra faire face aux accusations qui pèsent contre lui.

Il devra faire face à la justice.

Et à lui-même.

Chronique

Ces tout-petits qui explosent

CHRONIQUE / «L’élève a pris une bouteille, l’a brisée, a pris un morceau de verre et a couru après l’adulte en lui criant : “Je vais te tuer!”»

La scène s’est déroulée dans une école primaire.

L’enfant n’avait pas huit ans.

Isabelle Larouche représente les employés de soutien de la commission scolaire des Découvreurs, elle constate depuis quelques années que «la clientèle s’alourdit», entendre par là que les élèves qui ont de sérieux problèmes de comportement sont plus nombreux qu’avant.

Et les services qui sont donnés en classe ne suivent pas nécessairement au service de garde, comme si l’élève n’avait plus de problèmes quand il passe du prof à l’éducatrice. «Les enveloppes sont attribuées en silos. J’ai été témoin de plusieurs événements, des élèves qui mordent, qui lancent des choses, qui frappent. Même chez des tout-petits.»

En maternelle, en première année.

La commission scolaire est au courant et offre un bon soutien, dans la mesure du possible. «Nous, on est chanceux, on a de bonnes relations avec la commission scolaire. On est capables de s’asseoir et de se parler pour trouver des solutions. On a un intérêt commun : les enfants.»

À certains endroits, il y a des manchons pour limiter les dommages des morsures. À un autre endroit, il a fallu improviser un local d’isolement.

Isabelle Larouche a compilé les incidents violents déclarés à la commission entre juillet 2017 et septembre 2018, une année scolaire à quelques semaines près. «Pour 870 employés de soutien, on a 105 incidents déclarés. Et c’est seulement la violence déclarée, on sait que les éducatrices ne déclarent pas tout le temps.»

On les encourage à le faire, mais le temps manque parfois pour remplir la paperasse. «Les gens passent à autre chose.»

Les gestes posés sont nombreux. «Ça va des coups de poing, des coups de pied, de cracher au visage, des morsures, de se faire lancer des objets par la tête, de se faire mordre, de se faire pousser. L’an passé, il y en a eu trois qui ont eu des commotions cérébrales, et une cette année.»

Les gestes des enfants posés à l’endroit des adultes laissent parfois des marques, et pas seulement physiques. «J’ai quelqu’un qui a été mordu au sang, il a dû prendre des antibiotiques. Et il y a aussi les dommages psychologiques, il y en a qui ne veulent plus rentrer...»

Ils partent, baissent les bras, au bout du rouleau.

Isabelle Larouche n’a pas de baguette magique, mais elle constate que la pénurie actuelle de personnel dans les services de garde est aggravée par cette réalité dont on ne parle pas vraiment. «L’idée d’en parler, ce n’est pas de faire peur. C’est de nommer les choses, de se demander qu’est-ce qu’on fait?»

Elle pose la question taboue. «L’obligation de scolariser tous les enfants devrait-elle être remise en question? Quand il y a un enfant qui ne fonctionne pas du tout et qui se désorganise constamment, est-ce qu’il n’y aurait pas un milieu qui serait plus adapté pour lui?»

Elle constate que, dans une classe ou dans un groupe de service de garde, «c’est l’enfer pour tout le monde. Et pour l’enfant aussi.»

À la commission scolaire de la Capitale-Nationale, les données compilées par le Comité de santé et de sécurité au travail ne semblent pas faire état d’une augmentation des cas de violence d’enfants envers des adultes. Au cours des 12 derniers mois, sur 1180 rapports d’incidents, 23 ont trait à cette réalité, soit moins de 2 %.

Cela dit, la commission a mis en place au cours des années des solutions pour diriger certains élèves dans des endroits plus adaptés pour eux. Dans le cas des enfants autistes qui n’arrivent pas du tout à fonctionner dans une classe régulière, ils peuvent être transférés dans une classe de «petits princes».

Trois écoles offrent ce service.

Il y a aussi le programme qu’on appelle «L’intersection», exclusivement pour les élèves du premier cycle du primaire, en première et en deuxième année, qui ont de très grands troubles de comportement. Des jeunes de sept et huit ans. Le programme est offert par une seule école, l’élève y est envoyé pendant deux semaines puis il réintègre graduellement son ancienne école, pendant un minimum de 20 semaines.

Un retour progressif, en somme, selon les progrès effectués.

Ou non.

Dans le cas de cet élève qui avait couru après l’éducatrice en la menaçant de la tuer, Isabelle avait fait lire son dossier à une technicienne en éducation spécialisée, en protégeant évidemment son identité. «Elle a lu le dossier, ce que cet enfant faisait, elle était convaincue que c’était un élève du secondaire.»

Isabelle espère que des solutions seront trouvées, et appliquées, pour le bien de tous. «Quand il y a un événement entre deux élèves, on agit sur-le-champ, mais quand c’est avec un adulte, c’est plus délicat, la capacité d’intervention est moins grande. S’il fallait qu’il arrive quelque chose...»

