Mylène Moisan
Marco est allé au parc

Mylène Moisan

Marco est allé au parc

CHRONIQUE / Ça faisait plus d’un an et demi que Marco Chabot attendait pour ses fauteuils roulants et c’était encore plus fâchant parce qu’il a appris qu’ils étaient prêts et qu’ils attendaient d’être livrés, qu’on avait mis des livraisons sur la glace à cause de la pandémie.

Lui, c’est toute sa vie qui était sur la glace.

Atteint d’Alzheimer depuis qu’il a 36 ans, ça fait 18 ans, il voit son corps le lâcher toujours un peu plus. Il a dû se rendre à l’évidence il y a un an et demi, son déambulateur ne lui suffisait plus pour se déplacer, il tombait plus souvent, se fatiguait plus vite aussi. Veut, veut pas, il avait besoin d’un fauteuil roulant.

C’était en octobre 2018.

En avril 2019, son nom a été inscrit sur la liste d’attente de l’IRDPQ, l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec, il devait attendre qu’on l’appelle pour évaluer ce dont il avait besoin.

Le téléphone a sonné neuf mois plus tard, en janvier.

Je vous ai parlé de Marco début juin, il venait d’appeler à l’IRDPQ pour savoir où en était rendu son dossier, c’est là qu’il a appris que les fauteuils étaient prêts. «C’est rare que je me choque, mais là, je l’ai mal pris, m’avait dit Marco. Dans ma tête, quand j’ai commencé le processus, je me suis dit “j’en ai pour un an à attendre” et j’ai accepté ça. Déjà que c’est long un an quand tu attends un fauteuil roulant, quand tu ne sors presque plus, que tu ne vas plus au parc avec ta fille.»

Ça fait des mois et des mois qu’il est confiné.

Bien avant la pandémie.

Quelques heures après la publication de son histoire, à 11h25 précisément, Marco Chabot a reçu un appel de l’IRDPQ lui disant que ses fauteuils seraient livrés le 22 juin. Le CIUSSS, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale nationale me jure que c’est un hasard.

L’important est qu’il ait été appelé.

Mais évidemment, Marco n’est pas le seul à avoir été mis sur la glace à cause de la pandémie, les directives du ministère étant de ne traiter que ceux qui avaient un urgent besoin d’un fauteuil roulant. On m’a donné trois exemples de cas urgents, ceux qui ont des risques de plaies, ceux qui sont en réadaptation intensive, ceux qui ont la maladie de Lou Gherig, la SLA.

La SLA, c’est un peu comme une version accélérée du Parkinson, comme si Marco avait le luxe du temps. 

Aucun enfant n’a attendu, «les risques de compromission du développement en cas de délai prolongé font en sorte que les besoins de ces usagers sont pratiquement toujours considérés essentiels et urgents», m’indique par courriel le porte-parole du CIUSSS Mathieu Boivin.

Pas un père qui veut aller au parc avec sa fille.

Depuis la mi-mars, selon les chiffres du CIUSSS, 171 personnes ont reçu leurs fauteuils et une soixantaine ont été mis sur la voie de garage, on a jugé qu’elles pouvaient encore attendre quelques mois de plus, elles ont l’habitude d’attendre de toute façon. On vient juste de recommencer les livraisons depuis deux semaines, 35 personnes devraient avoir reçu leur fauteuil d’ici la fin du mois, une quinzaine début d’août.

Les dix autres préfèrent attendre plus tard, elles ont peur de la COVID.

Le 22 juin, 20 mois après que son médecin ait dit qu’il en avait besoin, Marco a enfin pu se rendre à l’IRDPQ pour recevoir ses fauteuils roulants, un motorisé et un manuel remis à neuf et, comme chaque fois où il a fini par avoir des services, ils étaient excellents. Il m’a écrit ceci le lendemain : «Une livraison de deux heures et demie, ajustement personnalisé, modification, apprentissage, essais et retour à la maison en transport adapté. L’équipe d’ergo, physio, technicien et mécanicien à l’IRDPQ est toujours aussi attentionnée, accueillante et professionnelle.»

Il a pu enfin aller au parc avec sa petite de huit ans, elle était contente de pouvoir enfin aller dehors avec papa.

Mais ça a été long.

Et pas juste à cause de la pandémie, même en temps normal, des gens comme Marco doivent attendre jusqu’à un an pour avoir un fauteuil à partir du moment où la demande est faite à l’IRDPQ. C’est long, un an, quand ton corps ne te porte plus. C’est long, un an, à tourner en rond dans la maison.

Mais ce n’est pas urgent.

Au CIUSSS, la porte-parole Annie Ouellet m’a expliqué que les délais varient énormément d’un cas à l’autre. «Selon les critères de priorisation, l’attente peut varier d’une journée à un an, à partir du moment que l’IRDPQ reçoit la prescription.» D’un jour à un an, c’est une sacrée différence. 

Un an, c’est trop long.

J’ai demandé pourquoi ça pouvait prendre autant de temps. «Le volume d’activité est important, m’a répondu Mathieu Boivin, avec entre 75 et 80 nouvelles demandes par mois, et certains facteurs externes influencent nos délais comme les essais cliniques requis, les demandes d’autorisation aux organismes payeurs, etc.»

Etc., etc., etc.

J’ose croire qu’on pourrait faire mieux. 

Mylène Moisan
Ce qui reste du confinement

Mylène Moisan

Ce qui reste du confinement

CHRONIQUE / Sur le grand mur de la cuisine d’Anick Bégin, une fresque, un peu comme celle de la grotte de Lascaux, qui raconte une histoire.

Le confinement.

Anick enseigne les maths et les sciences au secondaire, elle est partie de l’école le jeudi 12 mars en disant «à lundi», ils annonçaient une tempête le lendemain. Le lendemain, François Legault a mis le Québec sur «pause», elle et ses deux filles de 7 et 11 ans se sont retrouvées encabanées chez elles. 

«On était encore un peu dans l’ambiance de la relâche, on ne réalisait pas vraiment ce qui se passait. Mais ce qu’on voyait aux nouvelles, ce n’était pas très bon, on n’avait plus le droit d’aller nulle part, les filles ne pouvaient pas voir leurs amies. Je me suis demandé: "qu’est-ce que je fais?"»

Elle a commencé par faire taire les cadrans. 

Puis elle s’est dit qu’elle et ses filles allaient avoir du plaisir malgré tout. «Dès la première semaine, on se levait, on se faisait à déjeuner, mes filles adorent cuisiner. Et puis j’ai eu l’idée de faire la fresque dans la cuisine, j’ai sorti les crayons, on s’est mis à dessiner. C’était l’fun, dessiner sur le mur!»

Le fantasme de tous les enfants.

Début avril, son téléphone a sonné. «J’avais offert à ma sœur de lui donner un coup de main, elle est infirmière à Joliette, elle a dit qu’elle allait y penser. Elle m’a rappelée pas très longtemps après, il y avait un cas où elle travaille, elle m’a demandé : «Est-ce que je pourrais aller te porter les filles?»» 

Les filles, c’est trois ados, une de 13 ans et des jumelles de 14. Elles sont débarquées quelques jours plus tard avec leurs valises et un ukulele dans le demi-sous-sol de leur tante Anick, elles ont choisi la plus petite des trois chambres, s’y sont installées sans savoir pour combien de temps.

«C’est là que l’aventure a commencé.»

Anick s’est retrouvée du jour au lendemain avec cinq filles dans son 5 et demi. «On avait toujours un projet. Chaque jour, on faisait une photo et une vidéo qu’on envoyait à ma sœur, on faisait des karaokés… On a installé des lumières de Noël sur le plafond du salon pour nos «raves»!»

Elles ont continué la fresque.

Anick a trouvé des idées sur son fil Facebook, comme celle de se promener le soir avec des «lightsticks», elle l’a fait deux fois, ça et les desserts qu’elles ont cuisinés ensemble, le comptoir blanchi de farine, avec des effluves de chocolat et de fraises qui flottaient dans la maison.

