Chronique

En direct des îles: sais-tu brocher?

CHRONIQUE / Ça tricotait depuis une bonne «traille» déjà quand Adrienne s’est pointée, du haut de ses 94 ans, elle a vu que j’avais les mains vides. «Sais-tu brocher?»

Je lui ai répondu, sachant que j’allais la décevoir un peu, «j’ai déjà broché, je ne broche plus». Le tricot fait partie de mes souvenirs d’enfance, j’ai déjà «broché» des vêtements pour mes Barbie.

C’est ma mère qui m’a appris.

J’étais assise à côté de Fabienne, 81 ans, qui «brochait» sur un méchant temps, elle se faisait aller les broches en un mouvement régulier, la laine valsant entre ses doigts. Un point régulier, des mailles tout à l’endroit, elle aurait pu suivre le patron des pochettes de lavande les yeux fermés.

Adrienne est passée faire son tour même si elle ne tricote plus, une vilaine fracture au poignet droit l’empêche de manier la broche. N’empêche, dans le vent froid et le crachin de ce début d’après-midi, elle est venue faire son tour, pour soutenir le moral de la petite troupe de tricoteuses.

Et pour partager ses souvenirs du temps où il n’y avait pas de magasins aux îles, quand l’archipel était littéralement coupé du reste du monde. «Dans ce temps-là, je brochais toute, toute, toute. Je brochais les mitaines, les bas, le linge. Je faisais même des sous-vêtements brochés!»

Bonjour le confort.

C’était l’époque où les Madelinots ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour subvenir à leurs besoins, ils ont d’ailleurs cultivé la terre jusque dans les années 1950, lors des premiers approvisionnements venus de l’extérieur. Depuis, il pousse sur les terres arables des maisons plutôt que des légumes.

Il y en avait 1863 en 1981, 5504 en 2008.

Et ça pousse encore.

Adrienne et Fabienne ont vu leurs îles changer, elles ne vivent pas dans le passé, elles en perpétuent les traditions. Elles font partie des Fermières de Bassin, sur l’île du Havre-Aubert, un des plus beaux endroits de l’archipel. Quand on suit le chemin qui longe les caps, on fait le «tour du canyon».

Je les ai rencontrées au quatrième Tricothon des îles, un rendez-vous sans prétention organisé sur la Grave, classé site patrimonial en 1983, là où les premiers Madelinots se sont établis après l’ouverture, en 1765, d’un tout premier poste de pêche et de chasse aux morses.

Les morses ont depuis disparu.

Le Tricothon est né sur le banc de parc à côté de la charmante boutique Le Portique, la propriétaire Emmanuelle Doyon jasait avec le gars à côté d’elle, elle cherchait une cause à aider. Le gars, c’était Hugues Poirier, chef de l’unité psychiatrique aux îles, Emmanuelle venait de trouver sa cause.

Et c’est comme ça depuis quatre ans, les gens qui le veulent passent quelques heures à «brocher» à côté de la boutique d’Emmanuelle, on vend la production à la fin de la journée, où on procède aussi au tirage d’un prix.

Et où on jase.

Pour Hugues, le Tricothon est plus qu’une activité de financement, c’est une occasion de faire tomber les préjugés. Il y a parmi les tricoteurs des patients — Hugues préfère parler de personnes ayant eu un vécu expérientiel en santé mentale — qui se fondent aux autres, qui tricotent simplement.

Comme dans le groupe de marche, où ils sont des marcheurs.

Si les îles ne font pas exception du reste de la province pour les listes d’attente en santé mentale, on a décidé ici de faire les choses autrement, en misant sur la psychiatrie citoyenne, où la communauté est un prolongement de l’hôpital, un terrain d’atterrissage après une période de turbulence.

Et ça marche.

«On a commencé ça il y a quatre ou cinq ans. On part de ce que la personne souhaite, pas de ce que le ministère dit. On demande aux gens «as-tu un rêve?» et on part de ça, et les projets sont portés par l’administration, par la famille, par la communauté. Si t’as rocké une période dans ta vie, on va te porter pour que tu retrouves ta dignité, pour que tu lèves la tête. Soigner quelqu’un, ce n’est pas juste dans le bureau du psychiatre, c’est pas juste avec des médicaments.»

Il faut aussi deux choses, «se sentir utile, être aimé».

Hugues m’a raconté l’histoire de cet homme, qui avait abdiqué. «C’était pour notre souper spaghetti, je lui avais demandé s’il voulait venir aider pour le service. Il m’avait répondu “tu sais, moi, je ne travaillerai plus”. J’ai insisté, il est venu et il l’a fait. Après, il m’a dit “je vais pouvoir retravailler”…»

Il aurait pu dire revivre.

Chronique

En direct des îles: l’éducation, c’est «mettre debout»

CHRONIQUE / Amabilis Deveau, toute petite, était fascinée par ces jeunes religieuses venues «de l’extérieur» pour enseigner à Bassin, tout au sud des Îles, un peu comme le bout du monde. «Elles étaient toutes de bonne humeur, toutes heureuses. Je me suis dit que moi aussi je serais capable de faire ça.»

Elle a fait les deux, sœur et enseignante.

Mais pour ça, elle a dû quitter ses Îles, d’abord pour faire son noviciat avec la congrégation Notre-Dame à Québec, puis partout on a eu besoin d’elle. «J’ai enseigné à Québec, à Montréal, au Nouveau-Brunswick, à Caraquet», puis à Saint-Louis-de-Kent, berceau du drapeau acadien, il y a été créé et brodé en 1884.

Tout allait bien, elle a eu l’idée d’aller à l’université pour se perfectionner, mais à cause d’un formulaire oublié, elle s’est retrouvée le bec à l’eau.

Puis, au Honduras.

C’était en 1971. «Ils cherchaient des missionnaires. J’étais avec des gens qui s’étaient installés sur un terrain, ils n’avaient rien du tout. On a réussi à mettre l’eau, on a rénové 100 maisons. On mettait des planchers de béton, un toit de tôle. Je ne me souviens pas du montant que ça coûtait, mais on demandait aux gens d’en payer la moitié. Il ne faut pas que ce soit donné, sinon les gens n’apprécient pas.»

Ils ont fondé une école, un jardin d’enfants.

Ils sont encore là.

Elle a passé 17 ans là avant d’être envoyée au Guatemala, où elle a littéralement donné naissance à des femmes. «On est allé voir le maire du village et on lui a dit : “Écoute Mario, ça n’a pas de bon sens, te rendes-tu compte que les femmes ici ne sont rien, elles n’ont pas d’identité, aucune valeur?”»

Mario a allumé, les femmes ont eu des cartes d’identité. «À partir de là, elles étaient des personnes, elles pouvaient se marier. On a célébré 20 mariages ce jour-là, je peux vous dire que c’était la fête au village. On avait fait un gros chaudron de soupe au poulet, des tortillas pour tout le monde. Je m’en souviendrai toujours…»

C’est ce jour-là qu’elle a appris que sa mère était décédée, à son retour au presbytère.

Bien loin de Bassin.

Elle a ensuite pris le chemin du Salvador, où l’archevêque Oscar Romero a été assassiné en 1980. «J’étais la seule Québécoise. Un jour, des soldats sont venus fouiller ma maison, pendant cinq heures de temps, ils cherchaient des armes.» Ils n’ont pas trouvé les livres de Romero cachés dans l’entretoit.

Elle y est restée huit ans. «On était installées dans une communauté très pauvre, je travaillais avec les jeunes, avec le monde. Je te le dis sincèrement, j’aime être avec le monde. On faisait de l’éducation, on essayait de leur montrer qu’ils sont capables de faire des choses. L’éducation, c’est mettre les gens debout.»

Elle en a redressé une gang.

Elle est revenue au Québec en 2000, d’abord à Montréal pendant sept années où elle travaillait avec la communauté latino, «il n’y a pas beaucoup de religieuses qui parlaient espagnol». 

Puis, en 2007, elle est revenue chez elle. «Les Îles me manquaient…»

Sœur Amabilis n’est pas vraiment revenue chez elle. Elle aurait bien pu s’installer à Bassin, revenir à l’endroit où elle est née, première d’une famille de onze. «Il y avait déjà des religieuses à Bassin, il y en avait à Cap-aux-Meules [l’île centrale]. Mais il n’y en avait pas ici.»

Ici, c’est Grande-Entrée, à l’autre bout de l’archipel.

«Je ne connaissais personne. Je suis allée rencontrer les gens un à un, je suis allée cogner à leur porte. Je leur disais : je suis Amabilis Deveau, la sœur D’Améla et de Fernande, la femme de Paul Gallant…»

Ils la replaçaient. 

Elle leur disait qu’elle était là pour eux, simplement. Depuis une dizaine d’années, elle s’occupe de la paroisse, elle célèbre les baptêmes, c’est elle qui était au cœur de la campagne de reconstruction de l’église qui a flambé il y a cinq ans. Elle passe du temps avec les personnes âgées au centre de jour, avec les jeunes «qui ont besoin d’une oreille», qui n’ont parfois personne à qui se confier. 

L’an passé, elle a invité à luncher la cinquantaine de travailleurs mexicains venus en renforts pour la pêche. 

Elle habite en face de l’école, sur le chemin de l’Église. «Ils m’invitent parfois, lorsqu’il y a des activités. Je me suis impliquée cette année dans le projet Les héritiers, ce sont des aînés qui ont montré aux jeunes des jeux de dans leur temps, des danses qu’ils faisaient. Parce que l’éducation, ce n’est pas juste à l’école.»

Sœur Amabilis est toujours là quand quelqu’un a besoin d’elle, et elle fait ce qu’elle a toujours fait, écouter, aider. Que ce soit un jeune, une personne seule ou avec des problèmes de santé mentale, elle essaye de les mettre debout.

Et debout, on peut avancer.

Chronique

En direct des îles: l’île à Tiguidou

CHRONIQUE / Ainsi s’est achevée la 144e saison de pêche au homard lundi dernier, comme un fondu au noir, après 64 jours. Moins deux jours où la mer n’a pas voulu.

Contrairement à l’ouverture de la pêche où les Madelinots se rassemblent à l’aube sur les quais pour voir partir les 325 homardiers de l’archipel, la fin de la saison se fait discrètement, sans cérémonie, chacun revenant au port une dernière fois, déchargeant les cages.

On en voit des remorques pleines sur les routes, on sait que la pêche est finie. 

On le sait aussi parce que la vie reprend, surtout à Grande-Entrée, qui a été nommée capitale québécoise du homard en 1994, où se tient chaque année le Festival du homard, pour marquer la fin. C’est là où vit presque le tiers des homardiers des Îles, où se font environ la moitié des prises.

Ghislain Langford en est à sa quarantième saison.

«Au moins.»

Si vous le cherchez aux Îles, demandez Tiguidou, tout le monde le connaît comme ça. C’est comme ça qu’il s’est présenté quand je suis débarquée jeudi chez lui, où lui et une armée de maringouins m’attendaient de pied ferme.

— Pourquoi est-ce qu’on appelle Tiguidou?

— Parce que je suis le gars pour embarquer dans toute!

Ça donne le ton.

Tiguidou, donc, vient de finir sa saison de pêche, neuf semaines à se lever à l’aube, même avant, à ramener du homard tant qu’il y en a. «J’ai commencé à 13, 14 ans, j’ai lâché l’école.» Les trois, quatre premières années, «j’ai vomi tout ce que j’avais dans le corps», comme bien d’autres pêcheurs, qui doivent faire avec le mal de mer. «Tu t’encourages les uns sur les autres. Tu vois ton voisin qui toffe, tu toffes toi aussi.»

Il s’est fait dire de manger du chocolat, une orange. «C’était des histoires de pêcheurs. Le truc, c’est de ne pas avoir l’estomac vide, ni trop bourré.»

Les biscuits soda? «Ça aide un peu.»

Propriétaire de bateau pendant 20 ans, Tiguidou a vendu son permis en 2013, il travaille pour un capitaine depuis. Il n’en revient pas de la quantité de homards pêchés chaque année. «Dans le temps, on faisait 18 000, 20 000, 25 000 livres [par bateau pour la saison] et là, il y en a qui font 50 000!»

Et ce même si le nombre de cages permises pour chaque bateau est passé cette année de 300 à 273.

Les chiffres ne sont pas encore confirmés pour la saison 2019, mais on s’attend à un nouveau record, plus de 11 millions de livres, une augmentation de 10 % par rapport à l’an dernier, où on avait battu le record établi l’année d’avant. «Le homard, c’est un crustacé qui cherche à se cacher. Mais depuis quatre ans environ, il est rendu sur le sable… c’est un phénomène que je n’ai jamais vu avant.»

On dit que le homard du Maine monte vers ici.

L’eau qui réchauffe.

Sa maison a pignon sur mer, il voit le paysage changer devant lui d’année en année, les tempêtes de l’hiver passé ont particulièrement écorché l’horizon. «Là-bas, ça a été mangé de 700-800 pieds…»

Les Îles rétrécissent toujours un peu plus.

Tiguidou a devant chez lui une île qui n’est sur aucune carte, «elle a été faite en 1981 parce que le passage n’était pas assez profond pour que les bateaux se rendent à la mine». La mine Seleine, en activité depuis 1982, est la seule mine de sel au Québec, c’est là d’où vient le sel qu’on épand sur nos routes.

On en extrait plus de 1,3 million de tonnes métriques par an.

Ça fait du sel.

Et ça fait une île, qui n’était au début qu’un tas de sable. «Je l’ai vue changer au fil des années. Les oiseaux sont allés, ils ont apporté les graines, il y a des fraises maintenant. La vie s’y est installée.»

— Comment elle s’appelle?

— L’île à Tiguidou.

— Pourquoi?

— Parce que j’ai été le premier à y camper.

Tout simplement.

Il a commencé à y pêcher des palourdes, il jure qu’elles sont meilleures qu’ailleurs «parce que c’est du sable blanc» qui a été dragué là. «Les coques viennent d’arriver…» Mye de son vrai nom, ce qu’on appelle ici la coque est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, qu’on extirpe du sable à marée basse.

Aussi laid que bon.

Maintenant que la pêche est finie, «Ghislain à Hubert à Gérard à Hubert à William» prend le temps de profiter de la vie, il a un certain talent pour ça. Il y a toujours quelqu’un qui débarque chez lui pour boire une Black, pour passer la veillée. Il y a de bonnes chances qu’à un moment donné dans la soirée, il sorte ses cuillères.

Il en joue même sur du disco. 

Il aime tellement le monde qu’il a acheté le terrain à côté du sien pour aménager un camping au travers des arbres rabougris, n’importe qui peut aller planter sa tente gratis. Il a installé des chaises, des pits à feu, il y a même planté le sapin de Noël qu’il avait décoré cet hiver pour sa petite-fille. 

«J’ai fait ça juste pour faire des connaissances, pour jaser. Je suis comme mon père pour ça. C’est peut-être dû au fait qu’on est des insulaires.»

Il a quitté ses Îles une fois, il est allé s’installer à Saint-Jérôme après avoir vendu son permis de pêche au homard. Le goût de changer d’air, j’imagine. «Je travaillais dans le paysagement. Je suis resté là une année. Le bruit de l’autoroute, ce n’est pas comme la vague qui vient taper dans la falaise…»

Chronique

En direct des îles: redonner

CHRONIQUE / C’est l’histoire d’un gars qui est tombé en amour avec les Îles-de-la-­Madeleine et qui a eu le goût de faire quelque chose. Je l’ai rencontré à l’ancienne école Marguerite-D’Youville, on a pris deux chaises dans le corridor qu’on a tirées dans le gymnase, à côté du filet de hockey. En toile de fond, le bruit des perceuses.

L’école reprend vie.

«Je suis venu aux îles une première fois en 1999, j’ai adoré. Pour un gars qui vient de l’Abitibi, de voir ça, c’était comme ce qu’on voit dans le sud habituellement. Je me suis dit : “un jour, je vais me construire”, je l’ai fait six ans plus tard. Chaque été, je viens pour un mois, parfois deux…» 

Le gars, c’est Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil.

Et ne cherchez pas Gilles sur une plage ces jours-ci — n’y cherchez pas grand monde, c’est frisquet —, il est à Cap-aux-Meules en arrière du Dépanneur du village, près du gros chapiteau qu’on a monté en fin de semaine passée. Il revient à ses anciennes amours qui ne sont pas si anciennes, en orchestrant un premier festival de cirque.

Comme il l’avait fait en 1982. «Ce qu’on fait ressemble à la fête foraine qu’on avait organisée à Baie-Saint-Paul. Ça a été le point de départ du Cirque du Soleil…»

Et ça tombe bien, il y a aux îles une école de cirque depuis une quinzaine d’années, qui est elle-même une suite logique de la création il y a 25 ans du Cirque Éloize, une troupe madelinienne qui a depuis longtemps fait ses preuves, on lui doit entre autres le dernier spectacle de Fiori, Seul ensemble.

Gilles s’inscrit dans cette suite logique.

Mais avant d’avoir l’idée du festival, il a d’abord donné un coup de main à l’école, sans domicile fixe depuis sa création. «Je suis allé voir le maire [Jonathan Lapierre] et je lui ai demandé s’il y avait un bâtiment inutilisé qui pourrait être rénové pour ça, au lieu d’en construire un nouveau.»

Il y en avait un, l’ancienne école primaire Marguerite-D’Youville, qui n’attendait que d’avoir une nouvelle vie.

Et voilà Gilles qui fait aller ses contacts, qui réunit ses amis. «Je me suis impliqué pour aider l’École de cirque à exister, pour lui donner une maison, un peu comme je l’ai fait au Mexique, à San Pancho de Nayaris, où je passe l’hiver, où j’ai fait le Circo de los niños. Je me fais un devoir de redonner.»

Il m’avait donné rendez-vous à l’école, qui a plus les allures d’un chantier, c’est aussi le quartier général du festival qui aura lieu juste à côté.

On était à trier les costumes, récupérés du Cirque du Soleil.

Gilles ne voit déjà plus l’école primaire, il voit déjà l’École de cirque. Là, les murs qu’on abattra, le plafond qu’on défoncera pour avoir une hauteur de 28 pieds, et à côté des salles d’entraînement plus petites. «Lorsque l’école aura sa maison, ça va lui permettre de se développer, d’aller plus loin. Dans cinq ans, j’aimerais que les îles soient reconnues comme un pôle de cirque en région, qu’il y ait un rayonnement à travers les années, que les gens viennent ici pour se ressourcer.» 