Mylène Moisan

Madeleine aurait pu rester à Cancún

CHRONIQUE / C’est comme ça, on aime les chiffres ronds, on se dit à 30 ans je vais faire ceci et à 40 cela. Et on passe tout droit. Pas Madeleine Bousquet.

La dame n’est pas du genre à se projeter dans le temps. Et c’est à 61 ans, pas 60, qu’elle a décidé qu’elle en avait assez de faire de la programmation informatique. Elle faisait ça depuis plus de 20 ans, entre autres avec l’archaïque langage Cobol, créé en 1959, encore utilisé à certains endroits.

Dans la fonction publique québécoise, notamment.

Le déclic s’est fait au retour de ses vacances des Fêtes. «Quand je suis revenue au bureau en janvier, je me suis dit «ça fera».»

Elle a pris sa retraite en mars.

Et pour ses 61 ans, qu’elle a fêtés en septembre, elle a eu l’idée de partir en vacances au chaud, elle a pris un billet pour Cancún au Mexique. Jusque-là, vous vous demandez pourquoi je vous parle de Madeleine, une retraitée dans la soixantaine qui se pousse dans le sud pour échapper à l’hiver.

Madeleine n’est pas restée à Cancún.

Elle a pris l’avion le 27 septembre avec sa bécane, avec laquelle elle aimait bien arpenter les routes du Québec, et elle a décidé de traverser l’Amérique centrale jusqu’au canal de Panama. Elle se donne trois mois, mais ça pourrait être plus. «J’ai dit à mes [quatre] enfants que je pensais être revenue pour Noël, mais ça peut être après. Tant qu’à être là, je vais vivre ce que j’ai à vivre.»

Ça donne environ 3000 kilomètres.

En un mois, elle a parcouru un peu plus de 1000 kilomètres, lentement mais sûrement, environ une trentaine par jour. Elle raconte ses journées dans un blogue qui n’a pas de titre, juste son nom et le dessin d’une femme à vélo. Elle ne s’est pas vraiment entraînée pour l’aventure, pas tellement préparée non plus, elle va à son rythme. Elle finit certaines côtes à pied à côté de son vélo et c’est très bien comme ça.

Ce n’est pas une athlète.

Je lui ai parlé jeudi soir, elle était au Guatemala, à Quezaltepeque, à 30 kilomètres de la frontière avec le Salvador. Quand elle est arrivée dans ce hameau de 15 000 habitants, elle a eu envie de s’arrêter, et elle s’est arrêtée. Elle fonctionne comme ça. À l’inverse, elle voulait aller à Guatemala City, mais elle a changé d’idée.

«J’y vais au feeling. Je fonctionne au jour le jour. J’ai décidé de m’arrêter ici [à Quezaltepeque] et ça m’a permis d’assister à la fête des Morts. Depuis quelques jours, je voyais les gens acheter des fleurs et là, aujourd’hui [le 1er novembre], les gens fêtent leurs morts. Ils vont au cimetière, il y en a qui font des pique-niques, c’est joyeux, plein de couleurs et de fleurs. C’est très différent de chez nous...»

Elle s’assoit et elle observe.

Quand elle est débarquée à Cancún, elle ne parlait à peu près pas espagnol, elle s’est arrêtée une semaine à Flores au Guatemala pour suivre des cours. «Ici, dans le sud, je ne comprends plus rien, l’accent est vraiment différent...» Elle arrive quand même à se faire comprendre, pour le minimum.

Elle compte suivre d’autres cours au Nicaragua.

Elle aurait bien pu se laisser arrêter par ça, parce qu’elle ne parlait pas la langue, elle s’est dit qu’elle se débrouillerait.

Et elle se débrouille.

Même chose pour les petits hôtels où elle dort, les endroits où elle s’arrête pour se sustenter. Elle ne se méfie plus des cantines de fortune en bord de route, où le poulet attend au soleil d’être cuit, et où il attend au soleil après avoir été cuit. «Je dors n’importe où, je mange n’importe quoi.»

Elle vit avec environ 50 $ par jour. Jusqu’ici, elle a eu quelques crevaisons, aucun ennui de santé.

Des gens qu’elle croise s’étonnent de voir une femme seule traverser leur pays à vélo, ils lui disent de faire attention. Elle aurait pu s’arrêter à ça aussi, à ce qu’on en dit dans les journaux. «S’il est pour arriver quelque chose, ça va arriver. Je n’ai pas l’air riche et je ne suis pas blonde aux yeux bleus! La plupart des gens sont gentils.»

Comme le 28 octobre, en franchissant son 1000e kilomètre. Après avoir monté 1,5 kilomètre à pied, elle descendait une côte à vive allure les deux mains sur les freins. Une camionnette s’est arrêtée, Madeleine a ralenti, le passager lui a tendu une boîte avec six pâtisseries.

Elle s’est arrêtée sur le côté de la route pour en manger une.

C’est comme ça qu’elle a fêté.