Mais surtout, elles ont pris le temps de se parler. «Les plus beaux moments, ça a été les discussions. On a parlé beaucoup, beaucoup, beaucoup, de plein de choses, par exemple des premières relations amoureuses. Nous avions le temps, elles se sont confiées à moi, autant mes filles que mes nièces. Les discussions étaient souvent spontanées, autour de la table de la cuisine, sur le sofa, et c’est dans ces échanges-là qu’on s’est découvertes. Ça nous a vraiment rapprochées.»

Puis, après deux semaines, la sœur d’Anick a appris qu’elle avait la COVID, avec toute l’inquiétude qui vient avec. «Ça a été un lundi, l’annonce, ça a perturbé les filles, elles étaient inquiète. Le jour, elles ne le laissaient pas trop paraître, mais le soir, je les entendais pleurer dans leur chambre.»

Le matin, plutôt en fin d’avant-midi quand ses trois nièces se levaient, Anick les réconfortait.

Quand l’école a repris, Anick a intégré l’enseignement à distance par vidéo des cinq filles, les deux siennes ont préféré rester à la maison, sa petite passait ses journées en pyjama. Elle s’est remise aussi à enseigner les maths et les sciences à ses groupes, à travers les karaokés et la fresque.

Et pas de chicane dans la cabane.

Il a fallu huit ou neuf tests à la sœur d’Anick avant d’en avoir deux négatifs de suite, elle a été officiellement guérie début juin. Elle a rappelé : «je viendrais chercher les filles maintenant»… Anick savait que ça arriverait tôt ou tard, elle souhaitait que ça n’arrive pas trop vite. «Quand ma sœur est arrivée, il y a eu une euphorie au début, mais quand le moment de partir est venu, ma grande s’est mise à pleurer, et toutes les filles se sont mises à pleurer.»

Anick s’est retenue. 

«Le même jour, je suis allée porter mes filles chez leur père, je me suis dit que ça serait plus facile pour elles d’être dans un autre milieu, de ne pas avoir à sentir l’absence de leurs cousines, qu’elles appelaient leurs grandes sœurs…» Quand je suis revenue, je me suis mis à faire du ménage, même si ce n’était pas sale, il fallait que je m’occupe. C’est allé au lendemain matin, en me levant, j’ai pleuré, je me retrouvais seule. Je ne suis pas quelqu’un qui s’ennuie, mais je me suis rendu compte que ce que je venais de vivre a été quelque chose de tellement riche.»

Le confinement, pour Anick, a été «une des plus belles périodes de ma vie», rien de moins. «De voir s’épanouir ces cinq filles-là, c’était vraiment beau. Et j’ai réalisé qu’on met énormément de pression sur nos enfants, pour qu’ils fassent les choses à notre façon et à notre rythme. Il faut leur faire confiance, ils vont faire les choses dans leur temps à eux. Quand l’école va recommencer, on va prendre ça plus relaxe. Nos enfants, ce n’est pas nous, ce sont des êtres à part entière. Je le savais déjà, mais je l’ai réalisé plus en vivant le confinement avec elles.»

La fresque reste là pour le lui rappeler.

Mylène Moisan
Des «bras» à portée de main?

Chronique

Des «bras» à portée de main?

CHRONIQUE / Le premier ministre François Legault l’a répété en un mot comme en mille depuis le début de la pandémie, surtout quand le virus a mis le feu dans les CHSLD, il fallait des bras, n’importe quels bras, on a commencé par implorer les médecins, puis M. et Mme Tout-le-Monde, jusqu’à ce que l’armée vienne en renfort.

Et là, la Croix-Rouge vient prendre le relais.

Au pire de la crise, quand les personnes âgées mouraient comme des mouches, emportées par la COVID-19, il manquait plus de 10 000 paires de bras pour suffire à la tâche. Il en manquait encore plus qu’avant, des préposées et des infirmières sont tombées au combat, d’autres ont rendu les armes.

Le 24 avril, François Legault a lancé par jecontribue.ca un appel pressant aux Québécois pour «éteindre le feu» dans les CHSLD. «Si vous êtes disponibles à temps plein, on a besoin de vous.»

Les résultats ont été mitigés.

Les délais, trop longs.

À chaque catastrophe, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer une force d’intervention civile, une «armée» humanitaire qui n’a rien à voir avec l’armée, des gens qui s’engagent pour aider quand le feu est pris, au propre comme au figuré, dans une ville ou dans un CHSLD.

Ou quand ça inonde.

Je vous ai déjà parlé de ça en 2017, un ami vole depuis des années au secours des populations qui sont frappées par des catastrophes de toutes sortes. «C’est un trip puissant, m’avait-il expliqué. Tout le monde travaille à quelque chose de commun, on ne se préoccupe pas d’où les gens viennent, ni de ce qu’ils font. Il y a des personnes qui sont sur l’aide sociale, il y a des jeunes en difficultés. Tu devrais les voir après, comment ils sont fiers.»

Ils font une différence.

Tout le monde peut aller combattre les incendies de forêt, ils appellent ça la «main-d’œuvre auxiliaire», réquisitionnée quand les pompiers ne fournissent plus. Quand il faut plus de bras. «On se sent à la fois petit et grand. On est petit, humble, devant les éléments et on sort grandi, parce qu’on a de la reconnaissance.» 

Certains pays disposent déjà d’une organisation de sécurité civile, la Suisse en est un exemple, les citoyens doivent choisir depuis 1992 choisir entre ça et l’armée, ils choisissent de moins en moins l’armée. Et l’armée n’aime pas ça, un projet de loi a été déposé pour limiter l’accès au service civil, il vient d’être rejeté par le parlement.

Le service civil est là pour rester.

Si le Québec avait eu une escouade civile, on peut penser que les renforts auraient pu débarquer en CHSLD en claquant des doigts. Même chose quand la Chaudière déborde et qu’on doit quémander l’armée.

L’escouade pourrait aussi être canadienne.

L’idée est la même, c’est d’avoir un bassin de bras prêts à intervenir au besoin, dans l’urgence, quand on n’a pas le luxe du temps. «Mon rêve, ce serait que ce soit créé et géré par le Bureau de la protection civile au Québec, qui pourrait coordonner les actions. Disons qu’il y a des inondations en Beauce, nous, on arrive en deuxième ligne, en renfort. On aide les gens avec leurs maisons, on aide à nettoyer, à réparer.»

Chacun donne le temps qu’il a.

Avec un chèque de paye au bout. «Il ne faut pas que ce soit du bénévolat. Il faut que t’aies les moyens pour faire du bénévolat. Il y aurait un salaire, pas une fortune, mais un certain montant pour le travail accompli. Un peu comme pour les feux de forêt, où tu es logé, nourri, blanchi et tu reçois un montant.» 

Le concept fait même du chemin aux Nations unies, très lentement évidemment, l’ex-secrétaire d’État française Nicole Guedj a mis sur pied la Fondation des Casques rouges en 2006 après le tsunami de 2004. Elle aurait été bien utile en 2010 en Haïti et où l’aide internationale est arrivée de partout et n’importe comment. Cette année-là, Ban Ki-Moon, alors Secrétaire général de l’ONU, avait déclaré vouloir «mettre cette idée à l’étude», comme tant d’autres idées. 

Et depuis, rien.

Et depuis, des catastrophes naturelles dévastatrices.

Le chaos dans les CHSLD.

Mon ami, lui, attend de quitter les Philippines, il ne peut pas partir en raison de la pandémie. En attendant, il a sauvé un homme en «le transportant à l’hôpital d’urgence, pierre aux reins non traitée depuis des mois, avec l’arrêt presque total de ses organes vitaux et une crise cardiaque quand je suis arrivé chez lui en forêt. S’il n’y avait pas eu de COVID-19, je n’aurais pas été là et il serait décédé. Il y a quand même de bons côtés à cette crise, le destin est parfois bon.»