L’homme est habitué de rêver grand. «J’ai quitté le cirque [du Soleil] il y a six ans, mais je n’ai pas laissé mon imagination.»

Ni son talent pour organiser.

Il a imaginé le festival et il s’est arrangé pour que ça marche. Il voulait un chapiteau, il en a trouvé un à Drummundville, l’a acheté et l’a donné. Il a pigé dans ses contacts pour la programmation, a ramené le cirque Éloize aux îles pour ses 25 ans. Il a, surtout, impliqué les Madelinots. «Ce n’est pas le festival de Gilles Ste-Croix, c’est le festival des îles. Pour que ça fonctionne, il faut que les gens se l’approprient.»

Comme Petite-Vallée, en Gaspésie.

Son ami Jean-Pierre Léger, monsieur Saint-Hubert, a aussi sorti son chéquier. «L’idée, lorsque tu fais un projet comme ça, c’est de ne pas te faire haïr. Alors, pour ne pas qu’il y ait de problèmes de stationnements, Jean-Pierre a acheté le terrain derrière l’école, il l’a fait aménager et il l’a donné. Il a aussi fourni les gradins à l’intérieur du chapiteau.»

Jean-Pierre est aussi impliqué dans l’École de cirque, qui aide entre autres des jeunes à raccrocher.

Gilles Ste-Croix ne se contente pas d’imaginer, il a les deux mains dedans. Pendant l’entrevue, son cellulaire sonne. «Allô Martin, je t’avais parlé du fil pour le marteau piqueur, il me faut ça pour demain, pour planter le chapiteau. J’aurais besoin d’à peu près cent pieds.»

Quand je suis repassée le voir quelques jours plus tard, je l’ai trouvé accroupi sous le chapiteau, en train d’installer je-ne-sais-quoi. On dit ici qu’on ne peut pas sortir les îles d’un Madelinot, on ne peut pas plus sortir le cirque de Gilles Ste-Croix, qui y a consacré toute sa vie. 

Et qui y a perdu un fils Olivier dans un accident en montant le spectacle Luzia, le 29 novembre 2016. «Il m’a fallu presque un an et demi avant de pouvoir prendre une certaine distance par rapport à ça. L’automne dernier, je suis allé à San Francisco, sa compagne y travaille toujours pour le cirque. Je suis allé à l’endroit même où Olivier était mort… et j’ai pleuré toute ma peine. J’ai bouclé la boucle.»

Ici, aux îles, un autre de ses fils est venu donner un coup de main à l’école de cirque.

La roue continue de tourner.

Et Gilles, à 70 ans, continue de redonner, parce qu’il peut le faire, et parce qu’il le veut. L’ancien échassier est un semeur, un Monsieur Loyal sans le costume. «Pour que le festival continue d’exister au fil des années, il faut que la communauté soit là. Et c’est ça qui se produit, il y a une énergie, on la sent.»

D’une simple idée, ils en ont fait tout un cirque.

Dans le bon sens.

Vous êtes aux îles du 18 au 22 juillet et vous voulez y aller? www.festivaldecirquedesiles.com

Chronique

D’Istanbul à Havre-aux-Maisons

CHRONIQUE / Les parents de Gil Thériault ont opté pour une valeur sûre quand ils ont reçu leur bru à souper pour la première fois, ils sont allés acheter de beaux homards qui venaient tout juste d’être pêchés, c’était en juin, en plein dans la saison.

Ça n’a pas eu l’effet escompté.

«J’ai failli m’évanouir quand je les ai vu bouger, ils étaient vivants, c’était comme des gros scorpions...»

Ezgi Cakmak — elle préfère Thériault — venait de débarquer d’Istanbul en Turquie où elle et Gil avaient vécu ensemble pendant six mois, où ils s’étaient mariés un mois plus tôt. Elle était ingénieure, a craqué pour ce Canadien qui bourlinguait autour du monde en faisant du couchsurfing, qui a débarqué chez elle pour quelques nuits.

Il a craqué pour elle aussi.

Un coup de foudre.

Sauf qu’en Turquie, ça reste plutôt mal vu de sortir ensemble si on n’est pas mariés, ils ont donc décidé de se marier avec tout ce que ça implique de rituels et de formalités. Par exemple, quand un gars demande la main d’une fille, la fille doit lui faire un café salé et le gars doit le boire devant le père de la fille sans grimacer.

Déjà que Gil n’aimait pas le café.

Et après, le prétendant apporte une boîte de chocolats au père, si le père en mange, c’est oui.

Il en a pris un, du bout des lèvres.

Un mois plus tard, Ezgi et Gil sont partis pour les Îles-de-la-Madeleine. «Mon père allait moins bien, j’ai voulu me rapprocher.» Les nouveaux mariés sont donc débarqués en juin 2009 sur l’île de Havre-aux-Maisons où Gil a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs.

Il est le p’tit dernier.

Le choc a été énorme pour Ezgi, 28 ans, qui vient d’une famille bien établie. «En Turquie, j’étais ingénieure, j’étais quelqu’un et ici, je n’étais personne, j’étais juste Ezgi à Gil.» Et elle ne parlait pas un mot français. «Au début, elle écoutait de la musique turque, elle regardait des émissions turques. Je lui ai dit : “Si tu veux que ça fonctionne, il va falloir que tu apprennes la langue.”»

Elle lui a demandé : «Tu veux que je parte?»

Il a répondu : «Je veux que tu arrives.»

Ça lui a pris environ deux ans pour s’acclimater, elle s’exprime aujourd’hui parfaitement en français, en plus de l’anglais qu’elle parlait déjà. «Quand j’ai appris qu’il y avait une communauté anglophone aux Îles, j’ai demandé aux gens de m’en parler, ils me disaient tous : «C’est un autre monde…”»

Qu’à cela ne tienne, elle a contacté le Conseil des anglophones des Îles, CAMI. «J’ai écrit à la directrice de l’organisme pour lui dire que j’aimerais faire partie de la communauté, on a pris un café.» Elle lui a proposé un poste comme agente de développement touristique, Ezgi avait ce qu’il faut pour l’occuper. 

Ezgi s’est rendu compte que ce n’était pas un autre monde du tout, juste des gens qui parlent une autre langue.

Et qui posent moins de questions.

Diplômée en Turquie en génie environnemental, Ezgi entreprendra les démarches pour être reconnue par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle fait une maîtrise à l’Université Memorial de Terre-Neuve en gestion halieutique — la pêche — ce ne sont pas les sujets qui manquent aux Îles.

Son mémoire portera peut-être sur les concombres de mer.

Elle a fait tranquillement sa place. «À Grande-Entrée maintenant, c’est Gil à Ezgi!» blague son homme, qui vit de sa plume et des photos qu’il prend. «Quand on s’est mariés, il y avait une journaliste qui est venue nous rencontrer, elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie. Je lui disais que j’écrivais des livres et elle me relançait encore : “Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie?” Elle ne pouvait pas concevoir que je puisse vivre en faisant ça. Elle m’a demandé si je vendais mes photos, si j’avais une compagnie, je lui ai dit oui…»

Le titre de l’article publié le lendemain était «Un homme d’affaires canadien marie une ingénieure».

Ils ont bien ri.

Le plus dur pour Ezgi n’a pas été la langue ni d’apprendre à aimer le homard. Quand on part d’Istanbul et de ses 15 millions d’habitants, l’immensité de l’horizon donne le vertige. Et l’absence de lumière, par les nuits sans lune. «La première fois que j’ai dormi seule, j’ai pris un couteau de chef et je l’ai mis à côté de moi.»

Elle avait écouté CSI et autres séries américaines où la police traque des bandits. «Je pensais qu’il y avait des tueurs en série partout…»

Elle a même demandé à Gil de mettre du fer forgé dans les fenêtres de leurs maisons. «Comme on n’a jamais eu de clé de la maison, j’ai posé des petits crochets pour la rassurer, mais du fer forgé… Imagines-tu, on aurait fait rire de nous!»

Après 10 ans, elle a moins peur.

Elle se souviendra toujours de son premier anniversaire de mariage. «En Turquie, je me faisais coiffer et maquiller, je n’avais jamais appris à faire ça. Je suis allée sur YouTube pour voir comment on faisait, je me suis préparée pendant deux heures. Je voulais sortir, j’ai demandé à Gil de m’emmener dans un club pour danser…»

Mais le Cap-aux-Meules, ce n’est pas Istanbul. «La seule place qu’il y avait, c’était le bar Le Dragueur… Et on était tout seuls!»

Elle en rit aujourd’hui.

Je les ai rencontrés dans leur petite maison d’été plantée devant une lagune, bordée de dunes, un des plus beaux paysages de l’archipel. C’est la maison où Gil a passé tous les étés de son enfance, il l’a reprise depuis peu, il l’aménage pour sa petite famille à lui.

Ezgi et Gil ont deux filles, trois ans et cinq mois.

Les Îles, c’est chez elle maintenant. «J’aime notre vie. On est bien, on joue à des jeux de société, on fait des soupers, des partys de costumes! Il y a aussi le soutien de la communauté qui est là. Quand j’étais enceinte, ma belle-sœur a tout nettoyé la maison sans que je lui demande, mon autre belle-sœur a cuisiné 26 pâtés à la viande… La famille est toujours là, les amis aussi.»

Et l’horizon, tout autour, qu’elle ne se lasse pas de contempler. «Quand il y a le soleil, il y a tellement de beautés…»

Chronique

En direct des îles: autour d’un cul-pointu

CHRONIQUE / «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.»

Comme un ronronnement. 

Ils se sont tus depuis longtemps, ces infatigables moteurs à un piston, disparus à la fin des années 1960 avec les bateaux qu’ils faisaient avancer. Le cul-pointu, en forme de grand canot effilé, n’existe plus que sur de vieilles photos en noir et blanc et dans la mémoire de ceux qui s’en souviennent encore.

Et de ceux qui, comme Claude Bourque, se sont fait raconter leur histoire par leurs parents, leurs grands-parents.

On dit «tchu-pointu» ici.

«Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : “T’es un fils à qui? ” “J’ai dit Claude à Nestor”, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.”»

Le temps a manqué.

Le fils de Léo, Camil, a repris l’entreprise de son père, il vient de la transmettre à son propre fils. Autour d’une planche de crible, il y a deux ans, Claude a relancé Camil. «Je lui ai demandé s’il voulait m’aider à faire un cul-pointu. Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed.”»

Du haut de ses sept pieds.

Il fallait d’abord un plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans.»

Une esquisse sur une petite planche, avec des mesures.

La rumeur a enflé comme une voile au grand vent. «Le mot s’est passé, les gens étaient emballés de savoir qu’on allait faire ça.»

Le bois est venu de son cousin Daniel, «un maniaque de construction» qui habite à l’extérieur. «Il m’a appelé, il m’a dit «ton bois est prêt, il te reste juste à l’emmener aux Îles». Les mêmes essences que dans le temps, du chêne pour «membrer», faire la charpente, de l’épinette pour «border», le recouvrir.

«Il fallait voir la réaction du monde quand on a reçu notre bois, il y a tellement longtemps qu’il n’était pas arrivé aux Îles un chargement pour construire un bateau. Il y en a qui pleuraient, c’était vraiment un moment spécial. Il y avait un grand sentiment de fierté, un sentiment de souvenir.»

J’aime l’idée que le souvenir puisse être un sentiment.

Il a aussi été un élan.

Depuis l’hiver, tout le monde est à l’ouvrage, avec Camil comme maître d’œuvre. «On fait ça le soir et les fins de semaine. On arrive trois ou quatre, il en arrive d’autres, il y a des vieux bonhommes qui arrivent et qui demandent ce qu’ils peuvent faire, on leur donne un ciseau à bois, une varlope... Et quand on commence à être trop, on sort la bière et la planche de crible!»

Le bateau a entendu tous les jeux de mots avec cul-pointu, surtout quand ils l’ont membré.

Il a aussi «ouï» toutes les histoires que les vieux racontent quand ils se retrouvent chez Camil à Léo, quand ils viennent voir le cul-pointu prendre forme et qu’ils remontent loin en arrière, là où même l’Alzheimer n’a pas de prise.

Le cul-pointu est un prétexte. «On est en train de faire revivre des choses qui étaient pratiquement perdues.»

Fin juin, des fermières des Îles sont passées à la shed, elles avaient tricoté des mitaines en laine blanche, d’énormes mitaines, Claude n’en avait jamais vu des comme ça. «C’était les mitaines à cage que les pêcheurs portaient. Avec l’eau salée, elles «refoulaient» et s’ajustaient à la main. Elles ne laissaient pas passer le froid.»

Mieux que bien des fibres modernes. «Elles ont trouvé une fermière qui avait encore le patron original…»

Chronique

En direct des îles: les vigilants

CHRONIQUE / Donald Chiasson travaillait à l’aéroport ce jour-là, le mardi 29 mars 2016, le temps était particulièrement mauvais. Et l’avion est tombé.

«J’ai été le premier à arriver sur les lieux de l’écrasement, avec deux collègues, avec les ambulances et les pompiers. On a vu que c’était un petit avion privé, on ne savait pas à ce moment-là que la famille Lapierre était à l’intérieur.»

Son téléphone a sonné. 

Au bout du fil, on l’avise que l’armée canadienne vient d’autoriser le déploiement des Rangers des îles, Donald en est le chef, le sergent. Il est automatiquement libéré du boulot pour prêter main-forte, tout comme les autres patrouilleurs qui doivent rappliquer en quatrième vitesse.

C’est ce que font les Rangers, ils viennent en renfort. Et ils le font aux îles depuis 2008, lorsque le fédéral a réalisé qu’il n’y avait pas d’escouade. Créés pendant la guerre froide en 1947 pour protéger la souveraineté du pays dans le Nord, les Rangers sont devenus des unités d’intervention.

On les appelle les «vigilants».

Ils sont 34 aux îles, d’un peu partout sur l’archipel, à s’être enrôlés dans ce groupe de réservistes. «On a tellement une bonne équipe qu’on a même une liste d’attente…»

Le 29 mars 2016, ils ont été postés autour de la carcasse de l’avion. «Le Bureau de la sécurité des transports ne pouvait pas venir avant deux ou trois jours, on nous a demandé de surveiller le périmètre de sécurité. Personne ne devait approcher le site. C’était une demande particulière, elle a été acceptée vu les circonstances.»

Ils ont éloigné les curieux. «Il y avait du kérosène qui s’était échappé, c’était aussi une question de sécurité.»

Les Rangers ont aussi répondu présents le 29 novembre dernier quand les îles se sont retrouvées coupées du monde, une tempête ayant rompu la communication avec l’extérieur et privé d’électricité plusieurs Madelinots. «Notre mandat était de faire la tournée dans toutes les maisons pour voir si le monde était correct.»

Ils ont sillonné les îles d’un bout à l’autre. «C’était important, surtout pour les personnes âgées qui vivent seules.» Les vigilants ont frappé à chaque porte pour prendre des nouvelles, pour s’assurer que personne ne soit dans le trouble, comme ils l’ont fait en 2012 après deux tempêtes de verglas. «Ça permet de leur donner un sentiment de sécurité, ils savent qu’on est là.»

Ils sont là quand on a besoin d’eux.

Natif des îles, Donald a fait sa vie dans l’armée canadienne, une trentaine d’années à être posté un peu partout, avant de revenir chez lui en 2010. «Je ne savais même pas qu’il y avait une patrouille ici, ça a été une belle surprise. Avec les années que j’ai passées dans l’armée, ça faisait une continuité.»

La patrouille est appelée en renfort au moins une fois chaque année, la plupart du temps pour chercher un disparu, pour effectuer un sauvetage. Et le reste du temps, l’équivalent de quelques semaines par année, ils s’entraînent. «On fait des pratiques, on fait des simulations. On peut aussi suivre des formations à l’extérieur.»

Il y en a qui s’occupent des Rangers juniors, l’équivalent des cadets.

Donald a été nommé sergent en 2014, il a décidé de passer le flambeau en mai. «Les chefs sont choisis par les membres et ils peuvent rester tant qu’ils veulent et tant que les membres sont d’accord. Je m’étais dit que je ferais ça quatre ou cinq ans, que je laisserais la chance à un autre, pour donner un nouveau souffle.»

Il reste Ranger.

Une mission a marqué Donald plus que les autres, septembre 2014, un Ranger est porté disparu. «Olivier était parti à la chasse, c’était le premier jour. Quand je l’ai su, je suis d’abord allé comme citoyen, on a cherché pendant toute la nuit. Les Rangers ont été activés le lendemain. Sa conjointe m’a appelé, elle était dans les Rangers aussi, elle pleurait, elle a dit «trouvez-le, trouvez-le…»

Une centaine de personnes ont participé aux recherches, Donald était aux commandes. Ils l’ont trouvé, noyé. 

Olivier avait 30 ans.

Ils avaient passé la semaine précédente à s’entraîner. «On avait passé toute la semaine ensemble, il nous parlait de l’ouverture de la chasse, il avait tellement hâte…»

Il y a eu un silence.

«La patrouille, on s’est rassemblés. On s’est dit on va vivre notre deuil ensemble, on va s’aider un et l’autre. On a fait une parade aux funérailles. On rencontre la famille souvent, on est toujours là. On était déjà proches, les membres de la patrouille, mais ça nous a soudés comme jamais...»

Chronique

En direct des îles: ceci n’est pas un déchet

CHRONIQUE / «Tu vires sur le chemin, ma maison est la dernière avant que l’asphalte arrête, tu ne peux pas la manquer.» Pas besoin d’adresse, j’ai trouvé. J’avais d’abord trouvé Steeve Chiasson dans «Le Radar», l’hebdo des Îles que mon beau-père reçoit à Québec une semaine plus tard, mieux vaut de vieilles nouvelles que pas de nouvelles du tout. Depuis l’hiver que je le lis pour y dénicher des histoires que j’ai le goût de vous raconter à mon tour.

Steeve, alias Stech, recycle depuis un quart de siècle, depuis les tout premiers balbutiements des bacs bleus, bien avant le continent de plastique. Si Steeve habitait ce continent, il en ferait une galerie d’art. 