Mardi, elle a écrit son blogue dans la quiétude de Gualan, patelin de 2000 âmes. «Ce matin le temps s’arrête. Je me sens bien ici avec ma belle grande serviette rayée, un lit confortable, une belle piscine, de l’ombre à volonté, des cocotiers dont les feuilles se font caresser par le vent. Je choisis de rester une journée de plus dans ce coin de paradis.»

Elle a repris son vélo le lendemain.

Elle a tout son temps, enfin. Plus d’horaire, qu’une route en avant, qu’elle veut suivre jusqu’au canal de Panama. Elle s’arrête là «parce que la route s’arrête là.»

Aussi simple que ça.

Chronique

Services de garde: de belles idées

CHRONIQUE / Quand j’entends parler des maternelles quatre ans, ça me fait curieusement penser au deuxième bain en CHSLD.

Une belle idée.

Je me souviens du jour où l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a annoncé fièrement le deuxième bain — après avoir martelé pendant deux ans qu’un bain par semaine suffisait amplement — avec même un budget de 36 millions $ pour embaucher 600 préposés de plus.

Même s’il en manquait déjà des centaines.

C’était en septembre l’an passé, j’avais reçu des courriels et on ne me parlait même pas de la pénurie de personnel déjà criante, qui mettait déjà à mal la faisabilité de cette belle promesse. Ça allait de soi, encore fallait-il être capable de donner un bain par semaine avant d’en promettre un deuxième.

On m’a parlé de réservoirs d’eau chaude. Dans certains CHSLD plus vétustes, la capacité de production d’eau chaude est un problème.

Pour un seul bain.

On m’a parlé de baignoires. C’est bien beau promettre un bain de plus, encore faut-il avoir assez de salles de bain. D’un point de vue purement pratico-pratique, on m’a dit que, à certains endroits, le nombre de baignoires suffisait à peine pour un bain, qu’il faudrait alors en donner la nuit.

Évidemment, on ne fait pas ça.

Samedi, je vous ai parlé des services de garde dans les écoles, où on s’arrache déjà les cheveux pour trouver des éducatrices, où on triche sur les ratios, parfois plus du double que ce que permet la loi. Une personne responsable d’un service de garde m’avait exposé le casse-tête quotidien pour combler les absences en jonglant avec les groupes, le personnel et les ratios.

Quand je lui ai demandé son avis sur les maternelles quatre ans, j’ai eu droit à un grand éclat de rire. 

Puis, ces mots. «C’est une belle idée.»

Je ne suis même pas si convaincue que ce soit une si belle idée, je suis plutôt de ceux qui penchent vers plus de CPE, qui ont des ratios plus petits, qui offrent un bon repas le midi et qui sont ouverts à l’année. Si tous les petits Québécois commencent l’école à quatre ans, y aura-t-il suffisamment de places — et de moniteurs — en camps de jour pour les accueillir pendant l’été?

A-t-on pensé à ça?

Comme après l’annonce du deuxième bain, j’ai eu droit à des courriels de gens qui travaillent dans les services de garde, d’un peu partout, jusqu’en Outaouais. Le constat est le même, on s’arrache les cheveux aux quatre coins du Québec pour arriver à trouver des éducateurs et des éducatrices.

Et, tous les jours, des absences ne sont pas comblées. Dans ma chronique de samedi, Nathalie Boisvert, attachée d’administration de la commission scolaire des Découvreurs, confirmait qu’il y avait un manque à gagner quotidien, entre 15 et 20 remplacements n’étaient pas attribués.

Une responsable de service de garde dans cette même commission scolaire m’a écrit pour me dire que ça frôle parfois la trentaine.

On m’a parlé des autres employés de soutien des écoles, les professionnels, les concierges, les chauffeurs d’autobus, les secrétaires. On a même de la difficulté à trouver des suppléants pour les enseignants qui prennent congé et qui ne peuvent parfois plus prendre congé quand ils en ont besoin.

L’école tient par la peau des dents.

J’ai eu droit au cri du cœur d’éducatrices qui sont déjà essoufflées. «Je suis éducatrice depuis 10 ans en milieu scolaire et cette année, c’est une année où je remets ma carrière en question! Je me sens incompétente de ne pas être capable de gérer les 25-27 élèves qu’on me confie... Gérer et répondre à leurs besoins.»

Dans la loi, le ratio maximum est de 20.

En plus du roulement de personnel, qui vient en ajouter une couche. «Je crois que les parents n’y voient que du feu. Mais, les enfants sont à risques, les employés en place sont à risque... Nous arrivons au mois de novembre et la fatigue mentale se fait déjà sentir sur la moitié de l’équipe!»

Ça va être beau tantôt.

Il y a aussi, bêtement, la question des locaux. C’est bien beau d’accueillir plus d’élèves, encore faut-il les mettre quelque part. Dans un monde idéal, les élèves ont une classe et un local pour le service de garde. Mais, quand le nombre d’élèves augmente, on laisse faire l’idéal et on fait des classes.

Dans certaines écoles, il n’y a déjà plus de locaux attitrés au service de garde, les élèves passent la journée dans leur classe.

On les mettra où, les maternelles quatre ans?