Bras dessus, bras dessous.

Mylène Moisan
Troquer la politique pour le CHSLD

Mylène Moisan

Troquer la politique pour le CHSLD

CHRONIQUE / Chaque matin, tirée à quatre épingles, Hélène Durocher entrait au bureau du premier ministre, épluchait les médias pour trouver ce qui allait faire parler pendant la journée. Conseillère en communications, elle concoctait des «lignes de presse» pour les ministres, au cas où des journalistes leur poseraient telle ou telle question.

Et là, à 53 ans, elle suit la formation pour devenir préposée en CHSLD.

Ça faisait déjà un bout que ça lui trottait dans la tête, même avant la pandémie. Après la défaite des libéraux aux dernières élections, elle s’est trouvé quelques boulots en communications, mais le cœur n’y était pas. «Je voulais travailler sur le terrain, je ne voulais plus de job de bureau avec les mêmes corridors…»

Elle ne voulait plus, quand elle faisait son épicerie le samedi, recevoir un texto pour lui dire d’envoyer un communiqué de presse de toute urgence.

Ça lui paraissait futile.

Et la vie, de son côté, lui a fait mettre les pieds pour la première fois dans l’univers des résidences pour ainés et des CHSLD. «Ma belle-mère est atteinte d’alzheimer, je voyais le système, les préposés… […] Un jour, j’ai coupé les cheveux à ma belle-mère et j’ai eu du plaisir à donner ce petit soin.» 

Sa belle-mère, que la maladie rend agressive, s’est laissée faire. «Je suis allée tout en douceur.»

Puis la COVID est arrivée, puis l’appel pressant du premier ministre François Legault à venir prêter main-forte dans les CHSLD. Puis, fin mai, l’annonce de la formation de 10 000 nouveaux préposés en trois mois. Hélène a levé la main, elle s’est inscrite tout de suite, presque 80 000 personnes l’ont fait aussi. «On n’avait pas beaucoup de temps, c’était le vendredi et on avait jusqu’au lundi pour déposer le dossier, avec des documents que je n’avais pas nécessairement sous la main, comme des relevés de notes…»

Son téléphone a sonné. «Quand j’ai eu l’appel, j’étais vraiment contente! J’ai vraiment l’impression d’avoir pris la bonne décision pour ma carrière. Je me considère privilégiée d’avoir été choisie.»

Je l’ai appelée cette semaine, elle était à compléter sa deuxième semaine de formation. «On a beaucoup appris sur les méthodes de prévention et là, on commence à apprendre comment les équipements fonctionnent, comme les lève-personne. On a appris à changer un lit quand la personne est dedans, ce n’est pas facile, c’est une mécanique qu’il faut apprendre.»

Elle a aussi appris à reconnaître les quatre grades de plaies de lit.

De retour sur les bancs d’école à 53 ans, elle n’a jusqu’ici que de bons mots pour la formation. Elle étudie à Longueuil, une classe de 22 étudiants, avec une «prof géniale». Et malgré toute la lourdeur du système de santé, «le monde s’est reviré de bord vite, on recevait des courriels de gestionnaires tard le soir, la fin de semaine, ils voulaient que ça fonctionne.»

Parce qu’elle sait, elle, comment le système peut être lourd.

Et immobile.

Elle est plus convaincue que jamais d’être à sa place. «Je n’ai pas peur de travailler fort sous la pression, je l’ai tellement fait. Mais là, je sens que je vais faire une différence dans la vie des gens, que je vais apporter du réconfort. Quand j’aurai plus de dextérité et d’expérience, je vais les faire rire, leur apporter un peu de coquetterie. C’est un métier qui demande à la fois des compétences et des qualités humaines, j’espère vraiment qu’il va retrouver ses lettres de noblesse.»

Il les a perdues depuis trop longtemps.

Après avoir gravité dans les hautes sphères du pouvoir, Hélène a dû se rendre à l’évidence. «J’ai réalisé que de gouvernement en gouvernement, et peu importe le parti, on a transformé ces endroits en “parkings” pour les gens en fin de vie. Et pour une fois, il y a des choses qui bougent et c’est bon.»

Elle veut participer à ça.

«J’ai posé une question en classe, je ne savais pas la réponse, j’ai demandé s’il y avait des personnes qui retournaient chez elles après. Personne ne retourne, c’est leur dernier milieu de vie. Et si on n’est pas là pour leur donner un peu de bonheur, les faire sourire et pour leur donner des soins de qualité, on est quoi comme société?»

Mylène Moisan
Le «racisme» de Thalie

Mylène Moisan

Le «racisme» de Thalie

CHRONIQUE / Plus jeune, Thalie Émond passait des heures devant le miroir à pratiquer son sourire, pas pour qu’il soit plus beau.

Pour qu’on voie moins ses lèvres.

Adoptée à deux ans en Thaïlande par un couple de Baie-Comeau, la petite Thalie – avec ses origines africaines et thaïlandaises – voulait cacher ses «babines de babouins», comme lui rappelaient les élèves de l’école primaire. Même chose pour la «laine d’acier» qu’elle avait sur la tête. À partir de la sixième année, elle s’est «défrisé» les cheveux. «Je prenais un produit qui s’appelle un relaxeur, ça détruit les cheveux, m’a-t-elle expliqué par Skype. Mais avec ça, tu peux les raidir au fer plat. Après, jusqu’au cégep, j’ai porté des perruques.»

Elle voulait être «moins noire».

Et pas juste à cause des commentaires de la cour d’école, parce que partout où on parlait des Noirs, à la télé, dans les livres, dans ce qu’on enseignait à l’école, les Noirs étaient toujours des esclaves, des affamés, des criminels.

Elle ne voulait pas être associée à ça.

«J’avais dit à ma mère : “j’ai hâte de grandir et d’être blanche»…”», parce qu’elle voyait bien déjà que l’avenir était aux cheveux raides, aux lèvres fines et aux yeux clairs. «J’avais même des préjugés sur les personnes qui étaient plus noires que moi, et sur les autochtones aussi, parce que l’image qu’on a, elle est toujours négative.»

Alors, faute de changer le regard des autres sur elle, elle a essayé de changer ce qu’ils voyaient.

Regardez, je ne suis pas si noire que ça.

Pour que l’illusion soit parfaite, elle faisait même des «jokes de Noirs». Et ça marchait. «Plusieurs me disaient: “On ne te voit pas comme une personne noire, t’agis pis tu ressembles à une personne blanche”.»

Quand elle était au cégep, à Baie-Comeau, elle a croisé pour la première fois un Africain, un collègue de travail, qui lui a parlé autrement de l’Afrique. «Il me disait qu’il était allé à l’université là-bas, il me parlait de sa famille. Moi, je pensais que tout le monde mourait de faim là-bas. C’était la première fois que j’avais une image différente, ça m’a donné le goût d’en apprendre plus.» 

Dans la foulée de la mort de George Floyd et de la résurgence du mouvement Black lives matter, Thalie, 19 ans, a écrit une lettre ouverte, qu’elle m’a envoyée. «Connaître l’Afrique dans une société eurocentrique, c’est comme participer à la visite guidée d’une ville qui t’est inconnue avec un guide qui te montre seulement les égouts et les dépotoirs.» Elle s’est aventurée dans d’autres quartiers, ceux où elle a découvert une culture, une histoire, un héritage. 

Elle a compris à quel point elle avait une image tronquée d’elle-même. 

Qu’elle était, malgré elle, raciste. 

«Ces préjugés sont enracinés dans nos médias, notre système d’éducation et, surtout, dans nos conversations en privé à la maison ou entre amis. Tout le monde a des biais inconscients. Sans le réaliser, j’ai intériorisé des propos discriminatoires […] et des préjugés tout au long de ma vie. Alors oui, c’est possible de faire partie d’une minorité visible et d’être raciste, homophobe ou intolérant.»