«J’avais vu un vidéo du Club 2/3, on voyait un enfant, un Haïtien je pense, il couchait dans des boîtes de carton et le matin il allait nu-pied au dépotoir pour ramasser des déchets. Avec ce qu’il trouvait, il fabriquait des jouets et les vendait aux touristes, pour aider ses parents. Je me suis dit que s’il pouvait faire ça avec un dépotoir, je pouvais le faire avec tout ce qu’on jette ici. C’est un vrai déshonneur…»

Il a fait sa première création, une petite moto, un peu par hasard. «J’avais à peu près 24 ans, je gardais un petit gars et j’avais le goût de l’occuper. On commençait la fabrication ensemble et quand il s’en allait, je continuais et je lui montrais le résultat le lendemain. Il m’en demandait chaque jour un autre, un avion, une auto…»

Steeve aimait ça. «Je faisais sans plan, juste avec l’imaginaire. Ça n’a pas été long que je me suis ramassé avec 60, 80 maquettes. Je me suis demandé : “Qu’est-ce que les gens vont dire? ” C’était une autre époque… Et puis là, j’ai pris mon courage, j’ai appelé Arrimage [un organisme de promotion des artistes aux Îles] et j’ai fait une première exposition à l’aéroport.»

Depuis, il ramasse mille et un objets que les gens veulent jeter, leur redonne vie. Là où d’autres ne voient qu’un vulgaire déchet, il voit la coque d’un voilier. La matière résiduelle est sa matière première.

Son inspiration.

Il m’a fait visiter le petit musée qu’il a aménagé dans la cabane derrière sa maison, tout avec des matériaux récupérés évidemment, il n’a pas de compte client chez Rona. À gauche derrière les portes vitrées, le Titanic. «Je l’ai fait à partir de photos. Ça m’a pris quatre mois de recherches, 800 heures de travail, 200 lumières de Noël.»

Il fait «sept pieds et trois pouces de long.»

À côté, le Nadine, bateau tristement célèbre aux Îles, dans lequel sept hommes et une femme ont sombré avec lui en 1990.

Steeve a fait un bateau de la Garde côtière, un porte-avion, le Madeleine qui fait la traversée entre Souris et Cap-aux-Meules. Il crée toujours de la même façon, à partir de quelques photos et d’un amas de détritus. Avec le temps, il a l’œil, il voit tout de suite où va cette balle de golf, ce bouchon, ce crayon.

«Je trie à la source. Avant de jeter un objet, je cherche toujours à voir s’il y a quelque chose à faire avec.»

La réponse est souvent oui. 

Voyez, pour le Titanic, «la boucane, c’est de la ouate de taie d’oreiller», le poteau à l’avant un crayon. Pour la reproduction du Poséidon, fait à partir du film, il a fait l’avant avec des «couverts à bascule de poubelle. Là, il y a des lamelles de store et là du plastique de panier à linge». 

La coque du Madeleine est «un panier de transport pour animaux», avec toutes les autres choses qui lui sont tombées sous la main, «un bout de wiper, une partie de pompe à asthme, un fusible de camionnette», même des seringues à insuline. «Mon père était un grand diabétique…»

Quand tout est peint, on n’y voit que du feu.

Que de l’art.

Et une prise de conscience. Quand il a commencé à bricoler ses déchets, il passait pour un fou. Il était un précurseur. 

La gestion des déchets est particulièrement importante pour les Îles, pour qu’elles ne deviennent pas un grand dépotoir. «Je me suis aussi offert comme bénévole pour organiser des ateliers dans les écoles. Je demandais aux jeunes d’apporter des déchets de la maison et on les mettait tous ensemble. Je regardais ça et je leur disais : “Je vois un hélicoptère, un voilier, une van…”»

Il prenait un objet de chaque élève pour le faire. «Comme ça, ils se sentaient tous impliqués. […] J’ai vu 2500 jeunes en tout. J’en croise encore aujourd’hui qui m’en parlent, ils se souviennent, ça les a marqués. Je pense qu’à ma façon, j’ai sensibilisé la population, j’ai fait ma part.»

Il a fait de la poubelle un coffre aux trésors.

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En direct des îles: t'es une fille à qui?

CHRONIQUE / C’était l’été 2003, je dégustais un bon déjeuner en contemplant l’île d’Entrée et j’ai dit à mon amie Anne-Marie ceci : «Un jour, je reviendrai ici.» Six mois plus tard, je rencontrais celui qui allait devenir l’homme de ma vie. Un Madelinot.

Depuis 15 ans, donc, je reviens chaque année aux Îles-de-la-Madeleine, quelques fois en hiver, le plus souvent l’été. J’y retrouve chaque fois ses paysages dont je ne me lasse pas, son air gorgé de sel, ses accents.

Ses gens.

Chacune des îles de l’archipel a son «parler» et ses «palabres», un hybride entre l’histoire et la rumeur, qu’on se plaît à raconter. Les Madelinots, assurément, ont ce don de conteurs, avec leurs mots qui chantent, avec leurs mots qu’on devine, qu’on ne comprend parfois tout simplement pas.

C’est normal.

Si l’hiver, on vous suggère de porter un bon «gilet», on parle d’un manteau d’hiver. Si votre cou est à découvert, on dira que vous êtes «décalfeutré». Lorsque vous vous faites surprendre par l’orage, vous arrivez à la maison «emborvé», surtout si vous êtes resté une «traille» sous la pluie. 

Si vous ne connaissez pas le terme exact pour désigner un objet, «machine» vous tirera d’affaire.

Depuis 15 ans, donc, je reviens aux Îles-de-la-Madeleine et cette année, j’y passerai l’été. Avec vous. C’est de cet archipel que je vous raconterai des histoires, des gens qui font ce que les Îles sont, des lieux en marge des dépliants touristiques, des récits d’une autre façon de vivre.

Je vous emmène dans mes bagages.

Après 15 ans, je n’en ai pas encore fait le tour, je prétends encore moins être «devenue» Madelinienne. Je resterai toujours une «fille de l’extérieur», on ne devient pas insulaire par alliance, c’est quelque part dans l’ADN. À la blague, ma belle-mère veille à ce que je décroche au moins une certification.

J’ai réussi une épreuve, cuisiner des croxignoles, un genre de beigne tressé traditionnellement cuit dans l’huile de loup-marin.

Elle a été indulgente, je n’avais que de l’huile de canola.

Pour être une fille (ou un gars) des Îles, il faut pouvoir répondre à la question «t’es une fille à qui?» sans jamais mentionner son nom de famille. On en comprend vite l’inutilité, ils se comptent sur les doigts de quelques mains, les Leblanc, Boudreau, Arsenault, Bourque, Cyr, Jomphe, Miousse et autres.

Il y a dans ce «Alexandre à Gérard à Édouard à Dominic» — on retrouve aussi parfois le prénom de la mère — un magnifique rappel de l’enracinement, des générations qui se sont succédé. Les prénoms se soudent parfois pour n’en former qu’un seul, on invite à souper «Pascal à Jacques», «Luc à Paul», ou juste «Capaul».

Quand on rencontre quelqu’un, on cherche forcément un lien, on trouve toujours. Je finis toujours par dire que mon chum est le neveu de Fernand Cyr des assurances. 

Tout le monde connaît Fernand.

Même chose pour les adresses, les Madelinots s’orientent le plus souvent par rapport au voisinage, les rues portant des noms qui n’apparaissent pas sur les cartes. Si vous cherchez le chemin des Gaudet, demandez le chemin des économies Madeleine. 

Ou la route 66.

Je vous parlerai des gens, aussi des lieux, qui sont parfois tout autant chargés d’histoires. Des noms que vous n’aurez jamais entendus de votre vie, comme la pointe à «canotte», la piste à Avila, la butte à Monette. Et de la mer aussi, indissociable des Îles, qui nourrit le corps et l’esprit de ses habitants.

Et qui en avale, parfois.

Tout le monde connaît quelqu’un qui y a laissé sa vie, il y a pour la mer à la fois une crainte et un respect infinis.

C’est par elle aussi qu’affluent chaque année des milliers de touristes, ils ont été 77 000 l’an dernier, plus de six fois la population totale. Étonnamment, pour être venue lors des périodes les plus achalandées, on arrive toujours à se sentir seul quelque part, à part dans le «trafic» de Cap-aux-Meules.

Tout est relatif.

Je vous laisse avec une palabre, entendue souvent, c’est une conversation entre un vieux pêcheur du Havre-aux-Maisons et un touriste venu passer ses vacances aux Îles. Le touriste y va de ses impressions de voyage :

— C’est super beau, les Îles, mais il y a du drôle de monde…

— C’est pas grave, en septembre, ils sont tous partis!

Chronique

Sacs d’école et paniers de Noël

CHRONIQUE / Vous n’avez probablement pas le goût que je vous parle de Noël ni de la prochaine rentrée scolaire.

Tant pis.

Je vais vous en parler quand même parce que chaque année à Québec, des enfants se rendent à l’école sans rien, sans sacs d’école, ou avec des crayons cheaps qui se brisent à les regarder. 

Avec des souliers si petits que leurs orteils sont pliés dedans. 

Claude Ferron a été informé de cela il y a trois ans par la fille d’une amie qui enseigne à l’école primaire Sainte-Odile, il a mis sur pied un fonds d’aide aux écoliers. «J’ai parti ça parce que la pauvreté, ça crée des stress pour les enfants. En les aidant, on peut peut-être empêcher qu’ils aient des problèmes plus tard.»

Avec des amis, il a amassé 12 000 $ pour acheter du matériel scolaire, des vêtements, des souliers, tout ce dont les enfants peuvent manquer. 

Il a pensé aux autres écoles.

C’est là qu’entre en scène l’organisme Le Pignon bleu, qui s’occupe des petits ventres vides depuis 25 ans, qui fournit entre autres des collations dans les 16 écoles les plus défavorisées de la région. En un quart de siècle, il en a distribué 10 millions, à plus de 20 000 enfants.

Le Pignon bleu a embarqué à pieds joints dans le projet de Claude Ferron, qui est une suite logique à ce qu’il fait déjà. «On a décidé d’élargir notre mission et d’offrir aux écoles que nous desservons déjà. Au début, on n’offrait que du matériel scolaire, mais on a rapidement intégré les vêtements, comme des habits d’hiver», explique Roseline Roussel, directrice générale de l’organisme.

Il arrive, par - 30 °C, que des enfants se pointent à l’école avec des gants magiques, avec des pantalons d’hiver qui arrêtent à mi-mollet.

Ou avec des sandales.

Ils ont sondé les 16 écoles desservies, ont identifié une vingtaine d’élèves en moyenne dans chacune d’elle. Ils ont besoin de presque tout, des vêtements pour faire du sport, des espadrilles. «Il y en a qui passent l’année avec la même paire de souliers même si leurs pieds grandissent. Ils se plaignent que ça fait mal…»

Quand ça arrive, le personnel de l’école va dans la réserve où se trouve tout ce dont les enfants ont besoin. «On voulait que le matériel soit disponible sur place, que l’enfant puisse l’avoir tout de suite. Dans des situations comme celle-là, il faut pouvoir intervenir sur-le-champ.»

On fournit des livres aussi pour les classes, les bouquins qui ne sont pas des manuels sont «des besoins qui ne sont pas officiels».

Le budget alloué de 200 $ est vite dépensé.

Michèle Duchesneau enseigne en première année à la Grande-Hermine dans Limoilou, où les items achetés grâce au fonds sont plus que bienvenus. «Avant, c’était les enseignants qui apportaient le linge de leurs enfants quand il ne faisait plus ou qui en payaient avec leur argent.»

Il arrive encore qu’ils partagent leur lunch avec un enfant. «On le voit surtout dans les sorties où il faut apporter un lunch froid. Des fois, il n’y a pas de lunch du tout, des fois il n’y a presque rien à manger…» C’est là où les collations du Pignon bleu peuvent venir en renfort, quand il en reste.

Et quand il y en a. Certaines écoles, en raison de contraintes budgétaires, n’ont pas les moyens de financer les collations pour toute l’année. «Cette année, l’école Saint-Malo n’arrivait pas à se rendre jusqu’à la fin de l’école, ils avaient prévu arrêter avant. Il y a un joueur du Rouge et Or qui a fait une campagne personnelle pour aller au bout de l’année, il a ramassé 10 000 $. Il en avait bénéficié quand il était jeune, ça l’avait aidé.»

Cet hiver, Claude Ferron a dû acheter 150 paires de bottes d’hiver. «J’ai cherché une entreprise qui en fabriquait, j’ai trouvé Hichaud. C’est une compagnie où ils engagent des gens avec des handicaps pour les fabriquer. Ils nous les ont faits au prix coûtant, et ça encourage l’économie sociale.»

Claude essaye toujours de dénicher de «bonnes affaires», des commandites ou des échanges de bons procédés. L’an dernier, le fonds a amassé autour de 15 000 $ plus environ 30 000 $ en contributions de toutes sortes, ce qui a permis d’aider plus de 300 enfants qui manquent de presque tout.

Il y en aurait tellement plus. «Nous avons fait un sondage pour voir les besoins dans d’autres écoles. C’est certain qu’il y en a, mais il faut prioriser…»

Par manque de fonds, donc, des élèves passent leur tour.

Et c’est ici que j’arrive à vous parler de Noël, parce qu’à peu près toutes les campagnes de financement ont lieu un peu avant, en capitalisant sur un mélange de générosité et de culpabilité. Et pourtant, c’est à la rentrée que les besoins sont les plus criants, quand il faut remplir le sac d’école, la boîte à lunch. 

Bien avant la guignolée.

Claude m’avait d’ailleurs contactée une première fois au début décembre, se disant qu’«un article, si possible avant les Fêtes, cela pourrait nous aider énormément à combler les besoins criants de ces enfants». La pauvreté est là toute l’année, la générosité devrait l’être tout autant. 

Il ne faudrait pas tout mettre dans le même panier.

De Noël.

* Sur ce, je prends une petite pause de quelques semaines, de retour début juillet...

** Si vous voulez donner un coup de main, vous pouvez faire un don à www.pignonbleu.org en indiquant dans la section «message» que c’est une contribution au fonds d’aide aux écoliers.

Chronique

Et si on mettait une piscine dans la cour arrière?

CHRONIQUE / Je vous parlais jeudi de la cour arrière la plus cool de Québec, face au fleuve, où on peut prendre un verre les pieds dans l’eau pendant que les enfants pataugent autour en maillots de bain. Et si on ajoutait une méga piscine?

L’idée ne date pas d’hier, en fait elle remonte au 19e siècle comme me l’a rappelé le géographe Léonce Naud, qui milite depuis toujours pour qu’on puisse se baigner quelque part dans le Vieux-Port. Il ne rate pas une occasion de le faire, celle-là n’allait pas faire exception.

Voici ce qu’il m’a écrit : «Ce même endroit a présenté une allure ainsi que des fonctions fort différentes depuis la fin du 19e siècle jusqu’aux années 50. On eût pu l’aménager différemment, notamment en agrandissant du côté ouest l’ancien Bassin de la Douane au lieu de le combler. Une rade protégée à cet endroit aurait offert un plan d’eau suffisamment vaste pour permettre l’usage de petites embarcations (kayaks, planches à voile, etc.), voire la baignade au fleuve comme à l’époque de Philippe-Aubert de Gaspé.»

Au lieu de ça, on a bétonné.

On a fait une agora qui s’est toujours cherché une vocation, qui a même perdu le seul événement qui s’y tenait depuis quelques années, les spectacles de cirque qu’on y présentait ont été déplacés à ExpoCité. À part Bordeaux fête le vin à Québec à la fin août, je n’ai trouvé aucun autre événement qui s’y tient cet été.

C’est triste.

M. Naud m’a envoyé des images de l’avant agora, où on voit le grand bassin devant l’édifice de la Douane qui, comme l’indique son nom, a longtemps été l’entrée principale de la capitale. On y naviguait, y accostait. En 1983, quand on a décidé de construire l’agora, on devait aménager des bassins autour qui, l’hiver, devaient devenir des patinoires à la «Rockefeller center».

C’est raté.

Le reste de l’histoire est connu, l’agora a été construite, sans jamais tenir ses promesses. Ironiquement, les plaintes à propos du bruit ont eu raison des tentatives d’y présenter des spectacles. 

Dans le courrier du lecteur du Soleil d’avril 2006, la montée de lait d’un jeune. «Cette semaine, la Ville de Québec a atteint des sommets inégalés de bavure avec la publication des projets Des eaux et des hommes pour le 400e. Parmi ces projets figure la destruction de l’agora de Québec pour laisser la place à un plan d’eau. […] Après la récente fermeture du zoo, voilà qu’on a le culot d’annoncer la fermeture de l’agora comme un cadeau aux citoyens. Pour moi, le message est très clair. On ne veut plus des jeunes à Québec et on ne fera certainement rien pour les garder.»

On y a donc déjà pensé.

On s’y remet?

À LIRE AUSSI: La cour arrière la plus cool à Québec

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Ces lieux qu'on aime: la cour arrière la plus cool à Québec

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Maurice à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

J’ai découvert l’endroit par hasard il y a quelques années, une journée de canicule, les enfants ont détalé dès qu’ils ont aperçu de l’eau. Et j’ai eu le réflexe que nous avons trop souvent.

«Sortez, ce ne doit pas être permis de se baigner là.»

C’était permis.

Nous nous promenions au Vieux-Port sur le bord du fleuve, je n’avais pas remarqué en contrebas de la terrasse du Café du monde cette espèce d’îlot de fraîcheur, que j’avais pris pour un simple aménagement urbain, ce genre d’aménagements qui ne sont là que pour faire joli.

Comme les fontaines.

J’ai cherché en vain les règlements, il devait bien y en avoir, il y a des règlements partout, jusqu’au mode d’emploi pour se laver les mains. Pas de règlements. Incroyable, mais vrai, il semble qu’on se fie au bon jugement des parents. Et ça fonctionne. Les marmots se rafraîchissent dans l’eau et les parents s’assurent qu’ils le fassent en sécurité, sans arroser le gentil monsieur assis pas loin.

Et la beauté du concept, c’est que les parents aussi peuvent se rafraîchir.

Il y a un bar.

Tenez-vous bien, il y a même une pataugeoire. Mais une pataugeoire pour adultes, les chaises et les tables y étant installées, de sorte que vous pouvez siroter les pieds dans l’eau une limonade ou un gin-tonic, que vous ayez le goût d’alcool ou non. Il y a l’embarras du choix pour boire, de la sangria à la barbotine, en passant par le scotch.

Et 70 sortes de bières.

L’endroit est tenu par le Festibière, qui l’a simplement baptisé La cour arrière du Festibière et qui s’occupe aussi de l’ambiance, souvent reggae et latino, des rythmes festifs et tropicaux. Il y a même quelques trucs à grignoter, la pizza saura assurément plaire à toute la famille.