Quand elle a vu en 2018 Black Panther, un film de superhéros noirs produit par Marvel, Thalie a ressenti un sentiment nouveau. «Je voyais qu’ils étaient comme moi, ils avaient les cheveux comme moi. C’est rare, dans les films, qu’on se sent fiers.» Pour une fois, elle ne se voyait pas à l’écran comme une crève-la-faim.

Elle ne cache plus ses lèvres quand elle sourit.

Après le cégep, Thalie a quitté la Côte-Nord pour la métropole où elle étudie les sciences politiques à l’Université McGill en développement international et linguistique. Elle a continué à s’informer sur ses origines, a découvert qu’elle a des origines Fulani, elle n’avait jamais entendu parler des Fulani.

Elle a fait une vidéo, elle l’a mise sur Facebook et elle fait des «storys» sur Instagram pour montrer aux gens l’autre côté de la médaille, celle qu’on ne montre nulle part, ou pas assez, pas à l’école, trop rarement dans les médias. 

Thalie n’a pas regardé la vidéo où on voit George Floyd mourir sous le genou du policier Derek Chauvin, la scène lui semblait trop familière. «Ça fait longtemps que Black Lives matter dénonce cette violence-là, c’est quelque chose que j’ai vu trop souvent. Mais avant, c’était juste les personnes afro-américaines qui dénonçaient ça. Quand j’ai vu que des amis qui ne sont pas dans le mouvement partageaient ça, ça m’a donné de l’énergie pour continuer à sensibiliser les gens, pour leur faire prendre conscience.» 

Comme chantait Cohen, c’est par une brèche que la lumière entre.

Et voilà qu’elle commence à entrer.

Mylène Moisan
La patience de madame Sophie

Chronique

La patience de madame Sophie

CHRONIQUE / Sophie Perron, avant la pandémie, enseignait aux adultes à l’école Louis-Jolliet, pas n’importe quels adultes, une douzaine d’adultes qui ont une déficience intellectuelle et un fauteuil roulant.

On est loin du programme du ministère.

C’était sa deuxième année avec le même groupe à peu de choses près, elle avait d’ailleurs appris la veille de la rentrée l’an dernier qu’elle enseignerait à cette classe-là. «Je me suis dit qu’est-ce que je vais faire? On n’est pas formés pour ça… C’est comme ça, on apprend sur le tas, j’ai appris sur le tas.»

Elle est prof depuis 20 ans, a commencé à enseigner à des jeunes du primaire à Vancouver et à Montréal, elle a bifurqué vers l’enseignement aux adultes quand elle a déménagé en Beauce. Puis à Québec, sa région natale, elle a atterri au Centre de formation Louis-Jolliet où on fait beaucoup de formation aux adultes.

Elle a travaillé avec les aînés.

Et la voici, il y a deux ans, debout devant cette classe du programme «je prends ma place» qui ne ressemble à aucune autre, 12 adultes avec de lourds handicaps, accompagnés de leur intervenant. «Ça faisait toute une classe…» 

Et puis, bang, la pandémie.

C’est là que tout le monde a découvert l’univers des logiciels de réunion vidéo, où Zoom est passé d’une obscure plateforme de téléconférence à avoir sa propre expression, «est-ce qu’on se fait un zoom?» Ça va de la réunion de bureau au 5 à 7 virtuel chacun dans son coin, même au «surprise party».

Déjà que je n’étais pas très Skype avant.

Sophie, elle, se demandait bien comment elle allait pouvoir faire de l’enseignement à distance avec sa bande de joyeux drilles, continuer à leur montrer les rudiments de la vie en société sans être avec eux, juste à travers un écran. 

Elle l’a fait.

Il fallait d’abord qu’elle arrive à ce que tout le monde arrive à se connecter sur Teams, la plateforme qu’elle a choisie, ce qui n’était pas gagné d’avance. Patiemment, elle a accompagné chaque parent pour qu’il arrive à se connecter à sa classe virtuelle, ça lui a pris plus d’une heure dans certains cas.

Elle n’a pas lâché.

Et puis, un jour, ses élèves étaient là, devant elle. Pas tous, pardon, seulement cinq sur douze ont pu continuer d’aller à l’école, les autres habitent dans des «ressources» publiques, des résidences de type familial où personne n’a pu les aider. «Ça fait partie de mes recommandations, que tout le monde puisse se brancher.»

C’est dit.

Je suis allée chez elle lundi passé pour assister à cette classe spéciale qui est encore plus spéciale. Le rendez-vous avec les élèves est à 13h15, elle prévoit 15 minutes juste pour que tout le monde soit connecté. C’est ce que ça a pris, pile-poil, le temps que Samuel nous rejoigne in extremis.

Le chat de Sophie, pendant ce temps-là, a fait une apparition à l’écran.

Il fait toujours ça.

Mylène Moisan
Un genre d'au revoir [PHOTOS]

Mylène Moisan

Un genre d'au revoir [PHOTOS]

CHRONIQUE / Dame Nature a mis ses plus beaux atours pour l’occasion, robe bleu ciel pétant ornée d’une broche plein soleil, c’était jour de retrouvailles pour les finissants de la polyvalente de Charlesbourg, qui s’étaient laissés le jeudi 12 mars en se disant «à demain». Ou peut-être à lundi.

On annonçait une tempête le lendemain.

Sauf qu’il n’y a pas eu de lendemains, mais une tempête si, et toute une. Est arrivé ce qu’on sait, le premier ministre François Legault a annoncé le vendredi que toutes les écoles seraient fermées pendant deux semaines et les finissants se disaient, comme tout le monde, que ça leur ferait un beau congé.

Ils ne sont jamais retournés à l’école.

Quand le gouvernement a annoncé fin avril que seules les écoles primaires allaient rouvrir, les finissants du secondaire ont réalisé qu’ils se reverraient plus, qu’ils n’allaient pas pouvoir se dire au revoir. Même pas en retournant vider leur casier, on s’est assuré qu’ils ne se croisent pas.

Pouf, fini.

J’avais parlé à Émilie, finissante à la polyvalente de Charlesbourg, qui avait éclaté en sanglots en apprenant que son cinquième secondaire allait finir comme un pétard mouillé. Elle s’était impliquée dans l’album, qui avait d’ailleurs été envoyé chez l’imprimeur le jour où les écoles ont fermé. «La fin du secondaire 5, c’est un rite de passage. On avait tous très hâte, surtout pour les trois derniers mois…»

Ce qu’elle souhaitait alors, c’était seulement quelques heures pour se croiser une dernière fois, à la fois des retrouvailles et un au revoir.

C’était hier.

Ce n’était pas un bal évidemment – il a été repoussé au 25 septembre –, plutôt un rendez-vous que l’école a donné aux finissants pour aller chercher leur album, le faire signer par les profs, recevoir un certificat des mains du directeur et un petite plante qu’ils pourront planter.

Tout le monde à la queue leu leu.

À deux mètres.

Avec des masques.

Mylène Moisan
Mort après être sorti de l’urgence

Mylène Moisan

Mort après être sorti de l’urgence

CHRONIQUE / — Vous êtes les parents de Nick Lavoie?

— Oui.

— Je suis vraiment désolé, on n’a rien pu faire.

Le médecin est parti, Paul Lavoie et Andrée Poissant n’arrivaient pas à croire ce qu’ils étaient en train de vivre.

Nick avait 26 ans, un grand gaillard, il s’était présenté plus tôt dans la journée à l’urgence de l’hôpital Anna-Laberge à Châteauguay pour une douleur au mollet. Il avait mal depuis quatre jours, tellement qu’il boitait. Il n’était même pas capable d’appuyer avec son pied sur l’accélérateur de sa voiture.

Ça s’est passé le mardi 26 septembre 2017, Nick et son père se sont présentés à l’hôpital vers 14h30, il n’y avait que deux personnes dans la salle d’attente. «Après le triage, ils nous ont dit qu’il y avait jusqu'à six heures d’attente». Ils ont attendu. Paul a dû quitter, Andrée a pris le relais vers 17h, son garçon venait tout juste de voir le médecin. «Ils lui ont donné une pilule pour la douleur, une autre pour le sang et deux autres pour le lendemain matin, me raconte Paul. Ils lui ont dit qu’ils le verraient le lendemain pour une échographie [Doppler], parce que c’était fermé. Ça fermait à 16h.»

C’était ouvert quand ils sont arrivés.

Sur le chemin du retour, sa mère s’est enquise du diagnostic. «Il m’a expliqué que le médecin lui avait dit qu’il le traitait pour une phlébite, mais qu’il ne voulait pas que ce soit ça. Je lui ai demandé si le médecin avait parlé de risques de caillots, il m’a répondu qu’il n’avait pas envisagé ça du tout. J’ai demandé à Nick “t’es sûr de vouloir rentrer à la maison? Aimerais-tu qu’on retourne à l’hôpital?”» Il a dit “non”.»

Ils se sont arrêtés prendre une bouchée dans un restaurant. «Ça devait être une heure après avoir pris les pilules. Il m’a dit «maman, c’est un miracle, je n’ai plus mal!» J’ai pensé que c’était la pilule contre la douleur qui faisait effet. J’étais tellement contente que le mal soit enfin parti!» 

Puis, ils sont rentrés. «Il est allé jouer aux jeux vidéos au sous-sol. Vers 23h30, je préparais mes choses pour prendre ma douche, il est monté pour aller aux toilettes et il est redescendu. Et là, je l’ai entendu crier «viens vite, je ne me sens pas bien!» Je suis descendue à toute vitesse, il disait qu’il manquait d’air, ses yeux s’en allaient vers en haut. Il disait «maman, je manque d’air!» J’ai appelé l’ambulance et je l’ai pompé, je lui ai fait des massages cardiaques. Au début, quand je pompais, l’air passait puis, un moment donné, l’air revenait... Avant de partir, il nous a dit “je vous aime” et ses yeux sont partis. Il est devenu raide.»

L’ambulance est arrivée à 23h55, 12 minutes après l’appel au 9-1-1.

«Le cœur était bas, ils ne pouvaient pas utiliser le défibrillateur. À l’hôpital, ils n’ont pas réussi à le sauver. Son décès a été constaté à 00h47.» C’est là que le médecin est venu leur annoncer la triste nouvelle. «C’était comme on voit dans les films», se souvient Paul.

Sauf que ce n’était pas un film.

Dans les notes complémentaires du rapport médical, on note, à 1h20, «parents au chevet, chaîne au cou remise au père».

Paul s’est effondré, au propre et au figuré, il a dû être couché sur une civière et branché à des appareils pour surveiller ses signes vitaux. Ils l’ont gardé en observation pendant la nuit. «C’était presque vide, il y avait plein de places, on était juste trois. Les lumières étaient éteintes, les rideaux fermés.»

Il s’est dit qu’il y aurait eu de la place pour garder son fils en observation. «Pourquoi ils ne l’ont pas gardé? S’ils soupçonnaient une phlébite, pourquoi ils ne l’ont pas gardé? Pourquoi ils ne l’ont pas envoyé ailleurs pour faire l’échographie? J’aurais fait le tour de la Terre pour l’emmener ailleurs.»

Nick était leur fils unique.

«C’est le salon funéraire qui a appelé le coroner pour faire la lumière sur le décès de mon fils, l’hôpital ne l’a pas fait. Ils nous ont dit que ça prendrait au moins six mois avant d’avoir le rapport pour savoir ce qui s’est passé, ce qui n’a pas marché.» 

À l’hôpital, sous le choc, Andrée a cherché à comprendre ce qui s’était passé. «Je leur demandais pourquoi ils ne l’avaient pas gardé... Ils restaient vagues, évasifs. Ils me demandaient si j’avais faim, si je voulais un café. Ils ne répondaient pas à mes questions. Ils ont dit que le protocole a été suivi.»

C’est ce que devait déterminer le coroner, évaluer si le médecin aurait dû hospitaliser Nick, le garder pour la nuit en observation ou l’envoyer subir des tests dans un autre établissement.

Évaluer si la mort de Nick aurait pu être évitée.

Andrée et Paul ont reçu le rapport plusieurs mois plus tard, le coroner a conclu que le protocole a été respecté, que rien ne laissait présager que l’état de Nick se dégraderait aussi rapidement après avoir reçu son congé, qu’il mourrait quelques heures plus tard. Le médecin avait suspecté une phlébite superficielle, il était certain que ça pouvait attendre au lendemain.

Nick faisait une phlébite profonde à la jambe droite. 

Le coroner conclut, comme l’autopsie, que le décès de Nick a été causé par des embolies pulmonaires bilatérales au niveau des artères.

Que c’est une mort naturelle.

Andrée et Paul ont voulu poursuivre l’hôpital Anna-Laberge, ils ont mandaté un bureau d’avocats qui leur a annoncé récemment, après plusieurs mois, qu’ils n’iraient pas plus loin. Selon le protocole, leur a-t-on dit, l’hôpital n’a rien à se reprocher. Même si Nick aurait pu avoir une échographie la journée même s’il avait été vu plus rapidement, même si on a exclu de facto que son état pouvait se détériorer rapidement.

«Quand t’arrives à l’hôpital, tu fais confiance, explique Paul. Et puis là, ils retournent notre garçon et il meurt. On a perdu notre fils et depuis, on doit apprendre à vivre avec notre peine. On était en train de rénover la maison, elle était presque finie, on voulait lui faire un cadeau, lui donner. On voulait lui faire une surprise...»

Mylène Moisan
Au restaurant, presque comme avant

Chronique

Au restaurant, presque comme avant

CHRONIQUE / - Chez Cora bonjour!

- Vous êtes ouverts aujourd’hui?

Au bout du fil, une voix enthousiaste.

- Oui, on vous attend!

J’ai répondu à la gentille invitation, me suis pointée à la succursale du boulevard Henri-Bourassa un peu avant midi sans trop savoir à quoi m’attendre, à part ce qui allait y avoir dans mon assiette, un traditionnel deux œufs brouillés saucisses.

Je suis une fille d’habitudes.

C’est à peu près la seule certitude que j’avais, il faut parfois s’accrocher à bien peu de choses, et j’ai trouvé qu’il était bon de retourner au restaurant en entrant par le déjeuner, comme ce que nous espérons être le début de la fin de ce Grand Confinement, qui nous a tenus encabanés depuis le 13 mars.

Je m’attendais à rien et à tout en même temps, à manger devant un plexiglas, avec un minimum d’interactions avec des êtres humains. 

J’ouvre la porte, dans le corridor menant à l’entrée, une flèche indiquant la direction à sens unique pour entrer, des pastilles au sol pour marquer la distance. Personne. J’ouvre une deuxième porte, celle du resto, un distributeur de gel antiseptique à ma gauche, je m’en lave les mains.

Au sens propre, bien sûr.

La serveuse vient m’accueillir comme dans le bon vieux temps, si ce n’était pas des lunettes de protection et du masque. En cuisine, on porte la visière. Marianne me dirige vers une table, la distanciation physique n’est pas bien compliquée, j’ai la section – et la serveuse – à moi toute seule. 

Et là, Marianne m’apporte le menu tout coloré, cet objet qu’on dit en voie de disparition, il est bien là, entre mes mains.

Désinfecté entre chaque client.

Pour le reste, le restaurant n’a pas vraiment changé, les tables sont un peu plus éloignées les unes des autres, il y avait 143 places, il y en a une vingtaine de moins. Un couple m’a d’ailleurs rejointe dans ma section, mais à l’autre bout, le monsieur commande la crêpe aux fraises et un verre de lait, il attendait ça depuis trois mois.