Le gros danger est de ne plus vouloir partir.

Vos enfants non plus.

Les miens passent le plus clair de leur temps à monter et descendre ce que j’ai baptisé l’escalier-cascade, où l’eau qui déboule sur les blocs de bétons étagés procure une grisante illusion d’optique, comme si on faisait du surplace. Essayez-le, c’est un peu comme emprunter un escalier roulant à contresens.

Ça bat bien des jeux d’eau.

Même chose pour le mur d’eau que la marmaille peut s’amuser à traverser comme un rideau de théâtre. Un antidote aux coups de chaleur et… de magnifiques photos assurées, le bonheur des enfants étant à son comble. 

Et tout ça, c’est complètement gratuit.

Face au fleuve.

Dans les commentaires que j’ai lus, l’expression «on se croirait dans le Sud» revient souvent, tout comme «c’est une belle découverte», comme quoi, ironiquement, l’endroit qui est dans un des secteurs les plus fréquentés de la capitale demeure un secret relativement bien gardé. 

Maintenant que vous le savez, n’oubliez pas le maillot de vos enfants si vous passez par là. Vous ne le regretterez pas.

Un bémol revient aussi dans les commentaires, les verres en plastique jetables. Des internautes suggèrent une alternative en plastique réutilisable, le verre — cassable — n’étant pas vraiment une option.

Il y a toujours place à amélioration.

Mais côté formule, difficile de faire mieux, difficile de trouver un concept aussi «gagnant-gagnant» pour profiter des belles journées d’été, un compromis parfait entre les piscines municipales où on «relaxe» sur un plancher de béton et les terrasses classiques où les enfants s’ennuient, quand ils y sont admis.

C’est tellement différent de tout ce qu’on retrouve en ville qu’on a l’impression d’être ailleurs tout en étant en plein cœur de la carte postale.

Sentiment étrange.

J’aime ce sentiment, celui de me sentir touriste dans ma propre ville, où je suis née et où j’ai grandi. Cette ville que je pense connaître comme le fond de ma poche continue de me surprendre, j’y découvre régulièrement des coins dont j’ignorais l’existence, comme cet îlot tropical au bord du Saint-Laurent.

Comme le parc Cavalier-du-Moulin, que j’ai découvert il y a quelques années en empruntant les rues derrière le Château Frontenac. J’aboutis dans ces endroits en marchant sans but, en m’étonnant de trouver de nouveaux chemins, de nouveaux espaces. En flânant avec mes garçons.

Comme l’écrivait Pierre Sansot en 2008 dans Du bon usage de la lenteur, «flâner, ce n’est pas suspendre le temps, mais s’en accommoder sans qu’il nous bouscule.»

J’aime.

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Les abeilles ne font pas que du miel

CHRONIQUE / Ils ont peut-être trouvé ça très cool, peut-être chanté «Feu, feu, joli feu» en regardant les flammes danser, peut-être ri en entendant les abeilles grésiller. C’est peut-être ils, elles, il ou elle, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que dimanche matin, la ruche était en cendres.

Et le cœur de Richard en miettes.

Ceux qui y ont mis le feu n’ont pas pensé une demi-seconde à ceux qui, comme lui, s’occupaient de la ruche de la Cuisine collective de Beauport, un organisme communautaire dont le seul but dans la vie est d’aider les gens qui ont besoin d’un coup de main pour manger à leur faim.

Et beaucoup plus que ça parce que souvent, la popote devient un prétexte, un terrain neutre où les gens, parfois, se confient.

Ils ont eu l’idée il y a six ans d’aménager un jardin, ça leur en a pris trois avant de convaincre la ville de leur laisser utiliser la parcelle de terrain vague qui longe la clôture Frost à côté du chalet Saint-Ignace. «La ville nous a donné la permission d’utiliser le terrain, mais on n’avait pas le droit de creuser, me raconte Karina Bédard, présidente de l’organisme. Ça nous a pris trois ans pour avoir assez épais de paillis et de terre et là, ça fait trois ans qu’on cultive.»

L’été suivant, ils ont eu l’idée d’installer une ruche.

Richard Lévesque est membre de la cuisine collective, il avait pris l’habitude d’aller s’asseoir près des abeilles. «La ruche, c’est mon calmant. Ceux qui l’ont brûlée ne voient pas l’impact que ça a. Moi, j’arrive le matin vers 7h, 7h15, je regarde le jardin, je fais le désherbage et après, je vais m’asseoir près de la ruche. Je regarde les abeilles travailler... Elles vivent juste 40 jours, c’est pas croyable.»

Il ne reste plus rien de la ruche et de ses milliers de locataires. 

Christian Beaubien, un intervenant de la cuisine, en a rattrapé quelques-unes. Il les a mises dans un petit bol de plastique, les emmènera chez lui, dans ses ruches. Il s’est mis à l’apiculture il y a quelques années. «J’y ai trouvé l’euphorie que j’ai cherchée, plus jeune, de plein de mauvaises façons.»

Il a dompté ses démons, aide aujourd’hui d’autres à le faire.

Comme Richard.

Le jardin et la ruche sont ses alliés. «Comme intervenant, je m’en sers pour faire des parallèles, je prends l’exemple de la ruche pour expliquer des choses. Et les légumes, c’est une excuse, c’est thérapeutique. On se met à jardiner ensemble, on se met à jaser... Et ça sort.»

Il y a une femme qui traverse chaque hiver de force, qui «tient en vie» en pensant au printemps. «Elle reste encabanée chez elle, elle fait des recherches sur Internet, elle nous arrive avec ce qu’elle trouve», raconte Christian. «Elle nous fait des suggestions, que c’est mieux de mettre ça avec ça, elle trouve des choses à essayer.»

Comme les kiwis japonais. «Elle a essayé ça et ça a marché. Elle est tellement fière, elle les abrille pendant l’hiver.»

Et ils passent au travers, comme elle.

Il y a cette autre femme qui a entrepris de trouver des débouchés pour la quantité industrielle de cerises de terre produite par le jardin. «Elle va chercher des recettes, elle fait des tests chez elle et elle vient avec ça nous faire goûter», relate Karine. «Quand elle est satisfaite, elle nous apporte la recette et on la produit! Le temps qu’elle passe à faire ça chez elle, elle oublie ce qui ne va pas.»

Et ça donne de bonnes confitures en plus.

Sucrée avec du miel.

La ruche sert aussi à ça, à remplacer le sucre blanc dans les recettes, ça permet des économies et c’est mieux pour la santé. «On garde du miel pour nos besoins et on donne le reste.»

Les jours de récolte, deux à trois fois par été, c’est jour de fête. Les gens du coin se réunissent, «les enfants décorent les pots et tout le monde repart avec un pot». Chaque fois, c’est une centaine de livres qui sont extraites. «Et le miel n’est jamais pareil, m’informe Richard. C’est gratifiant de voir ça aller.»

La ruche était presque mûre pour une extraction.

Quand il l’a vue en cendres, Richard a failli «faire la van», c’est le bruit qu’il fait quand il se met en colère, il sonne comme un frein moteur. «Ça fait un bout que tu ne l’as pas fait!» lui fait remarquer Christian, qui voit le bien que font le jardin et la ruche à Richard, qui n’a pas eu une vie facile. Et aux autres. «Les gens sont plus calmes, il y a moins de pétages de coche.»

Ça vaut bien des pilules.

Karina est en discussion avec la ville pour avoir les quelques centaines de dollars nécessaires à l’achat d’une nouvelle ruche. «Ce n’est pas l’argent qui est important dans cette histoire-là. Ce qu’on déplore, c’est le geste gratuit. C’est un geste qui est tellement gratuit, et qui a fait mal à plein de monde.»

Karina et Christian voudraient trouver qui l’a posé.

Pour lui parler.

«Ce qu’on veut dire à cette personne, ou à ces personnes, c’est de venir faire des travaux avec nous, pour voir l’impact que ce geste-là a causé. C’est une partie de notre travail qui a été détruite, que les gens font avec leur cœur. J’ai dans l’espoir de les rencontrer, pour qu’elles comprennent.»

Sur le coup, Richard a souhaité se venger.

— Celui qui a fait ça, il paierait!

— Il va venir t’aider, à la place… lui suggère Christian.

— …

— Si on t’avait donné une couple de chances quand t’étais plus jeune, si on t’avait expliqué, qu’est-ce que tu penses que ça aurait fait?

— J’aurais eu une autre vie… 

Chronique

Et les enfants dans tout ça?

CHRONIQUE / Voici aujourd’hui un autre volet de la protection de l’enfance… les enfants. Au-delà des structures et des grilles d’analyse, les principaux intéressés doivent parfois faire les frais des problèmes et des ratés du système. Voici quelques données et deux témoignages troublants, avec une lueur d’espoir.

L’étude a été publiée la semaine dernière, son titre : Le rôle de l’instabilité des trajectoires sur les transitions à la vie adulte.

En gros, la valse des placements magane les jeunes.

Et beaucoup.

Préparé par les chercheurs Martin Goyette, Alexandre Blanchet et Céline Bellot, le rapport de 11 pages donne froid dans le dos. Les 2573 jeunes placés dont ils ont analysé le parcours ont connu en moyenne un peu plus de cinq milieux de vie différents, en excluant les placements de moins de 72 heures. En les incluant, la moyenne se rapproche de six, soit environ deux par année.

Quel est le record pour un jeune? Soixante-dix-sept.

Résultat, ces jeunes partent avec deux prises et trois quarts, ils ont 25 % moins de chances d’acquérir de l’expérience d’emploi quand ils sont aux études et «deux fois plus de probabilités de n’être ni aux études ni en emploi que ceux ayant connu un parcours plus stable».

Ils ont deux fois moins de chance de finir leur secondaire 5 avant 18 ans. Ceux qui en arracheront le plus sont ceux qui ont été placés une première fois pendant leur primaire, entre 6 et 12 ans. «Un premier placement à cet âge semble être particulièrement perturbant pour ces jeunes», notent les auteurs.

Les jeunes sont pris dans un «cercle vicieux», déplorent les chercheurs. Plus un jeune change souvent de famille d’accueil, plus il a tendance à être instable, plus il a «tendance à se retrouver dans un centre de réadaptation, un milieu plus encadrant». Le mot le dit, ce devrait être un centre de réadaptation, pas un milieu de vie.

Ça le devient trop souvent. Ces «jeunes […] sont globalement en moins bonne situation que les autres du point de vue de leur préparation à la vie autonome». Ils ont en moyenne connu 8,8 changements de lieux. 

Et un jeune qui vit en centre de réadaptation a encore moins de chances de s’en sortir. S’il y a passé l’entièreté de son placement, il a presque que quatre fois moins de chances d’obtenir son diplôme secondaire qu’un jeune qui aurait été placé toujours dans une famille d’accueil.

Et qui dit manque de stabilité, dit problème à tisser des liens. «L’instabilité dans les trajectoires de placement crée une brisure dans la continuité relationnelle; cette stabilité étant essentielle au développement des relations sociales positives dans la transition à la vie adulte.»

Ironiquement, un des motifs que plaide souvent la DPJ pour justifier ses interventions est le besoin de stabilité d’un enfant.

C’est raté.

Les chercheurs ont pu établir clairement le lien entre l’augmentation du nombre de déplacements et les chances de s’en sortir. Un jeune qui a été trimbalé entre 12 adresses a deux fois plus de risques de n’être ni aux études ni en emploi qu’un autre jeune au profil similaire qui n’aurait connu qu’un changement.

Puis, à 18 ans, ils sont laissés à eux-mêmes. «Plusieurs recherches ont montré que les jeunes qui quittent un placement à la majorité sont confrontés à la fin abrupte des services; ils doivent par exemple négocier l’accès à un nouveau logement ou négocier l’accès à des services sociaux ou en santé mentale.»

Ils repartent à zéro.

Mais il y a bien pire. «Une des figures ultimes de difficultés d’accès et de continuité des services et des liens est celle des jeunes de la rue; la plupart des études indiquent qu’entre 40 % et 60 % d’entre eux ont connu un placement en protection de la jeunesse.»

Ils ont été protégés, vraiment?

Chronique

DPJ: quand le tribunal devient un bourbier

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil termine aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. Dernier de quatre

Dans son plan pour moderniser le système de justice adopté en 2018-2019, le gouvernement reconnaît que les longs délais et l’engorgement du système nuisent à la bonne marche de la justice.

Et à la confiance du public.

La Chambre de la jeunesse, à la Cour du Québec, n’y fait pas exception. 

Bon an mal an au Québec, un peu plus de 23 000 dossiers y sont traités, dont ceux ayant trait à la Loi sur la protection de la jeunesse. De ce nombre, en 2017-2018, 1338 concernaient l’application de mesures d’urgence, presque 9000 touchaient à des mesures de protection et 745 étaient des demandes d’adoption. 

Jérôme*, un avocat qui représente parfois des enfants et des parents, constate l’engorgement du système : «C’est vraiment un problème, ça occasionne parfois des délais de plusieurs mois!» 

Contrairement aux procès classiques où le juge doit trancher entre deux parties, le magistrat qui entend les causes en protection de la jeunesse a devant lui plusieurs parties. Il y a l’avocat du DPJ, le ou les avocats des enfants, le ou les avocats des parents, quand ils en ont. «Imagine les ressources que ça prend!»

Et parfois pour des questions aussi banales qu’un cours de basketball ou un camp d’été, en raison d’une question de droits parentaux. «Ça, on le voit souvent, des cas comme un voyage en Floride avec la famille d’accueil, un voyage scolaire, des cours de conduite. Ça va quand même assez vite.»

Mais ça mobilise quand même des ressources.

Devant tout ce beau monde, le juge doit trancher. «Et tout le monde a raison!» illustre Jérôme. «Quand on représente un jeune, j’ai un rôle un peu plus effacé. Dans le cas d’un conflit parental, l’enfant, il subit le conflit.» 

Jérôme constate à l’occasion que certaines mesures proposées visent plus à accommoder le DPJ que l’enfant. «Ça arrive qu’ils demandent de placer l’enfant dans un centre de réadaptation quand il n’y a pas de famille d’accueil… Une fois, il y avait un problème de transport pour une fille pour un contact supervisé, ils ont demandé à son père de ne pas la voir… Moi je leur dis : “Arrangez-vous!” Ce n’est pas vrai que chaque geste qui est posé est dans l’intérêt de l’enfant, on est plus dans la gestion de contraintes…»

Une question que les avocats et les intervenants posent toujours avant de se préparer est… qui est le juge? «On les connaît, on sait qu’avec untel, par exemple, ça va être facile, avec un autre moins», résume Jérôme.

Mais, ajoute-t-il, «ils sont capables de nous surprendre».

Les intervenants de la DPJ en tiennent également compte. «Il y a des juges qui sont plus prompts à retirer, d’autres moins, constate une intervenante. Et je vais écrire mon rapport différemment selon chacun.» 

Dans les dossiers que j’ai consultés, où les décisions sont contestées, les noms de certains magistrats reviennent.

Cela dit, il semble que ce soit un faux débat puisque le tribunal se range pratiquement toujours du côté de la DPJ. Selon les chiffres publiés chaque année par les Centres jeunesse, dans le rapport AS-480, la moyenne de requêtes rejetées par les tribunaux pour l’application de nouvelles mesures oscille autour de 1,5 %, jusqu’à 0 % dans certaines régions.

L’Abitibi-Témiscamingue et Inuulitsivik sont les deux régions où le nombre de rejets est le plus élevé, respectivement 6 % et 6,5 %.

N’empêche, avec un taux d’acceptation frôlant les 100 % dans la plupart des régions, l’impression que le tribunal est un «rubber stamp» est forte. Avec toutes les ressources qui sont mises dans ce processus, force est de constater qu’au final, les recommandations du DPJ sont adjugées.

En totalité ou en partie. «Parfois des mesures sont ordonnées, mais pas toujours à la satisfaction de la DPJ, explique Jérôme. Par exemple, une demande de placement en famille d’accueil peut être rejetée pour plutôt placer l’enfant chez ses grands-parents, ou une demande de placement en centre de réadaptation peut être rejetée pour placer l’adolescent chez son père.»

Et lorsque la décision tombe, elle doit être appliquée sur-le-champ, laissant parfois peu de temps aux intervenantes pour procéder. Une intervenante m’a raconté que, trois jours après le décès de la fillette de Granby, un juge a ordonné le retrait de deux enfants de leur famille. 

C’était vendredi, 15h30.

Il s’est pourtant écoulé plus de trois mois depuis qu’il avait pris la cause en délibéré. «On avait fait la demande de retrait en janvier et là, bang, le tribunal ordonne de placer les deux enfants sur-le-champ. C’est vendredi, l’intervenante a dû trouver une famille en vitesse, il a fallu aller chercher les enfants, c’est une vraie joke!»

Et oubliez le suivi. «Il n’y a personne qui ne sera là la fin de semaine, personne pour aller voir les parents, les enfants.»

* Prénom fictif

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DPJ: l'effet domino

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. 3e de 4

«On paie des familles pour garder des enfants […] dont les parents ne peuvent pas prendre soin. Cet argent-là, peut-être au lieu de le mettre dans une famille pour l’aider à garder l’enfant, dans une famille d’accueil, on devrait peut-être le mettre dans la famille naturelle pour l’aider à surmonter ses difficultés.»

Qui a suggéré ça ?

Pauline Marois au cours d’une entrevue avec Louise Arcand à l’émission Femme d’aujourd’hui, en 1977, elle était directrice des services enfants-jeunesse dans un centre de services sociaux.

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Le constat est toujours d’actualité plus de 40 ans plus tard, alors que les services de premières lignes pour aider les familles sont insuffisants. Une intervenante de la DPJ le voit régulièrement. «L’attente au CLSC, ça fait en sorte que le dossier se retrouve chez nous, à la DPJ. Les CLSC sont débordés et pour avoir de l’aide, il faut vraiment que ta situation soit grave.»

La demande d’aide d’un parent devient un signalement.

Et une fois dans l’engrenage de la DPJ, il arrive que le problème prenne des proportions démesurées, que le parent qui appelle à l’aide se retrouve au banc des accusés. «J’ai demandé de l’aide après ma séparation, ils m’ont fait passer pour la mère hystérique qui en veut à son ex. Ils ont confié les enfants au père, il les maltraitait, il ne leur donnait pas les soins de bases, j’avais beau leur dire. Ça ne changeait rien.»

Pendant un an, elle n’a eu que des visites supervisées. 

«J’ai réussi à avoir une analyse du milieu. Quand ils ont vu ce qui se passait, ça n’a pas été long qu’ils ont enlevé les enfants de là.»

Au cours d’un entretien à La Presse, André Lebon, le vice-président de la commission spéciale créée après le drame de Granby, a clairement identifié la faiblesse de la première ligne comme cause de l’augmentation des signalements. «Les services en CSLC et la première ligne qui doivent répondre aux besoins d’aide des familles, si tu slaques ça, tu en fais moins, tu le fais de façon erratique ou tu le fais mal, eh bien à la protection de la jeunesse, ça monte! C’est ce qui explique les peaks historiques, et ce n’est pas le premier peak qu’on vit.»

Même chose pour les listes d’attente. «En 2000, on enquêtait sur les listes d’attente en protection de la jeunesse. Et l’équation, c’est : ne rends pas les services de besoin d’aide et tu vas être en besoin de protection.»

Et en protection, ce n’est pas beaucoup plus jojo côté services. Au-delà des listes d’attente qui continuent de s’allonger, la valse des intervenantes est un problème criant, qui augmente aussi le risque d’erreurs. Une mère à qui j’ai parlé a eu affaire à 11 intervenantes différentes en trois ans. «Chaque fois, c’est à recommencer…»

Elle-même s’y perd. 

Et toutes les intervenantes n’ont pas la même capacité d’adaptation ni le même niveau d’empathie, un dossier peut prendre une nouvelle tournure selon que le courant passe ou non avec le parent. De ce fait, le parent se retrouve parfois à la merci d’une intervenante dont on dira poliment qu’«elle n’est pas à sa place». Celles-là – et ceux-là – ne devraient pas y rester.

L’argument de la pénurie de main-d’œuvre revient comme une fatalité chez les gestionnaires pour expliquer – et justifier – les problèmes et les délais, on montre du doigt des postes disponibles, mais non comblés, ainsi que le taux d’absentéisme et le nombre d’arrêts de travail. 

Pourtant, dans un même contexte, certaines régions arrivent à trouver des solutions pour notamment solidifier certaines équipes, en particulier les intervenantes qui doivent procéder à la première évaluation sur place. Cette première étape est déterminante, elle oriente la suite du dossier.

Si des erreurs d’appréciation sont commises à ce moment-là, il devient plus difficile de corriger le tir.

Ainsi, au Centre jeunesse de Québec, on arrive à renforcer cette étape par la présence d’équipes de mentors qui accompagnent les nouveaux employés pendant une période de deux ans. La situation est toute autre dans la région de Chaudière-Appalaches, où les intervenants fraîchement embauchés, parfois tout juste diplômés, sont davantage laissés à eux-mêmes.

C’est une question de volonté.

Dans une région de l’Est-du-Québec, selon une source, «quand ils manquent de personnel, ils changent leurs critères de sélection et d’embauche.»

Pour pallier le manque de services, il faut se garder de la tentation de la facilité, de seulement appeler pour plus de ressources. La solution n’est pas simple, elle commande un examen en profondeur du fonctionnement du système pour s’assurer que l’intérêt de l’enfant en soit vraiment au cœur.

Parce ce n’est pas toujours le cas.

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La DPJ n’a pas toujours raison

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de sept ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil poursuit aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. (2e de 4)
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Dans les dossiers que j’ai pu consulter, une tendance se démarque : la DPJ, assez tôt dans le processus, distribue des rôles.

Les bons et les méchants.

Dans les cas où les parents se disputent la garde de leur enfant, il est parfois étonnant de voir le côté où penche la balance. Malgré des reproches qui sont parfois similaires, on choisit d’accorder à l’un plus qu’à l’autre. Le «méchant» est souvent celui qui s’oppose à la volonté de la DPJ.

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On l’a vu dans le drame de Granby, le père semblait être dans les bonnes grâces des intervenants et la grand-mère paternelle, chez qui la fillette a passé ses trois premières années, était perçue comme une empêcheuse de tourner en rond. Des passages de jugements rendus au fil des années sont assez révélateurs, ils sont tirés de La Presse, d’une chronique de Patrick Lagacé.

À propos du père, accusé de séquestration, et de sa conjointe, accusée de voies de fait graves et de séquestration. «Le père est bien épaulé au plan personnel [...] Sa conjointe [...] est dotée d’une grande maturité. Elle est franche et elle n’a pas l’intention de mettre en danger l’enfant.»

À propos de la grand-mère : «[elle] réitère ses craintes à l’égard de son fils. Elle considère qu’il constitue un risque pour sa petite-fille.» Plus encore : «Faisant état des allégations de la grand-mère paternelle, [l’intervenante] parle d’une femme qui a un système d’alarme défaillant, qui voit des dangers partout.» 

Elle avait le rôle de celle qui criait aux loups.

Les parents avec qui j’ai discuté reconnaissent pour la plupart la pertinence de l’intervention initiale — dans certains cas, ce sont eux qui ont demandé de l’aide —, mais ils déplorent par contre la quasi-impossibilité de se requalifier, surtout dans les cas où les contacts sont limités à des visites supervisées de quelques heures à toutes les unes, deux ou trois semaines. «Lorsque la visite se termine, mon enfant pleure, il ne veut pas que ça finisse. Il ne veut juste pas qu’on se quitte. Et moi, on me reproche, dans les notes, que je n’arrive pas à le sécuriser…», se questionne une mère.

Dans plusieurs cas, une relation à couteaux tirés entre le parent et l’intervenant envenime les choses, de sorte que les chances de renverser la vapeur sont à peu près nulles. En théorie, un parent peut demander un autre intervenant, mais il appert que ces demandes restent parfois lettre morte.

Dans un cas, une pédiatre d’un centre de pédiatrie sociale a pris la peine d’appeler une chef de service de la DPJ pour dénoncer le comportement d’une intervenante. «La mère ne sait plus sur quel pied danser, car elle sent que peu importe ce qu’elle fait, ce sera contre elle», a-t-elle écrit dans les notes qu’elle a prises de l’entretien.

Ce constat, je l’ai entendu souvent. 

Comme cette autre mère qui, usée par des demandes changeantes des intervenants, a pris la difficile décision de renoncer à ses visites supervisées. «Quand je voyais mon gars, ils disaient que je n’étais pas correcte. Quand j’ai arrêté, ils me l’ont aussi reproché. Si je le vois et qu’il ne va pas bien, c’est de ma faute et si je ne le vois pas et qu’il ne va pas bien, c’est aussi de ma faute…»

La pédiatre a aussi mis en doute l’évolution du dossier. «Rapidement et sans aucun avertissement, le dossier a pris une tournure allant de mesures volontaires à judiciaires, puis de placement à moyen terme, voire même avec possibilité d’adoption. De visites supervisées à aucune visite… […] Nous pensons qu’il y a eu […], et je pèse mes mots, un manque de transparence dès le début de l’accompagnement de la famille […] par la protection de la jeunesse.»

Voilà un autre élément qui revient régulièrement, la transparence.  

L’absence de.

Un père à qui j’ai parlé a vu la DPJ entrer dans sa vie il y a deux ans, moins d’un mois avant le procès pour déterminer la garde des enfants. «Quand il y a un signalement, le procès tombe, tu embarques dans la machine de la DPJ. […] Je leur ai fait écouter des enregistrements, je leur ai montré des photos de mes enfants tapochés chez leur mère, et ils me répondent que j’ai un conflit parental avec elle.»

Le père a droit seulement à des visites supervisées chez lui, à raison de deux heures par semaine.

Il a tenté de porter la décision en appel, sans avocat, faute de moyens. Il a monté un dossier entre autres avec des enregistrements des visites et des notes des intervenants qui ne concordaient pas avec ce qui s’était passé. «Le juge a refusé mes enregistrements, ils étaient tous transcrits... Il a dit “il faut faire confiance à la DPJ!” Tout ça, ça se passe à huis clos et je ne peux rien contester.»

Cette idée que la DPJ a toujours raison est tenace, et elle est alimentée par le fait que l’organisme ne commente aucun dossier. 

Un autre père, qui a eu gain de cause contre la DPJ il y a plusieurs années, constate qu’il est extrêmement difficile de faire modifier la distribution des rôles. L’homme accompagne aujourd’hui des parents qui sont lésés dans leurs droits. «Il y a un clivage affectif qui est fait, c’est systématique. On choisit un parent — et pas toujours le bon — et on s’arrange pour réduire au maximum les liens avec l’autre, on l’isole complètement.»

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La machine de la DPJ

CHRONIQUE / Au cours des prochains mois, la Commission spéciale d’enquête sur la protection de la jeunesse sillonnera les régions du Québec pour faire le portrait le plus juste possible de tout ce qui touche les services à l’enfance. Le but avoué, éviter que le système «l’échappe» comme il l’a fait à Granby, où une fillette de 7 ans est morte le 30 avril dernier. Le Soleil entame aujourd’hui une série sur la DPJ afin de tenter d’en comprendre les différents rouages. Et les ratés. (1er de 4)

«Il est par ailleurs des catégories de personnes qui souffrent plus que leur part normale d’épreuves et qui ont souffert encore davantage à cause des délais prolongés que l’État a mis à soulager leurs problèmes.» 

Qui a dit ça à propos des enfants?

René Lévesque, au printemps 1977. Le premier ministre péquiste annonçait que «l’Assemblée nationale va être appelée le plus tôt possible à étudier une loi sur la protection de la jeunesse».

Elle a été adoptée en 1979.

Les mots auraient pu être ceux du premier ministre Legault au lendemain de la tragédie de Granby. «Ce n’était pas la première fois au Québec que le réseau qui doit protéger nos jeunes l’échappait. Et je pense qu’on est rendus à une étape où on doit revoir complètement le réseau d’aide et de supports de toutes sortes pour nos enfants et nos jeunes.»

Quarante ans plus tard.

François Legault a promis un «avant» et un «après» Granby, il est donc essentiel de bien cerner ce qui ne va pas.

La commission spéciale sur la protection de la jeunesse qui sera présidée par Régine Laurent a du pain sur la planche, elle devra être capable de remettre en question jusqu’aux fondements du système actuel, qui connaît son lot de ratés malgré l’apparente bonne volonté de tous les intervenants.

L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions.

Il faudra donc aller au fond des choses, accepter que la machine dérape parfois, que de mauvaises décisions sont prises et que des enfants en paient le prix. Pour un drame comme celui de Granby ou comme celui de la petite Rosalie, il y en a d’autres qui ne font pas les manchettes, tous ces enfants qui se retrouvent malgré eux au cœur d’une situation qui les dépasse.

Et que le système échappe.

Je le répète même si c’est une évidence, le réseau de la protection de l’enfance fait généralement de très belles choses, il sauve littéralement des vies, il permet à des enfants de grandir dans l’amour plutôt que dans la violence. Avec au-delà de 350 signalements chaque jour au Québec, c’est un tour de force.

Mais l’heure est présentement à l’identification des problèmes et à la recherche de solutions, parce que chaque fois que le système trébuche, c’est l’avenir d’un enfant qui est en jeu. 

La réforme du réseau de la santé en 2015 — alors que la protection de l’enfance à été fusionnée aux CISSS et aux CIUSSS — semble avoir exacerbé des problèmes qui existaient déjà, notamment en augmentant la lourdeur des processus et en provoquant une importante perte d’expertise, la fusion s’étant accompagnée d’un jeu de chaise musicale sans précédent chez les gestionnaires.

On a affaibli la première ligne, déjà fragile.

On a d’ailleurs montré du doigt cette première ligne dans le drame de Granby et, à l’autre bout du spectre, on a aussitôt suspendu le Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie, Alain Trudel. Le problème est beaucoup plus vaste et complexe, comme le suggère André Perron, qui a œuvré pendant une vingtaine d’années comme chef de services et adjoint au DPJ.

«Le DPJ de la région de l’Estrie a été suspendu. Faudrait-il aussi suspendre :

- Le juge qui a ordonné le retour dans la famille?

- Le directeur d’école qui n’a pas fait de suivi sur l’enseignement à la maison?

- Le directeur du CLSC auquel le père aurait demandé des services et n’en a pas reçus?

- Le directeur du CIUSSS qui n’a pas solutionné le recrutement et le roulement du personnel?

- Les directeurs de départements universitaires (psychologie, criminologie, psycho-éducation, travail social) qui ne préparent pas les intervenants à œuvrer auprès d’une clientèle lourde et complexe?

- Les différents ministres de la santé et des services sociaux qui se sont succédé et n’ont pas priorisé cette clientèle vulnérable?»

Depuis 40 ans…

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Éloge du bien-être social

CHRONIQUE / Au Québec, le bien-être social est un bout de papier avec une fleur de lys dessus, un chèque, l’aide de dernier recours. On en a même fait un diminutif : le BS.

On dit de quelqu’un qu’il est «sur le bien-être» même si, ironiquement, il en est très loin. Le Larousse en propose deux définitions : «état agréable résultant de la satisfaction des besoins du corps et du calme de l’esprit» ou encore «aisance matérielle qui permet une existence agréable.»

Sur le BS, c’est ni une ni l’autre.

L’idée n’est évidemment pas de se la couler douce aux frais de l’État, mais au point où on en est, ça se rapproche plus de l’indigence. Dans une logique comptable, le pauvre est un fardeau, un passif, c’est comme ça d’ailleurs qu’il se sent dans le regard de bien des gens qu’il croise.

Eh bien, en Nouvelle-Zélande, ça vient de changer. Lisez ceci. «Nous mesurons différemment la réussite de notre pays. Nous ne nous fions pas seulement au produit intérieur brut, mais aussi à la hausse du bien-être de notre peuple, à la protection de l’environnement et au renforcement de nos communautés. Le fossé entre les discours et la réalité, ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, entre les élites et le peuple, a fait le lit des populistes partout sur la planète.»

Qui parle? Le ministre des Finances, Grant Robertson, qui a déposé jeudi un «budget du bien-être».

Jouissant d’un surplus de 3 milliards $, le gouvernement de coalition travailliste de Jacinda Ardern a investi plus d’un milliard pour s’attaquer à la pauvreté des enfants. «Nous ne pouvons ignorer le stress et les tensions que le dénuement matériel cause à nos familles, a expliqué la première ministre au journal Le Monde. Nos enfants vont mieux, nous allons tous mieux.»

Ils ont aussi fait de la santé mentale une priorité, en y investissant presque 2 milliards $. «La santé mentale n’est plus à la périphérie de notre système de santé, a lancé le grand argentier de ce pays de 5 millions d’habitants. C’est l’élément central de notre bien-être à tous.»

Le pari de la Nouvelle-Zélande est celui-ci : en s’attaquant réellement à la pauvreté chez les enfants, à la violence conjugale — un problème énorme dans ce pays — et en s’assurant de traiter comme il faut les problèmes de santé mentale, les travailleurs seront plus productifs et l’économie plus forte.

C’est un pari ambitieux.

Au Québec, à l’instar de la géographie, on est aux antipodes.

Ma collègue Élisabeth Fleury révélait cette semaine que presque 600 patients médicamentés pour des problèmes de santé mentale n’étaient pas suivis par un psychiatre, que la fermeture des urgences psychiatriques de Saint-Sacrement et du CHUL a provoqué un ressac à Robert-Giffard, en surcapacité chronique.

On a parlé d’un suicide et d’une tentative de suicide chez les patients qui ne sont pas suivis, le portrait ne serait pas plus rose ailleurs.

Et Marc Allard, pas plus tard que jeudi, qui nous racontait l’histoire de cette mère qui poireaute depuis 108 jours pour que son fils de 8 ans reçoive des soins. Il ne va pas bien, son fils, il a essayé de se pendre dans le gymnase de l’école.

Et il attend, depuis plus de trois mois.

L’an dernier, l’Association des psychologues du Québec sonnait l’alarme. «Les exemples se multiplient pour prouver que le ministère de L’Éducation ne considère pas les psychologues comme une ressource essentielle. […] Entre 2005 et 2015 l’effectif psychologue a diminué de 8 %.»

Ça ne semble pas mieux aujourd’hui.

Marc a appelé au CIUSSS — le Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux — pour savoir ce qu’on pensait de cette situation, Frédéric Aublet, le directeur adjoint à la direction du programme Jeunesse, a reconnu que «c’est au-dessus de ce qu’on veut comme résultat». 

C’est bien pire que ça, c’est inacceptable.

Ce n’est pas la volonté qui manque, assure-t-il. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas les postes, ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas. C’est qu’au niveau de la pénurie de main-d’œuvre, on a de la difficulté à venir combler les remplacements, que ce soit pour les absences maladie ou les congés de maternité. Et ça, ça vient jouer sur nos délais d’accès.»

Même chose pour les psychiatres.

Au Nouveau-Brunswick aussi le gouvernement s’arrache les cheveux pour avoir des psychologues dans les écoles. Le problème est tel que les postes qui ne sont pas pourvus ont fait économiser quatre millions l’an dernier. Les psychologues vont au privé, c’est plus payant.

Vous savez quoi? C’est la même situation en Nouvelle-Zélande, qui a promis d’embaucher 1600 spécialistes en santé mentale. Un thérapeute interrogé par Radio New Zealand a émis de gros doutes. C’est «un effet d’annonce, il n’y a pas assez de professionnels pour assurer ces services».

C’est là où la volonté politique fera la différence.

Ou pas.

N’empêche, c’est la première fois qu’un pays accorde autant d’importance à la santé mentale et au bien-être des gens, qu’il les hisse au rang de priorité nationale. Aux yeux de la première ministre, «ce budget montre qu’on peut être à la fois économiquement responsable et bienveillant.»

Pour que tout le monde soit «sur le bien-être», le vrai. 

Chronique

La femme qui déterre les racines

CHRONIQUE / Simone* se souvient de cette dame qui cherchait depuis neuf ans sa mère, toute sa vie tournait autour de ça, elle voulait vieillir avec elle. Elle l’a retrouvée. Mais sa mère n’a jamais voulu la revoir.

«Ce n’est pas toujours de belles histoires de retrouvailles. On imagine la mère qui a laissé son enfant et qui a pleuré toute sa vie, mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a des mères qui ne l’ont jamais dit à personne, elles ne sont pas prêtes à ça.»

Et ça s’arrête là.