Comme la première cliente qui s’est pointée à 6h30. «Elle avait hâte», me dit le proprio Éric Nadeau, qui avait bien hâte aussi, il a acheté le resto deux semaines avant la pandémie, avant que le premier ministre Legault ne mette le Québec sur pause et, par conséquent, qu’il ferme boutique.

Il est content de revoir des clients.

Et Marianne aussi, elle a passé trois mois sur la Prestation canadienne d’urgence, n’a pas hésité une seconde quand Éric l’a rappelée pour reprendre le boulot. «J’avais le goût de voir le monde.»

C’est ça qu’on sent, le monde est content de se revoir.

Mylène Moisan
Un cercle, plutôt qu’une ligne

Mylène Moisan

Un cercle, plutôt qu’une ligne

CHRONIQUE / S’il y a une chose sur laquelle tout le monde s’entend, s’il y a un premier constat de la Commission Laurent qui fasse déjà l’unanimité, c’est bien de remplumer la première ligne de la protection de l’enfance.

Des services en amont, avant la DPJ.

Le Dr Gilles Julien n’est pas contre l’idée, évidemment, mais il va encore plus loin. Le pédiatre propose un cercle de protection, plutôt qu’une simple première ligne, plutôt qu’un panier de services dans lequel on pige pour aider les enfants et les parents à se raccommoder.

Ce serait déjà ça, remarquez.

Le père de la pédiatrie sociale rêve d’un système où les enfants seraient au centre de l’attention, à l’intérieur du cercle donc, et où tout le monde qui est autour travaille pour leur bien. C’est un peu dans l’esprit du «ça prend un village pour élever un enfant», pas seulement une première ligne.

Le village étant ici une garde rapprochée.

Une affaire collective.

Le Dr Julien a d’ailleurs soumis son idée devant la Commission Laurent, c’était en novembre, il a expliqué l’importance de mettre tout le monde dans le coup quand vient le temps d’aider un enfant, ce qui revient souvent à aider aussi les parents pour qu’ils prennent mieux soin de leurs enfants.

Il a insisté sur l’importance de tenir compte des besoins qui sont exprimés par les enfants, pas des besoins qu’on décide pour eux.

Je jasais il y a un bout avec un avocat qui travaille souvent dans des dossiers de DPJ, il me disait qu’on commence à tenir compte réellement de l’opinion des enfants autour de 14 ans, âge où on estime qu’ils sont capables de faire la part des choses. Avant, surtout avant huit ans, on «entend» ce qu’ils disent.

Il arrive que l’avocat qui le défend ne le rencontre même pas.

Il défend qui, alors?

Parce que souvent, m’expliquait-il, l’enfant veut retourner chez son père ou chez sa mère même si c’est un «mauvais parent». Et si on aidait vraiment ce parent, pourvu qu’il veuille faire l’effort, à devenir un meilleur parent plutôt que de lui accoler l’étiquette de mauvais parent, étiquette dont il aura bien du mal à se défaire?

D’où l’idée du cercle, de la famille élargie, de l’école, des ressources communautaires, pour maintenir l’enfant dans un environnement où il veut être.

C’est une première ligne, tout autour.

«Cette première ligne peut facilement dépister les enfants à risque, collaborer pour supporter et soulager les familles en difficulté, sans les juger trop vite. Elle peut créer des attachements sécures multiples pour les enfants, comme support à leur santé, à leur développement et à leur protection. C’est la mise en place d’une véritable première ligne qui prend soin de ses enfants sans faire appel inutilement à la DPJ, qui doit, selon la loi, demeurer un recours exceptionnel», écrit le Dr Julien dans son blogue. 

La DPJ devrait être le dernier recours.

C’est devenu la porte d’entrée.

Le Dr Julien insiste sur l’importance d’aider plutôt que de dénoncer. «Le véritable ange gardien, c’est celui qui tend la main à son voisin qui semble dépassé avec sa marmaille! C’est celui qui s’intéresse à l’enfant qui est à côté de lui! C’est celui qui le “prend par la main pour l’emmener vers demain”, comme le chantait Yves Duteil. Nous avons tous et toutes un rôle à jouer.»

Tous et toutes.

Le pédiatre s’inquiète par ailleurs que Régine Laurent ait, le mois dernier, suggéré une «réflexion» sur l’importance à accorder aux liens du sang. «Quelle drôle de façon d’aborder la réflexion quand on a “une volonté de faire pour nos enfants”! En sommes-nous déjà là, avant même de prioriser des actions réelles de soutien aux enfants et aux familles dans les communautés vulnérables, réel foyer de dérapage de notre système de protection? Provoquer un débat polarisant de cette nature serait, à mon avis, très contreproductif. Cela risquerait d’escamoter les vraies solutions à ce grave problème de protection.»

Ainsi, il y aura le bon et le mauvais sang.

Commençons par le commencement, donnons des services de qualité en quantité, entourons l’enfant de ce cercle de protection. 

Avant de déraciner, rempotons.

Mylène Moisan
Ce formulaire-là, c’est Marco

Chronique

Ce formulaire-là, c’est Marco

CHRONIQUE / Octobre 2018, il était devenu évident que Marco Chabot devait avoir un fauteuil roulant, il tombait de plus en plus, maudit Parkinson. Sa neurologue a tout de suite vu qu’il était rendu là, elle savait que ce jour arriverait tôt ou tard.

Il est venu après 18 ans.

Elle a fait une prescription, parce que ça doit être prescrit, et Marco a aussitôt envoyé la prescription à sa travailleuse sociale qui, en décembre, «s’est rendu compte que le médecin aurait dû remplir un formulaire pour demander le fauteuil, qu’une prescription, ça ne marchait pas.»

Retour à la case départ. 

Il a pris rendez-vous avec son médecin de famille. «Elle a tout de suite rempli le formulaire, je l’ai envoyé à ma travailleuse sociale. Mais elle partait pour un mois de vacances, ça fait un mois de plus avant que la demande soit transférée à l’IRDPQ (Institut de réadaptation et de déficience physique du Québec), c’est un mois de ta vie qui passe. »

Sachant que, une fois la demande rendue à l’IRDPQ, il faut compter presque un an avant la prochaine étape.

Chaque formulaire, c’est une personne qui attend.

La demande de Marco est entrée dans la grosse machine en avril 2019, son tour est arrivé neuf mois plus tard, en janvier 2020. Il a été convoqué à une rencontre d’évaluation à l’IRDPQ avec une ergothérapeute, qui doit déterminer ce dont Marco a besoin, quel genre de fauteuil il lui faut. «C’est une super équipe, ils travaillent vraiment bien! Après ça, ils envoient la demande au gouvernement.»

Rendu là, il faut compter encore quatre mois.

Pendant tout ce temps, Marco sort de moins en moins, chute de plus en plus. 

En mai, cinq mois après son évaluation, Marco a appelé pour savoir où étaient rendus les fauteuils, il a droit à un fauteuil motorisé neuf et à un fauteuil manuel, restauré. «J’ai appelé, ils m’ont rappelé après une semaine. Ils m’ont dit : “bonne nouvelle, les fauteuils sont arrivés!”»

Il y en avait une moins bonne. «Elle m’a dit qu’à cause de la COVID, ils ne pouvaient pas être livrés, qu’aucun fauteuil n’était livré à personne.»

Ils attendent à l’IRDPQ. «C’est rare que je me choque, mais là, je l’ai mal pris. Dans ma tête, quand j’ai commencé le processus, je me suis dit «j’en ai un pour an à attendre», j’ai accepté ça, déjà que c’est long un an quand tu attends un fauteuil roulant, quand tu ne sors presque plus, que tu ne vas plus au parc avec ta fille.»

Sa fille a huit ans.

«Et là, ils te disent : “les fauteuils sont là et ils attendent, ils sont prêts! Ils pourraient-tu les livrer? Ils veulent-tu?”»