Depuis une dizaine d’années, Simone aide des gens à retrouver leurs parents biologiques à partir de grenailles d’information qu’ils arrivent à grappiller au prix de laborieuses démarches. Ils seraient autour de 300 000 «enfants du péché» au Québec, jusqu’aux années 1970, à s’être retrouvés orphelins dès leur naissance.

Et à chercher, depuis, d’où ils viennent. 

Le Québec leur a longtemps mis des bâtons dans les roues, leur transmettant aux compte-gouttes des renseignements incomplets, qui se limitaient le plus souvent à quelques antécédents de santé. À propos de l’identité de leurs parents, à peu près rien, à part qu’ils sont morts ou vivants.

Puis est arrivée la loi 113. En théorie, les enfants allaient finalement pouvoir connaître l’identité de leurs parents.

Dans les faits, ils n’ont que ça, un nom.

Je vous ai raconté l’histoire d’Hélène la semaine dernière, elle avait fait sa demande dès l’adoption de la loi il y a un an, venait de recevoir un coup de fil où on lui donnait le nom de sa mère, sans pouvoir lui dire si c’était son nom de jeune fille ou de mariage, sans pouvoir lui donner la date de sa mort.

Un nom commun en plus.

Elle m’avait écrit un courriel sous le coup de la colère, elle se sentait trahie, elle sentait qu’on s’était joué de ses sentiments, qu’on lui avait fait de faux espoirs. Et puis, en désespoir de cause, elle avait envoyé une bouteille à la mer dans un groupe Facebook, une dame lui avait répondu.

En une demi-heure, à partir de quelques fragments d’informations, elle a trouvé la mère d’Hélène, sa fratrie.

C’est ce que Simone fait, recomposer un casse-tête à partir de quelques morceaux, en consultant différents sites de généalogie, en passant par des tests d’ADN, en épluchant les archives, en utilisant des logiciels dont elle a le secret. «J’ai toujours aimé les enquêtes et aidé les gens. Je ne veux pas être payée pour faire ça, juste “merci” ça me suffit.»

Elle sait la différence qu’elle fait dans leur vie. «Souvent, ça fait des années qu’ils cherchent et moi, en 20 minutes, je trouve.»

Elle les ménage même un peu. «Avant, je les bombardais avec tout ce que j’avais. Maintenant, j’ai décidé de ralentir parce qu’ils sont pris avec leurs émotions, c’est beaucoup pour eux. Quand je vois dans leurs messages qu’ils ont atteint leur capacité d’émotions, je garde des informations pour le lendemain.»

Les échanges se font la plupart du temps par courriel ou par Messenger. «Il y a des hommes qui m’écrivent “je pleure”, je comprends qu’ils en ont assez.»

Depuis qu’elle déterre les racines, elle a découvert toutes sortes d’histoires, à l’image du Québec d’avant la Révolution tranquille, alors que les femmes ne devaient se reproduire que lorsqu’elles étaient mariées. «J’ai eu un cas, l’homme avait eu huit enfants avec son épouse, trois avec sa maîtresse. Ceux-là ont été mis en adoption.»

C’était avant la contraception. «J’ai vu jusqu’à 11 enfants confiés en adoption par la même mère.»

Possiblement une prostituée.

Elle trouve parfois des histoires sordides, des meurtres, un conjoint assassiné, une grand-mère empoisonnée. «Ce n’est pas facile, des fois, on se retrouve dans des situations de familles complètement dysfonctionnelles. Il y en a qui se disent après avoir retrouvé leurs parents : “une chance que j’ai été adopté.”»

Ça vient mettre un baume.

Surtout dans des cas de violence. «Il y en a qui, lorsqu’ils retrouvent leurs frères et leurs sœurs, réalisent qu’ils auraient grandi avec un père alcoolique et violent, qu’ils auraient vu leur mère se faire battre…»

Il y a des cas d’inceste, aussi. «Il y a une dame qui avait cherché pendant 40 ans, c’était une adoption privée. J’ai réussi à trouver le baptême, mais les prénoms qui étaient dessus n’étaient pas les bons. J’ai quand même réussi à trouver. Le père avait abusé de ses filles, la dame avait six demi-sœurs.»

Une d’elles était sa mère. 

«Elle a pu rencontrer quatre de ses demi-sœurs avant de mourir, elle m’a dit, “je peux partir, j’ai eu ma réponse. Heureusement que je ne suis pas restée là, j’aurais été abusée moi aussi.”»

Simone offre aussi son aide pour entrer en contact avec la famille biologique, pour augmenter les chances de retrouvailles. «Il y en a qui sont très réticents, il y en a d’autres qui sont sceptiques. Je passe souvent par les frères ou les sœurs, je les aborde en leur parlant de généalogie, ça permet d’y aller doucement.»

Si elle voit une ouverture, elle ouvre son jeu.

Il arrive qu’elle soit accueillie à bras ouverts. «Certaines familles ont toujours su qu’il y avait un enfant adopté et ils se sont toujours demandé ce qu’il était devenu. Quand il y a une grande sœur, je passe par elle. C’est souvent la sœur plus âgée qui accompagnait la mère à la crèche, qui avait promis de garder le secret. Elles sont souvent émues de savoir que l’enfant continue de vivre, elles vivent beaucoup d’émotions, c’est comme un prolongement de leur sœur.»

Parfois, elle doit trouver un plan B. «Dans un cas, j’avais trouvé un cousin, il était très méfiant, il ne voulait pas que les gens sachent. J’ai trouvé l’adresse de la maison de la mère, elle était à vendre, j’ai demandé si la dame pouvait aller la visiter. Elle a pu y aller, elle a pu s’asseoir sur le lit de sa mère…»

Et il y a ceux qui n’ont jamais été adoptés, des garçons surtout, qui sont passés de la crèche à l’orphelinat, comme celui d’Huberdeau dans les Laurentides, où les Frères de la Miséricorde devaient s’occuper d’eux. Certains ont dénoncé avoir servi d’esclaves, dans le champ et dans le lit des frères. 

«Ceux des orphelinats, c’est ma priorité. Il y a un monsieur qui a grandi à la crèche avant d’aller sur la ferme d’Huberdeau, il n’a jamais eu de famille et il n’a rien reçu encore, même pas le nom de sa mère. J’ai le goût de les appeler pour faire bouger les choses! Je n’arrive pas à comprendre comment ils marchent…»

À pas de tortue.

«Une fois, j’ai appelé pour avoir l’âge du décès de sa mère, on m’a dit autour de 75 ans. C’est décourageant.»

Et ils sont des milliers à attendre.

Au nombre de demandes d’aide qu’elle reçoit, Simone voit bien que la nouvelle loi ne remplit pas ses promesses. Le libellé était pourtant clair, il devait conférer à l’adopté «le droit d’obtenir ses nom et prénom d’origine et ceux de ses parents d’origine et les renseignements lui permettant de prendre contact avec ces derniers».

On est loin du compte.

Simone joint sa voix à ceux qui réclament des correctifs. «Il faut que les gens se mobilisent, ils devraient avoir au moins une date de naissance et de décès. Et c’est d’une lenteur… Ils ne sont pas encore passés au travers des demandes des trois premiers mois, ils en ont encore pour trois ans. Ça n’a pas de bon sens…»

*Le prénom a été modifié

Chronique

«Je voulais tellement être aimée»

CHRONIQUE / «Ils ont détruit ma vie pour 100 $.» Le patron d’Élisabeth*, un avocat d’un grand bureau de Québec, avait gagé avec un client qui venait de sortir de prison. «Le client a dit, “je vais l’avoir”. Il m’a emmenée en voiture décapotable pendant quelques fins de semaine pour m’impressionner. Puis, à un moment donné, il m’a emmenée dans un motel miteux…» Il l’a «eue».

Elle n’avait jamais fait l’amour avant. «Une fois, une minute, et toute ma vie a basculé. Je suis tombée enceinte.»

Le client en question était un usurier sans scrupule, le monde l’appelait le Caïd. «J’ai passé toute ma grossesse dans une chambre du Pigeon voyageur sur la Côte d’Abraham, je n’ai pas vu de médecin. Je dormais sur un divan-lit, je n’avais même pas de moppe pour laver le plancher.» 

Elle a accouché après 60 heures de douleur. «J’ai failli mourir. Ils m’ont mis l’enfant dans les bras une semaine après. Je n’ai rien ressenti.»

C’était il y a 50 ans.

Celle qui, enfant, rêvait d’un mariage en blanc et d’une famille a déchanté. «Il était déjà marié, il avait cinq enfants. C’était un bandit, il donnait des frigidaires, des cordes de bois et des motoneiges aux policiers, qui lui disaient quand il y aurait des descentes. C’était un règne de terreur.»

Il la contrôlait totalement. «Quand mon fils a eu trois mois, il m’a dit soit tu retournes travailler soit tu vas à l’hôtel Saint-Roch, c’était l’hôtel des prostituées. J’ai bien sûr choisi de retourner travailler, je suis retournée dans un autre bureau d’avocats. Il a placé notre fils chez une dame, on lui donnait 10 $ par semaine.»

La dame lui a redonné quand il avait neuf ans. «On était deux étrangers, ça a été tout un bouleversement pour lui et pour moi. C’est certain que je n’ai pas été une bonne mère. C’est mon plus grand regret.»

Elle a vécu trois ans d’enfer avec son bourreau. «Il me terrorisait, il m’insultait et m’humiliait sans arrêt, il menaçait de tuer ma mère. Un moment donné, j’ai prié Dieu, je lui ai dit “si vous ne venez pas le chercher, venez me chercher”. Pas longtemps après, j’ai reçu un téléphone, il était mort dans un accident. Je ne suis même pas allée au salon, je suis disparue…»

Elle a tenté de se refaire une vie.

Elle pensait que ça y était quand elle a obtenu un poste comme assistante d’un juge, qu’elle admirait en plus. Elle pensait pouvoir enfin tourner la page sur ce cauchemar, sur son enfance aussi. «D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai pas été aimée, ni par ma mère ni par personne. Je voulais tellement être aimée.»

Cette fois, un juge l’avait choisie.

«Pour la première fois de ma vie, je me sens honorée. Mais j’ai vite déchanté. Tous les prétextes étaient bons pour me faire parader devant lui, il surveillait tout : la hauteur de mes talons, la couleur de mes bas de nylon, mon maquillage. Et défense de prendre une livre, je devais rester mince!»

Il lui disait, «tu m’aimes tellement que tu vas faire tout ce que je vais te demander». Elle était prise au piège.

Elle se sentait comme «son jouet», son objet. «Il me demandait de faire des choses inacceptables, comme embarquer un jeune homme sur le pouce et de lui mettre la main sur la cuisse. Il me disait d’aller au Cinéma Midi-Minuit, de m’asseoir près d’un homme seul et de le séduire. Il me proposait aussi d’aller en voyage dans les pays chauds. Je serais allongée sur la plage en bikini et lui serait assis près de moi. Je le présenterais comme mon chauffeur, il serait vêtu comme ça, avec la casquette et tout.»

Il lui a proposé de se cacher dans son garde-robe et de la regarder faire l’amour avec son chum.

Le juge est resté avec ses fantasmes. «Je n’ai jamais rien fait de ce qu’il m’a dit, j’en étais incapable. Mais le lundi, il me demandait si j’avais fait ce qu’il m’avait demandé et j’inventais des histoires. Il n’y a pas eu d’attouchements ni de relations, c’était de la cruauté verbale. Et il savait que je ne pouvais pas parler.»

Elle a enduré ça pendant un an et demi. «Je suis partie, j’ai demandé à être changée de poste. On m’a proposé à un autre juge. Quand je l’ai rencontré, je lui ai demandé, “êtes-vous normal, vous, ou malade?” Il savait très bien ce que je voulais dire, tout le monde était au courant de ce qui se passait.»

Le nouveau juge était correct. «J’ai passé 18 années de bonheur. Je connaissais son épouse, ses enfants. Il m’a sorti la tête de l’eau.» 

Enfin.

Si elle raconte son histoire aujourd’hui, pour la première fois, c’est surtout pour que les femmes sachent qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que des pervers peuvent se terrer jusque dans les officines feutrées d’un palais de justice. «Tu ne peux pas imaginer ça, dans ce milieu-là, un juge…»

C’est le raz-de-marée du #moiaussi qui lui a permis de prendre le contrôle sur ce qu’elle a subi. «J’ai vécu toute ma vie avec des silences, avec des non-dits. Maintenant, je ne suis plus capable de vivre avec ça.»

Elle parle.

Mais, à 70 ans, elle doit continuer à avancer avec ses blessures, à la fois invisibles et profondes. «Je n’ai jamais été capable d’aimer. J’ai eu des coups de foudre, des attraits, mais rien de permanent. Ça bouleverse une vie, ça désorganise, ça laisse des marques. J’ai été trahie tellement souvent…»

C’est ce que ça donne, un cœur rafistolé.

*Le prénom a été modifié.

Chronique

«Cette famille-là a besoin de soutien»

CHRONIQUE / Dimanche après-midi, Agathe* est allée voir les folles aventures de Détective Pikachu au Cinéplex Odéon de Sainte-Foy avec quatre enfants, dont son fils. «Dans la salle, il y avait un enfant qui hurlait, qui pleurait, qui était incontrôlable.»

C’est un film familial, elle n’en fait pas de cas.

Puis elle descend l’allée pour chercher un siège rehausseur. «Devant moi, il y a ce grand monsieur qui tient sa fille de façon totalement inappropriée. Elle ne pleure plus, il a sa main sur sa bouche.»

Elle le suit dans le corridor. «Il l’engueule, il lui dit : “Tu as sept ans, tabarnac!” Il la tient juste par un bras, il sort de la salle et la lance par terre. Elle se sauve à quatre pattes, il court après, à quatre pattes lui aussi, il essaye de la rattraper.» Deux hommes assistent aussi à la scène. «Il y en a un qui est allé mettre sa main sur l’épaule du père.»

La fille en a profité pour «se sauver» dans la salle.

Agathe reste là, avec les deux hommes et le père. «À la place de réaliser ce qu’il venait de faire, de dire : “Désolé, ça n’a pas de bon sens”, il a dit : “Tabarnac, elle dérange tout le monde dans le cinéma”…» Puis il est retourné à l’intérieur, a regagné son siège comme si de rien n’était.

Les policiers sont débarqués. «Ils m’ont demandé de leur raconter ce que j’avais vu, ils m’ont demandé où est-ce que l’homme était assis et je suis retournée dans la salle. C’est là que les lumières se sont allumées, ils le cherchaient, je leur ai montré, je leur ai dit : “Il est ici”. Il était avec cinq enfants…»

L’histoire a fait grand bruit dans les médias, l’homme a été arrêté pour voies de fait, la Direction de la protection de la jeunesse a été alertée.

Il y aura enquête.

Selon d’autres témoins qui se sont confiés aux policiers, le père aurait frappé sa fille. «Moi, je n’ai pas été témoin de ça. Ça s’est peut-être passé avant qu’elle commence à pleurer, c’est peut-être ce qui a été la cause, je ne sais pas.»

Mais elle en a vu assez pour réagir.

Agathe n’a pas hésité une seule seconde à dénoncer les agissements «totalement inappropriés» de l’homme de 47 ans. «Je pense que j’ai fait la bonne chose. C’est correct que le père soit confronté à ce qu’il a fait.»

Qu’il soit aidé, surtout. «C’est clairement pas une famille qui avait l’air fortunée, c’est l’impression que j’ai eue. Le père sentait mauvais, il puait le swing, la fille avait un chandail qui était déchiré sur la manche. Cette famille, je pense qu’elle a besoin d’aide, qu’elle a besoin de soutien. Mais je ne pense pas que c’était nécessaire de faire une si grosse histoire avec ça.»

Elle pense aux cinq enfants. «Ce qu’on veut surtout, c’est de ne pas leur nuire. Mon message, c’est qu’il ne faut pas laisser aller les choses, mais il faut avoir du respect pour la famille, pour les enfants, pour ceux qui vivent ça. C’est facile après l’histoire de Granby de partir en peur, c’est facile de juger.»

Elle lance un appel au calme. «C’est important de chercher à avoir l’ensemble du portrait, l’ensemble de la situation.»

Elle a en tête un de ses voisins qui s’occupe seul de son enfant, qui fait de son mieux. «La mère n’est plus dans le portrait, elle est toxicomane, dans la rue. Il voit à ce que son enfant ne manque de rien, mais c’est sûr que ce n’est pas idéal… […] Il faut essayer de voir en arrière des lacunes, s’il y a de l’amour.»

C’est là l’essentiel du travail de la Direction de la protection de la jeunesse, qui doit composer depuis 40 ans avec un nombre toujours grandissant de signalements. Il y en a eu 96 000 l’an dernier, on s’attend à ce qu’il y en ait 100 000 cette année, soit plus de 250 chaque jour.

C’est effarant.

Reste à espérer, comme le souhaite Agathe, que la fillette et les quatre autres enfants n’auront plus à vivre ce genre de situations, ni sous les projecteurs ni entre les quatre murs de leur maison. «Il ne faut jamais tolérer ce genre de situations. On ne sait pas, on a peut-être sauvé quelqu’un…»

* Le prénom de la femme, avec qui j’ai des liens familiaux, a été modifié. 

Chronique

Et si les Autochtones nous sauvaient une autre fois?

CHRONIQUE / On ne serait pas tous là à se demander le temps qu’il fera demain si Jacques Cartier n’avait pas croisé un Iroquois, quelque part en 1536.

Le scorbut décimait ses troupes.

Des quelque 110 téméraires qui ont traversé l’Atlantique, il n’en reste qu’une dizaine épargnés par l’épidémie dont ils ignorent tout. Ils ont beau invoquer tous les saints, rien n’y fait, les hommes perdent leur énergie, leur peau se couvre de plaies purulentes, leurs gencives pourrissent et leurs dents tombent.

Plus de 20 en meurent.

Cartier croise alors par hasard le fils du chef de Stadaconé, Domagaya, il est surpris de le voir en pleine forme. La dernière fois, il semblait affligé du même mal que ses hommes. Il lui demande naïvement comment il a guéri, l’Iroquois lui transmet le secret de sa potion magique, une infusion d’anneda, alias l’«arbre de vie».

Six jours plus tard, les hommes de Cartier sont complètement remis.

Sans Domawaga, ils seraient morts.

L’histoire du «découvreur» du Canada aurait pu s’arrêter drette là, n’eût été de l’aide et des connaissances de ceux qui avaient découvert — et habité — ce territoire depuis déjà longtemps. S’il avait su ce qui se passerait ensuite, peut-être Domawaga aurait-il gardé son remède pour lui.

On connaît la suite, les Européens ont colonisé l’Amérique, renommé — à quelques exceptions près — les lacs, les rivières et les lieux.

Ils se sont approprié le territoire.

Dans l’Atlas des peuples autochtones du Canada, l’auteur Dan David fait référence à la toponymie d’avant la colonisation, où la ville de Saint-Placide s’appelait «là où se dressent les cheminées», où Saint-Eustache était «là où les raisins mûrissent». Les noms choisis racontaient les lieux.

Comme Kebek, «là où le fleuve se rétrécit» en algonquin.

Il y a une omniprésence de la nature qui nous entoure. Ça m’avait frappée quand je suis allée chez les Atikamekw de Manawan il y a trois ans et demi, j’avais écrit que les traditions revenaient tranquillement, comme la cérémonie des premières lunes, et celle de l’ours pour les gars, quand ils chassent leur premier gros gibier.

Il y a la cérémonie des bleuets, pour avoir plus de bleuets.

Les Atikamekw n’ont pas quatre saisons, ils en ont six. Les mois aussi ont des noms liés aux traditions, ils font partie du langage courant. Les noms sont jolis : août est le mois où les jeunes oiseaux apprennent à voler; février, le mois où les siffleux sortent; avril, le mois où la lune reflète sur la glace; décembre est le mois des temps longs.

Septembre, c’est le mois où le porc-épic se reproduit.

Ce que tout ça dit, et c’est là où je veux en venir, c’est que les Premières Nations font corps avec la nature, elle est dans leurs rituels, dans leur vocabulaire.

Ils sont à l’intérieur d’elle.

Pas au-dessus.

Et on voit ce que ça donne quand on lit le plus récent rapport publié au début du mois par un groupe d’experts de l’ONU sur la biodiversité qui fait état d’une accélération sans précédent de la destruction des écosystèmes et de l’urgence de revoir complètement notre mode de vie.

Les pronostics sont sombres, un million d’espèces végétales et animales menacées, êtres humains inclus.

Sans planète, point de salut.

Le rapport affirme aussi qu’il n’est pas trop tard, il nous invite à nous inspirer des autochtones, justement. «Ils sont clairement les gardiens de la nature pour le reste de la société, a confié à l’AFP Eduardo Brondizio, un des principaux auteurs. [Ces peuples s’occupent] sous divers régimes fonciers, d’un quart des terres de la planète. Et c’est là qu’on trouve la nature la mieux conservée.»

Et vlan.

L’idée a fait son chemin dans le projet de loi fédérale C-69, où on prévoit tenir compte des savoirs traditionnels autochtones pour évaluer l’impact environnemental. Mais C-69 s’enlise, la seule perspective de resserrer les contrôles a fait exploser Jason Kenny, premier ministre de l’Alberta, qui y voit une menace à l’unité nationale.

Et à l’économie.

Ramenons-nous en 1536, Jacques Cartier n’a pas hésité une demi-seconde à prendre la recette du remède qui a sauvé ses hommes agonisants.

Pourquoi hésitons-nous maintenant?

Chronique

Et ainsi de suite(s)

CHRONIQUE / Voilà ce moment où je vous donne des nouvelles des gens dont je vous ai parlé au cours des derniers mois. Et elles sont plutôt bonnes.

Le vent a tourné

Depuis un an, Steve Fortin ne comptait plus les curriculum vitæ qu’il envoyait partout, mais sans succès.

Il est aveugle.

Ses yeux sont sur quatre pattes, sa belle Manouche le suit partout, et il va où il veut avec elle. Il s’entraîne au PEPS, il va «voir» des matchs du Rouge et Or et des spectacles de heavy metal. L’année dernière, il s’était pointé avec elle à son nouveau travail, on lui avait demandé de la laisser chez lui.

C’est impossible

Depuis ce jour, il se cherchait du boulot dans un bureau, en comptabilité ou en administration, avec cinq certificats de l’Université Laval et ses logiciels qui lui permettent de travailler à l’oreille. Il peut pitonner avec ça sur son téléphone, et faire ce qu’il veut sur un ordi.

Je vous ai raconté son histoire il y a deux mois, je vous disais qu’il remuait ciel et terre pour travailler, pour gagner sa vie, pour pouvoir se gâter.

Un désir bien légitime.

Je vous disais qu’il voulait aller voir le spectacle de Godsmack, deux généreuses femmes lui ont offert un billet pour lui et un autre pour une personne de son choix. C’était le 11 mai, il y est allé avec son cousin. «C’était vraiment génial, on a passé une super soirée! Mais j’ai oublié de prendre un selfie…»

Un autre lecteur l’a contacté, son jeune frère — décédé il y a trois ans à 49 ans — était atteint de rétinite pigmentaire comme Steve, il lui a proposé de l’accompagner à un match de football aux États-Unis. Ils ont dîné ensemble, le courant a passé. Si tout va bien, le voyage aura lieu.

Et pour le boulot? Il y a eu quelques ouvertures pour des postes au sein de la fonction publique, mais les règles administratives ont eu raison de cette option. Trop compliqué et trop long.

Steve a finalement trouvé. La semaine dernière, il a signé officiellement son contrat d’embauche chez Qualtech, qui fabrique des équipements en acier inoxydable. Il commence dans deux semaines comme commis à l’administration à temps plein. «On a eu cinq rencontres, ça s’est super bien passé. Ils m’ont dit : “Ta première job, c’est de nous trouver 30 soudeurs!”»

L’appel est lancé.

Et Manouche? «Il n’y a aucun problème, ils vont même lui acheter un coussin…»

Cherchez le poulet… au Québec

Chronique

Mode d’emploi du gouvernement pour prendre un taxi

CHRONIQUE / Vous vous souvenez de mon ami Guillaume? Je vous avais raconté fin mars comment il s’était senti comme le dindon de la farce avec Uber, quand il a compris que les chauffeurs le laissaient poireauter en attendant leur prix.

En attendant que le «taux multiplicateur» grimpe.

Il y a vu l’effet pervers de la tarification dynamique, qui permet d’augmenter le prix d’une course en fonction de la demande. Il a commandé une voiture alors que le taux multiplicateur était à 2x. «Je voyais plein de voitures autour de chez nous, mais personne ne la prenait. C’est resté longtemps sur “Uber recherche chauffeur…”»

Finalement, un chauffeur l’a pris. «Il était à l’Université Laval, à l’autre bout de la ville! Il en avait pour au moins 20 minutes avant de se rendre!» Et à partir du moment où un chauffeur est en route, le client n’a pas le choix d’attendre la voiture. S’il annule la course, il devra payer des frais. 

À peu près 5 $.

Guillaume a donc attendu. «J’ai attendu 10 minutes… j’ai vu que le facteur de multiplication était monté à 2,8.»

Et qu’est-ce que son chauffeur a fait? «Il m’a annulé.» Parce que les chauffeurs, eux, peuvent annuler comme bon leur semble, tant pis pour le client qui fait le pied de grue depuis 10 minutes. «J’ai dû refaire une demande et tout à coup, tous les chauffeurs autour étaient prêts à me prendre…»

Les mêmes qui le boudaient 15 minutes plus tôt.

Une lectrice a fait parvenir ma chronique à la ministre Geneviève Guilbault, pour lui demander ce qu’elle pensait de tout ça, si son gouvernement savait que le consommateur pouvait ainsi se faire embobiner.

Voici ce qu’une attachée de presse lui a répondu par courriel, je vous le transcris intégralement, question de partager avec vous les judicieux conseils du gouvernement pour profiter pleinement de la tarification dynamique. 

Prenez des notes.

«Madame,

Dans son article, Mme Moisan s’en prend au système de tarification dynamique. Ce type de tarification est présentement réservé qu’à Uber. 

Avec notre projet de loi [17], tous les joueurs de l’industrie — taxis compris — pourront proposer à l’avance un prix précis à un client ayant commandé sa course par application mobile auquel le client aura le choix ou non d’accepter. Le fait d’ouvrir cette façon de faire à tous les acteurs de l’industrie amènera une saine compétition, ce qui n’est présentement pas le cas puisqu’Uber est le seul à se prévaloir de ce système. 

Bref, nous mettons fin au monopole d’Uber quant à cet avantage indu.

Voici ce que Guillaume, cité dans cet article, pourra avoir comme choix à la suite de notre projet de loi :

Guillaume pourra ouvrir, par exemple, les applications Uber, Lyft, Eva, Taxi Coop, Taxi Laurier et Hypra Taxi.

Chacune de ces applications lui proposera un prix précis pour sa course, dépendamment de leur offre de service disponible à ce moment, par exemple :

• Uber : 17,25 $, temps d’attente 10 minutes

• Lyft : 36,50 $, temps d’attente 16 minutes

• Eva : 14,75 $, temps d’attente 6 minutes

• Taxi Coop : 15,00 $, temps d’attente 6 minutes

• Taxi Laurier : 15,85 $, temps d’attente 8 minutes

• Hypra Taxi : 17,25 $, temps d’attente 3 minutes

Dans l’exemple cité ci-haut, Guillaume se rend bien compte que Lyft est en pénurie de voitures présentement et doit donc gonfler son prix. Il élimine donc cette option.

Parmi les trois autres choix qu’il reste, Guillaume constate qu’Eva a le plus bas prix, mais pour 0,25 $ de plus, il aura accès à une voiture d’un taxi professionnel avec Laurier. Il a aussi l’option de sauver 3 minutes avec Hypra Taxi, mais cette option lui coûterait environ 2 $ de plus.

Il a donc l’entière liberté de choisir le service qui convient le mieux pour lui selon ses propres valeurs et critères (prix, modèle d’affaires, qualité du service, temps d’attente, etc.).

Et si Guillaume est insatisfait de toutes les options offertes, il pourra choisir un taxi traditionnel avec taximètre (tarification au kilomètre et à la minute).

Bref, comme pour tout autre service, le consommateur aura le dernier mot et pourra choisir l’offre de service qui correspond le plus à ses critères.

En espérant que ces informations vous auront été utiles sur le concept de tarification dynamique, je vous prie de recevoir mes salutations distinguées.»

Voilà, c’est tout simple.

Remarquez, le taxi traditionnel arrive en dernier recours, on se tourne vers lui seulement si on est «insatisfait de toutes les options offertes». C’est parlant.

On oublie aussi que, peu importe le tarif «dynamique» que Guillaume choisira, les chauffeurs auront toujours la possibilité de se «décommander» si les enchères montent. Il aura à tout recommencer du début. Et avec le temps qu’il faudra pour faire le tour des options, les taux ont le temps de changer 20 fois.

Mais bon, on aura le choix...

Chronique

Mère numéro 363-55

CHRONIQUE / Le premier courriel qu’Hélène m’a envoyé s’intitulait «la loi 113, cette triste farce», elle venait d’avoir le nom de sa mère biologique. Après 29 ans de démarches.

Comme des centaines d’autres, elle s’était précipitée, après l’adoption de la loi modifiant les règles entourant les adoptés, à faire une demande pour en savoir plus sur ses origines. C’était il y a presque un an jour pour jour, tout ce qu’elle avait reçu depuis sa demande était un accusé réception sans date.

Puis, ce coup de fil, on lui a donné le prénom et le nom de sa mère, elle m’a demandé de l’appeler simplement Maria. «Ils m’ont donné son nom en me disant qu’ils ne savaient pas si c’était son nom de jeune fille ou pas.»

Jusque-là, elle ne connaissait sa mère que par le «pseudonyme» que lui avaient donné les services sociaux, 363-55.

Ce «pseudonyme» figurait sur ses «antécédents d’ascendance», un document d’une page qu’elle a eu en 1990. «C’était tout ce à quoi on avait droit à l’époque. C’était écrit que j’étais née avant terme, que je pesais huit livres neuf onces. Que je m’appelais Omérine.» C’était aussi écrit que sa mère était malheureuse en ménage, que le père l’avait abandonnée avec ses enfants.

Hélène avait donc une fratrie.

«Au cours de ma vie, ça ne m’a jamais vraiment obsédée de connaître mes parents biologiques, mais ça revient tout le temps t’agacer, comme quand tu vas chez le médecin et qu’il te demande tes antécédents. On ne peut rien répondre à ça! Nous, les personnes adoptées, on coûte plus cher au système de santé parce que, vu qu’on ne connaît rien de nos antécédents familiaux, ils doivent souvent faire plus de tests.»

Elle a donc demandé, en 1990, à savoir qui étaient ses parents. «On m’a répondu que ma demande était prise en compte, mais qu’il y avait de longs délais.»

Elle a reçu une lettre cinq ans plus tard.

Mais ce n’est pas ce à quoi elle s’attendait. «Le ministère nous a écrit pour nous faire une offre, on nous a dit si vous payez tel montant — ça tournait autour de 100 $ dans mon souvenir — on va mettre quelqu’un sur votre dossier. C’était alléchant évidemment, je l’ai fait, j’ai payé.»

Et par une belle journée de l’été 1995 son téléphone a sonné. 

— C’est un bon moment pour vous parler?

— Oui.

— Votre mère est morte.

— Quand?

— En 1980.

— Quelle date?

— Je ne peux pas vous le dire.

— Où?

— Je ne peux pas vous le dire.

— De quoi?

— Insuffisance myocardique.

«C’est comme ça que j’ai appris que ma mère était morte du cœur à 57 ans. C’est jeune. Je suis allée voir mon médecin pour lui en parler, il m’a dit qu’il avait besoin de plus d’informations. J’ai rappelé, on m’a dit qu’on ne pouvait rien me dire, j’ai insisté. La seule chose que j’ai pu savoir, c’est qu’elle souffrait d’éthylisme. Elle était alcoolique.»

Elle n’en saura pas plus.

Le 16 juin 2018, le gouvernement adopte la tant attendue loi 113 visant à permettre à plus de gens de connaître leurs origines. «Au début, ils prenaient seulement les demandes de ceux qui savaient que leurs parents étaient décédés. Je me suis précipitée sur le formulaire, je l’ai rempli la semaine suivant l’adoption…»

Et puis?

Un accusé réception sans date le mois suivant.

Mardi passé, un coup de fil.

— Madame, est-ce que c’est un bon moment pour vous appeler?

— Oui.

— Je vous appelle pour vous donner le nom de votre mère.

— C’est quoi?

— Maria…

— Qu’est-ce que vous pouvez me dire de plus?

— Rien, c’est tout.

«Je raccroche, j’ai un nom, je le répète, je le répète... Mais je n’ai pas de date de naissance, pas de date de décès, ni le lieu. Et je me dis, tout ça pour ça?»

C’est là qu’Hélène m’a envoyé un courriel sous le coup de l’émotion, celle d’une femme à qui on a promis de connaître ses origines, et qui se retrouve avec un nom, assez commun qui plus est. «Donner de faux espoirs comme cette loi ne fait qu’ajouter à l’immense peine de ne pouvoir aller me recueillir sur sa tombe. C’est encore trop demander. C’en est presque sadique.»

Qu’à cela ne tienne, elle se met à éplucher les avis de décès dans les archives de journaux de 1980. «Je remonte le temps, je ne trouve rien. J’ai appelé dans les cimetières de Québec, je ne la trouve pas. Je vais voir du côté du site Ancestry, je vois que le test d’ADN est en spécial, je m’inscris.»

Puis elle envoie, comme une bouteille à la mer, un message sur Facebook, un groupe qui s’appelle «les anges de l’adoption».

Nous sommes mercredi, 15h40.

Le soir, elle a une réunion, elle revient sur le site à son retour. Elle voit le message d’une dame qui lui propose son aide. «Elle m’écrit qu’elle fait ça depuis neuf ans, elle me demande les informations que j’ai, les dates. Et là, ça déboule. 22h07, elle me dit où ma mère s’est mariée, elle trouve le cimetière où elle est enterrée, même le numéro du lot. Elle remonte à mes grands-parents, puis elle trouve ma fratrie…»

Quand elle se couche ce soir-là, elle a deux frères et une sœur. «Elle m’envoie même une photo de ma sœur, on se ressemble tellement. C’est la première fois que je vois mon visage sur le visage de quelqu’un.»

Elle me la montre, c’est frappant.

«La dame, un vrai ange, a continué à m’envoyer des informations, c’est incroyable tout ce qu’elle a réussi à trouver. Sans elle, seulement avec ce que le gouvernement me donnait, je n’y serais pas arrivée. Pour le moment, je veux prendre le temps de digérer tout ça. C’est sûr que j’aimerais les rencontrer, mais il faut être prêt à toutes les éventualités. Il ne faut pas avoir d’attentes qui ne sont pas réalistes.»

Elle a le plus important, elle sait qui est sa mère.

«C’est comme si la place que j’avais gardée en moi est enfin occupée par celle qui l’avait créée…»

Chronique

Quand on veut, on peut?

CHRONIQUE / Vous avez toujours de la volonté?

Ça ne vous arrive jamais de rayer les 30 minutes de vélo stationnaire de votre routine parce que vous avez mal dormi?

De succomber à une double ration de fondant au chocolat?

Le dicton est clair, quand on veut on peut, et pourtant. Des fois, on ne veut pas assez, ou on se permet de ne pas vouloir. Et des fois, la montagne nous paraît si haute, la pente si escarpée qu’on a l’impression qu’on ne pourra jamais vouloir assez pour arriver à atteindre le sommet.

Chaque fois que j’écris sur des poqués de la vie qui aimeraient que la vie (ou la bureaucratie) arrête de leur faire des jambettes, il y a toujours une couple de lecteurs qui m’écrivent et qui s’érigent en parangons de vertu pour leur servir une grande leçon de morale sur la volonté.

En gros, ça se résume par, «hey mon chum, fait ton bout. Moi je me suis toujours botté le derrière, fais pareil».

Ou le classique, «je suis tanné de payer pour ça».

J’ai assisté l’automne dernier au lancement de la campagne de financement de Centraide, où les organisateurs avaient eu l’idée de nous donner une autre identité, décrite sur un petit papier qu’on nous remettait à l’entrée. J’étais Mathieu, jeune universitaire, homosexuel, mes parents avaient bien pris mon coming out.

Il a fallu se mettre en rangée, notre petit papier entre les mains, pendant que Bruno Marchand, le président de Centraide, nous disait quoi faire.

-Vos parents sont pauvres? Reculez de deux pas.

-Vos parents sont riches? Avancez de deux pas.