Pendant des années, Marco s’accommodait plutôt bien de la maladie, c’est lui qui a eu l’idée du Parkinson Métal, tant qu’à trembler. Il a aussi publié des capsules vidéos, Ma vie asti, pour raconter son quotidien en riant, en décrivant de drôles de scènes, comme d’enfiler un ver à un hameçon.

Ouch.

Mais là, à 51 ans, Marco rit moins. «Veut, veut pas, la maladie avance, c’est plus lourd. J’ai laissé tomber la bataille.»

La semaine dernière, il est sorti de ses gonds quand il a entendu lundi le premier ministre François Legault faire son boniment pour la Semaine québécoise des personnes handicapées. Il a fait une montée de lait sur Facebook où il demande que les bottines suivent les babines.

Il est plus cru, il dit «mon cul, asti».

Sur Facebook, le premier ministre a publié un message le 1er juin, ça dit ceci: «En cette Semaine québécoise des personnes handicapées, j’invite tous les Québécois et toutes les Québécoises à faire preuve d’une attention particulière envers les personnes en situation d’handicap et leurs besoins particuliers. On doit en faire plus pour les aider et soutenir leurs proches. On travaille très fort là-dessus.»

Qu’on commence donc par livrer les fauteuils qui sont prêts, et raccourcir les délais tant qu’à y être.

«Je veux juste aller dehors avec la petite.» 

Mylène Moisan
Clovis a mangé son pictogramme

Mylène Moisan

Clovis a mangé son pictogramme

CHRONIQUE / Je ne me rappelle plus trop c’était à quel âge avec mes gars, je dirais autour de deux ans, cette période où on trouve ça louche quand on ne les entend pas, où a peur qu’ils fassent un plan qui n’a pas d’allure.

Pour Clovis, c’est pareil.

Il a 17 ans.

Tenez, l’autre jour, Guylaine Guay avait une réunion sur Zoom avec des gens sérieux, elle a dû aller voir ce que faisait son gars, inquiète de son silence. Il faut savoir que Clovis fait toujours, toujours du bruit, des sons avec sa bouche, des phrases qu’il répète à cœur de jour, ou ses mains qui tapent.

Et il court. «Quand il court, les cadres revolent »

Et là, elle n’entendait rien. «C’était très louche. Je me suis excusée et je suis allée voir ce qu’il faisait. Il était en train de manger son pictogramme de pénis!» C’est comme ça chez Guylaine, il y a des pictogrammes un peu partout pour indiquer à Clovis quoi faire et où, et ça fonctionne plutôt bien.

Le signe de pénis, c’est pour indiquer les endroits où il peut s’adonner au plaisir solitaire, cru comme ça. «Sans ça, il le ferait partout, il n’y aurait pas de limite…»

Et là, il mangeait le papier sur lequel est imprimé le picto.

Mylène Moisan
Des fois, ça va mieux

Mylène Moisan

Des fois, ça va mieux

CHRONIQUE / Depuis le début de la pandémie, je vous ai raconté des histoires, des vies qui étaient en suspens, des quotidiens qui ont été chamboulés quand le Québec a été mis «sur pause» à la mi-mars.

Trois mois plus tard, la vie reprend doucement son cours.

J’ai eu des nouvelles de quelques personnes dont je vous ai parlé, de situations que j’ai exposées, je les partage avec vous. Elles sont bonnes, raison de plus, comme quoi c’est peut-être vrai ce qu’on dit, que «ça va bien aller»...

Christine n’a pas été sacrifiée

J’ai parlé avec Christine fin mars, elle venait tout juste d’avoir un coup de fil de sa chirurgienne que la chirurgie pour son cancer du sein n’allait pas avoir lieu, que toutes les chirurgies en oncologie étaient annulées en raison de la pandémie, parce que les lits devaient être gardés au cas où.

 Cela, même si la ministre de la Santé, Danielle McCann, répétait au point de presse de 13h que les chirurgies urgentes étaient encore faites, qu’on avait seulement mis sur la glace celles qui étaient non-urgentes ou semi-urgentes, et qu’un comité était chargé d’établir ce qui était urgent et ce qui ne l’était pas.

Mais on s’entend, le semi-urgent, c’est flou. Dans le cas d’un cancer très agressif comme celui de Christine, la ligne était très mince. Selon le plan de traitement initial, la femme de 56 ans devait être opérée quelques semaines après son dernier traitement de chimiothérapie, ce qui la menait autour du 20 avril. Même sa chirurgienne était d’avis qu’elle devait être opérée. «La chirurgienne était sans mot, elle était ébranlée, elle m’a dit “je vais me battre pour toi, tu es un cas prioritaire”.»

Rien à faire, tout était arrêté. Elle m’avait dit avoir l’impression qu’on venait de «signer son arrêt de mort».

Et puis une semaine et demie plus tard, un autre appel, cette fois pour lui dire que sa chirurgie aurait lieu, le 1er mai. «J’ai été opérée exactement dans les délais, la chirurgie s’est très bien passée. La chirurgienne a été très attentionnée et toute l’équipe aussi, qui s’est concertée pour la suite.»

Parce que maintenant, elle peut regarder en avant. «Il reste des traitements, de la chimiothérapie préventive et de la radiothérapie, mais au moins, maintenant, je passe d’une étape à l’autre. C’est comme en randonnée vers le sommet d’une montagne, on n’est pas rendus, mais j’avance.»

À LIRE AUSSI: «Pourquoi dois-je être sacrifiée?»

Il était temps pour Josée*

Pendant que nous étions tous confinés chez nous, que le Québec était figé, il y a des personnes comme Josée qui l’ont vécu plus à la dure que d’autres. C’était sa santé mentale qui était en jeu, elle venait d’apprendre qu’elle ne recevrait plus les traitements dont elle avait besoin, un ÉCT, pour électro convulsivothérapie.

Des électrochocs.

Après des années à essayer tous les traitements possibles et inimaginables, on avait enfin trouvé quelque chose qui lui faisait du bien, un traitement aux trois semaines, sous anesthésie, à l’Institut de santé mentale de Québec. Avec ça, elle arrivait à garder la tête hors de l’eau.

Et puis, bang, en mars, on lui annonce qu’elle devra se passer de ses traitements à moins d’être hospitalisée sans avoir droit à aucune visite.

Impensable.

Je l’ai appelée jeudi pour avoir de ses nouvelles. «J’ai eu mon premier traitement ce matin, j’ai été la première. Il était temps. La psychiatre n’arrêtait pas d’augmenter mes prescriptions, je dormais tout le temps, je mangeais plus.» Dans trois jours, le temps que son corps se remette des convulsions, elle sait qu’elle ira mieux.

Enfin.

À LIRE AUSSI: Les dommages collatéraux

Ne pas s’en laver les mains

Mi-avril, je vous parlais des sans-abris de la ville, ceux qui ne pouvaient pas sauver des vies en restant à la maison parce qu’ils n’ont pas de maison, ceux qui battent la semelle à longueur de journée, qui dorment un peu partout, dans les refuges quand il y a de la place pour eux. 

Et je vous disais qu’ils ne pouvaient même pas sauver des vies en se lavant les mains, parce qu’ils n’avaient à peu près nulle part où se les laver.

À 7h41, le matin de la publication de la chronique, Isabelle Proulx m’a écrit pour offrir à la Ville une station de lavage de main. Bel adon, Julien, l’entreprise pour laquelle elle travaille, était à la phase finale de développement de lavabos portables. Ils ont commencé à plancher là-dessus une semaine après le début du confinement, tout a été fait en télétravail, chacun chez soi.

Julien est spécialisé dans les produits en inox depuis 75 ans.

J’ai évidemment tout de suite cherché à la mettre en contact avec la bonne personne à la Ville pour que l’installation se fasse vite, mais malgré les bonnes intentions de tout le monde, on n’a trouvé nulle part où mettre la station. Isabelle n’a pas baissé les bras, elle a demandé si un organisme communautaire en aurait besoin.