-Vous avez décroché? Reculez d’un pas.

-Vous êtes allé à l’université? Avancez d’un pas.

Après une dizaine de questions, plus personne ne se trouvait sur la ligne de départ, plusieurs pas séparant le meneur du dernier. Pourtant, ceux qui étaient en avance n’avaient pas vraiment de mérite, ils étaient nés pourrait-on dire sous une bonne étoile. Et les derniers, eux, partaient avec deux prises et demie.

Comme dans la vraie vie.

Après ça, Bruno Marchand nous a parlé des athlètes olympiques. Pour en dire quoi? Pour dire qu’on trouve normal de miser sur eux en mettant tout en œuvre pour pousser au maximum leur talent, qu’on ne lésine pas sur les moyens pour qu’il fasse partie de l’élite, en leur payant des psys, des nutritionnistes, des physios, et encore.

C’est correct, tous les pays le font.

Mais quand un gars mange son pain noir, qu’il se démène comme un diable dans l’eau bénite pour s’en sortir, qu’est-ce qu’on lui dit? 

De s’organiser tout seul.

Qu’il a juste à vouloir.

Si c’était aussi simple, il n’y aurait plus aucun pauvre, plus de fumeurs, plus d’outremangeurs ni d’alcooliques. Certains partent de tellement loin qu’ils ne savent même plus qu’ils sont capables de vouloir s’en sortir. Parce qu’ils se sont fait dire toute leur vie qu’ils n’étaient bons à rien, qu’ils ont fini par le croire. Je pense à cette mère que j’ai croisée il y a plusieurs années dans un parc de Limoilou, elle appelait son fils par son surnom, «innocent.»

Sur le même ton qu’on dit «mon trésor».

J’ai reçu en mars le message d’un lecteur qui travaille pour une ligne d’écoute, il m’a parlé d’un habitué qui venait de l’appeler. «Ce jeune homme, fin trentaine, ex-sans-abri, ex-toxicomane depuis environ seize ans, ex-fumeur et atteint du spectre de l’autisme, me semblait bien découragé.

Ses frais de psychiatrie sont couverts partiellement et son chèque d’aide sociale n’arrive pas à le nourrir tout le mois, même s’il a recours à d’autres ressources disponibles dans son milieu. Il se bat avec les moyens du bord en jeûnant plusieurs jours à la fin de chaque mois depuis environ 20 ans.

Il me semble inconcevable que dans notre pays quelqu’un ne puisse pas manger à sa faim.»

Il n’est pas le seul.

Il y a dans cette histoire une quantité infinie de volonté. L’homme a réussi à arrêter de boire, à arrêter de consommer, il s’est trouvé un toit. Chaque mois depuis 20 ans, l’homme doit choisir entre sa tête et son estomac, et il choisit sa tête. Il continue à se battre, jour après jour, malgré tout.

Mais personne ne mise sur lui.

Aux Olympiques de la misère, il n’y a pas de gagnants.

Chronique

L’intimidation est une pieuvre

CHRONIQUE / Ça a commencé par une histoire de cœur, deux gars de cinquième année qui avaient un œil sur la même fille, et celui qui a «perdu» ne l’a pas pris. Il s’est mis à intimider l’autre.

C’est la mère de l’intimidé qui parle : «Il s’est mis à lui dire qu’il allait l’attendre après l’école, il le plaquait. J’ai eu deux feuilles de l’école qui me disaient de surveiller mon gars au cas où il aurait les symptômes d’une commotion…»

Elle a envoyé des courriels au prof pour lui faire part de la situation, pour qu’il ouvre l’œil. «Il m’a dit : “Je n’ai pas juste ça à faire, j’ai ma classe à gérer.”» La gestion de classe, on y revient toujours, avec le nombre de plans d’intervention dont les enseignants doivent tenir compte.

L’aide n’allait pas venir du prof, donc.

C’est que l’intimidateur, ratoureux, s’arrangeait évidemment pour faire ses mauvais coups quand les adultes avaient le dos tourné, ça se passait souvent dans la cour de l’école, à l’abri des regards. «Je lui disais : “Va le dire chaque fois” et il le disait. Une journée, il y a eu quatre épisodes, se faire crier des noms, se faire pitcher par terre…»

L’école n’a jamais avisé la mère.

L’intimidateur avait le champ libre. «Mon fils commençait même à être habitué, il y avait quelque chose chaque jour. Il se faisait rentrer dans le mur, empêcher d’aller aux toilettes et j’en passe…»

Le soir, elle lui posait des questions. «Heureusement, qu’il me parlait parce que je n’aurais pas été informée. C’est important d’avoir une bonne communication avec vos enfants, de les faire parler de ce qu’ils vivent et d’en parler tout de suite à l’école. C’est ce que je veux que les gens retiennent, c’est d’être vigilants, de ne rien laisser passer.»

En espérant qu’il y ait une suite.

L’école a d’abord essayé d’unir l’intimidé et l’intimidateur. «Moi, je disais qu’il fallait les séparer, mais au lieu de ça, ils ont dit : “On va les faire jouer ensemble.” Ils les ont mis ensemble dans un local pendant la récréation et quand ils sont sortis, l’autre a dit : “Ça s’est super bien passé…” et il continuait.»

Non seulement il a continué, mais il a recruté des renforts en liguant d’autres élèves contre l’intimidé. «À un moment donné, ils étaient 10 dessus.»

Et son fils n’était pas le seul à être intimidé.

La mère a demandé à l’école d’agir. «Ils nous ont dit qu’ils allaient augmenter la surveillance dans la cour, mais je pense qu’ils n’étaient pas capables de le faire. Mon garçon se faisait tabasser tous les jours pendant la récré. Des fois, ils étaient quatre dessus, ils se relayaient pour le taper.»

Le matin, il ne voulait plus aller à l’école. «Il dit qu’il est pourri, qu’il est bon à rien. Il n’a plus d’estime de lui.»

Les ravages de l’intimidation sont terribles.

«Un moment donné, je lui ai dit de se défendre. Il a dit : “Non, Maman, je ne veux pas être dans le trouble.” Deux fois, son amie [la fille que l’autre convoitait] est allée chercher un surveillant. Il n’y a pas eu de suite. Je ne sais pas ce qui se passait, ils le savaient qu’il y a un problème. Je leur ai demandé si l’élève allait avoir une conséquence, ils m’ont dit qu’ils avaient parlé aux parents et qu’eux étaient censés faire quelque chose…»

Elle a demandé leurs coordonnées, en vain.

La mère a su récemment que, au fil de l’année, l’école a fait 16 interventions auprès des élèves qui posaient problème. «Il y a eu des privations d’activités, une lettre d’excuse, un retrait d’une demi-journée. Mais je n’ai jamais été informée de ça, ça aurait été important, je pense, de savoir ce qu’ils faisaient.»

Et l’intimidation continuait.

De guerre lasse, début avril, la mère a appelé la police. «Quand la policière est allée rencontrer le directeur, il a dit qu’il n’était pas au courant.»

La mère est tombée en bas de sa chaise.

«J’ai envoyé mon enfant dans cette école [primaire publique de l’ouest de Québec] parce qu’elle était bien cotée et là, je me rends compte qu’ils n’agissent pas. Est-ce que c’est parce qu’ils ont perdu le contrôle? Est-ce que c’est pour sauver leur réputation? Je n’ai pas la réponse. Il y a un autre élève qui est intimidé, il va changer d’école l’année prochaine. C’est quoi le message qui est envoyé? Que l’intimidateur gagne…»

Elle refuse d’abdiquer.

Elle a parlé à la mère de l’amie de son fils. «Elle est impliquée dans plusieurs activités, il lui arrivait donc de croiser les parents de celui qui intimide mon gars, et les autres aussi. Elle leur a parlé, ils n’étaient pas au courant… Ils lui ont même dit que leurs enfants avaient des feuilles de bons comportements!»

Quand les parents ont su, ils ont parlé à leurs enfants. 

J’ai parlé avec cette mère. «Les parents ont compris la gravité de la situation, plus que l’école. Ils sont conscients de l’impact et ils ont agi. L’intimidation a diminué. Je ne suis pas certaine que l’école serait d’accord avec les interventions que j’ai faites, mais je ne peux accepter ça.»

Et la police? Ils ont donné une conférence sur l’intimidation aux 5es années à la fin du mois d’avril, ils ont aussi rencontré la plupart des parents dont les enfants étaient impliqués dans la situation. 

Ça aura pris presque toute l’année scolaire pour en arriver là, déplore la mère de l’intimidé. «Ça a commencé au début de l’année, ils m’ont dit qu’ils ont été mis au courant en novembre. Je ne comprends pas pourquoi ça a pris presque toute l’année pour qu’on s’occupe vraiment du problème. Ils m’ont dit que c’était normal comme délai.»

Je trouve ça long aussi.

La mère aurait voulu que l’école intervienne beaucoup plus rapidement, elle ne peut s’empêcher de penser que la situation n’aurait pas dégénéré à ce point. Qu’elle n’aurait pas eu à se battre pour qu’on finisse par prendre le problème au sérieux.

Qu’elle n’aurait pas eu à ramasser son fils à la petite cuillère.

Son fils sera maintenant suivi par le CLSC pour qu’il puisse consulter, «pour qu’il puisse parler de ce qu’il a vécu. Il n’aurait jamais eu besoin de faire ça s’il n’avait pas été intimidé... Je trouve ça vraiment dommage. On lui donne des ateliers d’aptitudes sociales», dont il n’avait jamais eu besoin.

Et maintenant, l’intimidation a cessé? 

«Presque, il a reçu un coup de poing dans le ventre vendredi dernier, mais à part de ça, ça va…»

Ça ne va pas.

La Capitale

«C’est l’fun de les coller»

CHRONIQUE / «J’apprécie beaucoup les personnes âgées. Quand elles voient un enfant, il y a une boule de bonheur dans leurs yeux.»

Les mots sont de Jules Chassé, 13 ans.

Et il sait de quoi il parle, lui qui fréquente depuis qu’il est tout petit les résidences que possède son père. «Il en a un peu partout et, quand on voyageait, on allait habiter là et je pouvais voir les étincelles dans leurs yeux. C’est l’fun de les coller, tu vois qu’elles l’apprécient vraiment.»

C’est beau, non?

Quand est venu le temps de s’inscrire à Expo-sciences avec son ami Charles Parent, les deux étudiants de secondaire n’ont pas cherché bien longtemps. Charles, dont le père est ingénieur, voulait faire une invention. Ça tombait bien, Jules aussi avait le goût de fabriquer quelque chose. 

Il a eu l’idée d’un bain portatif. «J’aime bricoler, et là je pouvais le faire pour aider les personnes âgées. […] C’est plaisant d’aller voir les personnes âgées, mais il y a des fois où ça sent mauvais parce qu’ils n’ont pas assez de bains.»

Charles aussi a été confronté à cette réalité. «Ma grand-mère a été dans un CHSLD [dans la région de Montréal], je suis allée lui rendre visite quelques fois. C’était difficile les conditions de vie, elle n’avait pas beaucoup de bains. Il devrait y avoir plus de monde pour s’en occuper.»

Voilà.

Début novembre, les deux ont commencé à plancher sur leur projet. «Au début, je ne comprenais pas trop son idée de bain et c’est là que j’ai eu l’idée de faire une maquette pour que ça soit plus concret. On voulait que ce soit parfait.»

Avec son père, Charles a patenté un modèle réduit avec des morceaux de bois, une bâche de plastique et un tuyau d’arrosage.

Il a pris une Barbie à sa sœur pour faire office de personne âgée.

D’instinct, les deux élèves de l’école secondaire des Pères maristes se sont dit qu’un bain mobile permettrait de sauver du temps aux préposés, mais ils devaient valider leur hypothèse. «On a travaillé sur notre projet chaque jour, on y a mis beaucoup de temps. On a fait appel à des gens qui travaillaient dans des CHSLD, à des directeurs. On a demandé le temps que ça prenait pour donner un bain, le nombre de minutes pour chacune des étapes, pour qu’on puisse le diminuer.»

Ils ont fait leurs calculs. 

«La personne arrive avec le bain, elle le glisse sous la personne dans son lit et elle remonte les côtés. Ce qui sauve le plus de temps avec notre bain portatif, c’est qu’il n’y a pas de déplacement, la personne reste dans sa chambre. C’est mieux pour les personnes démentes, parfois elles n’aiment pas changer de place.»

Ce qui allonge encore plus le temps du bain.

Jules et Charles ont fait un tableau comparatif, 40 à 60 minutes pour donner un bain traditionnel, entre 25 et 40 pour le leur. «On arrive à couper le temps de presque la moitié!» triomphe-t-il. Ils ont pensé à tout, à un drain, à un coussin pour que la personne soit confortable, à un jet en continu pour qu’elle n’ait pas froid.

Que ce soit réalisable ou non n’importe pas.

Ils ont d’abord présenté leur projet à leur classe, il a été retenu pour passer à l’étape suivante. «Après la classe, on a fait l’Expo-sciences locale, et on a été retenus pour l’Expo régionale.» Le 16 mars, ils se sont mesurés à tous les autres projets de Québec et de Chaudière-Appalaches.

Leur projet n’a pas été retenu, mais ils ont eu de bons commentaires des juges. Surtout, ils ont eu la piqûre de cette grand-messe de la matière grise. «C’est sûr qu’on va recommencer l’an prochain!» Avec un bain amélioré ou avec une nouvelle invention, ils ne savent pas encore. 

J’ai hâte de voir.

Ce que Jules sait, par contre, c’est qu’il aimerait continuer à adoucir la vie des aînés. «Peut-être que plus tard, j’irai en médecine spécialisée pour les personnes âgées. Juste de leur dire bonjour, elles adorent ça…»

Ce que j’ai trouvé le plus beau dans leur projet, ce n’est pas leur bain. 

C’est d’avoir eu l’idée de le faire.

Chronique

Autour du Petit Prince

CHRONIQUE / «Si le Petit Prince débarquait sur notre planète aujourd’hui, il serait catastrophé. Lui, il cherche le beau, il cherche le sens.»

Il cherche l’allumeur de réverbères.

La réflexion vient de Thomas De Koninck, philosophe, qui a rencontré Antoine de Saint-Exupéry en 1942. Il avait huit ans, posait beaucoup de questions, tellement que sa mère lui disait d’arrêter. 

«Lui, il m’écoutait.»

L’écrivain avait été invité chez les De Koninck lors d’un passage à Québec. «Il avait passé la soirée avec nous», se souvient Thomas. «Il nous montrait des dessins, il faisait des avions en papier qu’il lançait.»

Les adultes, eux, discutaient.

«Je crois qu’il préférait la présence d’enfants curieux à celle des adultes. Saint-Ex aimait les énigmes mathématiques, il en avait posé une à Adrien Pouliot, qui est un grand mathématicien, et il n’arrivait pas à trouver la réponse. Alors Saint-Ex était avec nous, nous étions triomphants.»

Thomas avait huit ans.

Une des hypothèses sur l’origine du Petit Prince veut que le petit ait influencé le célèbre aviateur, qui a publié son livre l’année suivante aux États-Unis. «Je pense que le Petit Prince, c’était Saint-Exupéry. Il mijotait le personnage depuis longtemps, peut-être a-t-il pu être inspiré ce soir-là. C’est vrai que je posais beaucoup de questions…»

Et il n’a jamais arrêté. À 85 ans, l’homme s’interroge encore sur le monde, sur ce qu’il devient, vers où il va. Après une carrière de 55 ans en enseignement, il accueille chez lui des étudiants en philo pour discuter, comme s’il avait aussi besoin de cette jeunesse pour l’inspirer. «Ils me font beaucoup de bien, ils sont simples et directs, s’interrogent beaucoup sur le Bien et sur le Mal.»

Et le monde a plus que jamais besoin de gens qui posent des questions pour faire contrepoids à ceux qui se drapent dans leurs certitudes. «Le Petit Prince c’est ça, c’est un regard qui va au-delà de l’immédiat, vers le mystère de la vie.»

Vers l’autre.

Et c’est là le plus bel enseignement de Saint-Exupéry. «Il faut un questionnement, une ouverture à l’autre, un étonnement et même un émerveillement. L’ouverture, c’est aussi l’expérience d’aller trouver des réponses.» Et pas seulement en pitonnant sur notre téléphone. «Nous sommes dans un monde de performance, un monde d’acculture. Je suis consterné par ça, il y a un manque de culture chez les jeunes, on les a privés de ça.»

Pas tous, évidemment. 

On les a aussi privés d’une certaine liberté. «Il y a une omniprésence de la sécurité et la sécurité est le pire ennemi du mortel. Trump par exemple, il incarne cette sécurité qui est devenue une autre sorte de catéchisme. […] On ne leur permet plus d’être libres, de prendre des risques, de trouver le sens de leur vie.»

On touche à l’essentiel. «On vit, mais pour faire quoi ? S’ils ne font que survivre sans trouver le sens de leur vie alors à quoi sert la vie? On arrive à la question philosophique fondamentale…» À l’argent, Thomas De Koninck oppose l’amour. «Vivre pour avoir toujours plus d’argent, c’est un monde irréel. […] Notre vie, c’est un entretien illimité avec les personnes que nous avons connues, c’est un parcours affectif. Et l’amour s’apprend, mais ça ne peut être connu que par l’expérience.»

Par les parents d’abord. «Ils ont un rôle capital.» 

Pour savoir aimer, il faut avoir été aimé.

L’école aussi a un rôle à jouer. «On revient toujours à l’éducation, c’est la seule façon de changer une société sans violence. Il faut éveiller les jeunes à travers des questionnements et des lectures, leur transmettre la joie d’aimer. Le bon prof est celui qui possède l’art de susciter l’enthousiasme.» 

Et on doit tout faire pour qu’il reste enthousiaste.

Mais s’il y a une chose que les jeunes tiennent du Petit Prince, c’est cette urgence de protéger leur planète. «Je mets beaucoup d’espoir dans la jeunesse, je leur fais confiance. Ils sont sensibles à l’écologie, ils sont stimulants et spontanés.»

Il faut faire vite, la rose est en danger.

Thomas est marié depuis 58 ans à Christine, ils se sont connus à Oxford en Angleterre, il avait reçu une bourse pour étudier trois ans à l’université, «entre la maîtrise et le doctorat». Ils ont eu trois fils. «Je suis encore plus amoureux que le premier jour.»

Et le secret de la durée?

On y revient toujours. «Il faut s’aimer…»