Solidarité famille a levé la main.

Je ne connaissais pas cet organisme dans Duberger les Saules, qui offre une cuisine collective, une friperie et deux jardins. Il vient en aide à quelques centaines de familles dans le besoin, leur montre à cultiver et à cuisiner. Jeudi matin, la station a été installée dans un des jardins, j’y étais, le directeur David Paradis aussi. «C’est un beau cadeau pour nos 20 ans…»

À LIRE AUSSI: Nulle part où se laver les mains

Quelque chose comme un au revoir

Début mai, je vous parlais d’Émilie, finissante de cinquième secondaire à la polyvalente de Charlesbourg, qui se disait qu’il devait bien y avoir moyen de faire quelque chose pour souligner la fin de son secondaire. Elle et ses amis se sont vus la dernière fois le 12 mars, se sont dit qu’ils auraient sûrement congé le lendemain, on annonçait du mauvais temps.

Ils ne se sont jamais revus. 

Le lendemain, François Legault annonçait le confinement.

Elle et ses amis avaient espoir que l’école recommence, jusqu’au 28 avril, quand le gouvernement a annoncé que le primaire recommençait, mais pas le secondaire. «Même les profs pensaient que ça allait recommencer», m’avait-elle dit. Ça voulait dire pas de bal de finissants, même pas un au revoir.

L’école a convoqué les étudiants à tour de rôle pour vider leur case, cinq minutes chacun, pour être certains qu’ils ne se croisent pas.

Émilie était consciente évidemment consciente que, dans l’échelle des drames de la pandémie il y avait bien pire, mais elle — et des milliers de finissants au Québec — auraient voulu juste un dernier moment ensemble, même à deux mètres, pour se saluer avant de prendre chacun leur chemin.

Il aura fallu un mois, mais leur cri du cœur a été entendu. Ce lundi, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge a annoncé que les finissants du secondaire — et ceux du primaire — auraient une «fin d’année mémorable», qu’ils pourraient se voir une dernière fois, au moins pour photo et pour signer leurs albums, avec bien sûr une pléthore de mesures sanitaires.

Un masque et des gants au lieu des paillettes et du smoking.

Ils s’en souviendront longtemps.

À LIRE AUSSI: Un secondaire 5 sans au revoir

* Prénom fictif

Mylène Moisan
Le téléphone de Mamadou sonne moins

Chronique

Le téléphone de Mamadou sonne moins

CHRONIQUE / Mamadou Traoré a une trentaine d’années, il est bardé de diplômes québécois, a plein d’expérience dans son domaine. Même chose pour Marc-Olivier Tremblay, un peu plus et on dirait qu’ils ont le même CV.

C’est tout comme.

Mamadou et Marc-Olivier se cherchent du travail et, quand ils répondent à une offre d’emploi, étrangement, le téléphone de Mamadou sonne moins que celui de Marc-André. Trois fois moins. 

En fait, les deux gars n’existent que sur papier, que sur CV. Ils ont été «créés» par Jean-Philippe Beauregard, qui fera sa soutenance de thèse de doctorat en sociologie dans deux semaines, qui est aussi un ami, et qui a voulu mesurer à quel point il y avait de la discrimination pour l’emploi à Québec.

Pour les besoins de la cause, Jean-Philippe a donc créé sept candidats fictifs, je vous présente les cinq autres, Maria Martinez, Carlos Sanchez, Latifa Ben Saïd, Abdellah Hafid et Aminata Diallo. Entre janvier et juillet 2018, Jean-Philippe a postulé 523 emplois à Québec et à Lévis en envoyant chaque fois trois candidatures, avec lettre de présentation et CV, Marc-Olivier, une des trois femmes et un des trois hommes.

Marc-Olivier est ce qu’on appelle le «candidat de référence», un homme blanc avec un nom qui sonne pure laine.

«Pour chaque offre d’emploi, je faisais des CV équivalents, pas des copies parce que les employeurs s’en seraient rendu compte, mais des candidats qui ont des études équivalentes, toutes faites au Québec, des expériences de travail au Québec, et qui parlent tous français et anglais. La seule chose qui change, c’est le nom, pour pouvoir isoler la variable qu’on veut étudier.» 

L’idée, donc, «c’est de signaler l’origine d’une personne à partir d’un nom, mais qui a des compétences équivalentes au candidat de référence». Jean-Philippe a ciblé des emplois en administration et en informatique avec différents niveaux de qualifications, allant de la formation professionnelle et collégiale au baccalauréat. Chaque candidat avait son adresse courriel et son numéro de téléphone et, quand un employeur appelait pour une entrevue, Jean-Philippe – qui se faisait passer pour tout ce beau monde – lui disait gentiment qu’il avait trouvé un autre boulot.

On appelle ça le «testing», une méthode qui a fait ses preuves et qui est utilisée ailleurs pour mesurer la même chose. La Commission des droits de la personne a fait l’exercice à Montréal en 2011, elle a démontré un net avantage au franco-Québécois. «La discrimination est une tendance qui s’observe partout en Occident.»

On n’avait jamais fait l’exercice à Québec.

Jean-Philippe a choisi trois minorités visibles, «les latinos, les Africains et les Maghrébins». Il a aussi voulu voir à quel point les femmes étaient davantage discriminées, ce que les autres études n’ont pas mesuré. «Je suis parti avec le postulat habituel, que les femmes sont plus discriminées.»

Eh bien non, Maria a reçu à peu près autant d’appels que Marc-Olivier. 

Latifa plus que Abdellah.

Aminata plus que Mamadou.

Mamadou est de loin le candidat dont le téléphone a moins sonné, un peu moins de 12 % des employeurs l’ont appelé, contrairement à 36 % pour Marc-Olivier. «Mamadou ressort clairement du lot. Ça ne veut pas dire que les autres ne sont pas discriminés, on voit qu’il y a une hiérarchie ethnique, comme un escalier.» Il y a Marc-Olivier en haut, Maria presque sur la même marche, puis Carlos, Latifa, Aminata, Abdellah et Mamadou.

En plus, l’étude a été faite «dans un contexte de rareté de main-d’œuvre», où les employeurs répètent à qui veut l’entendre qu’ils ont de la misère à dénicher des employés. 

Et pourtant.

Mamadou est même discriminé par les employeurs qui indiquent sur leur site internet ou dans leur offre d’emploi que les dossiers seront traités sans égard à l’origine des candidats. «Dans une offre sur quatre, c’était indiqué que le choix des candidats est équitable. Eh bien, Mamadou, c’est le seul qui est discriminé par ces employeurs-là, il ne profite pas de ça, au contraire.»

Dans l’étude faite à Montréal, l’Africain était aussi le plus discriminé. «Il y a quelque chose avec la figure de l’homme noir au Québec.»

Ailleurs aussi.

L’actualité aux États-Unis nous en fait la funeste démonstration.

«Au Québec, si on veut s’attaquer à ce phénomène-là, il faut reconnaître qu’il y a un problème. C’est un fait. On voit la même chose à Montréal, mais la discrimination est deux fois plus importante à Québec. Il faut reconnaître que, peu importe l’emploi, le Noir fait l’objet de discrimination. Il y a plusieurs éléments, des pratiques, des comportements qui font qu’il part avec moins de chances.»

Les latinos et les Arabes aussi.

Jean-Philippe ne parle pas de racisme. «Le terme raciste est un terme qui polarise, qui divise. Il y a un constat de discrimination qui n’est peut-être pas ancré en soi, mais qui peut être social. On est amenés à être habités par ces éléments-là qui sont dans notre culture et dans les autres cultures occidentales, à des niveaux qui varient. C’est un phénomène culturel qui est partout.»

J’ai lu il y a quelques années sur le «biais inconscient», qui est mesuré à partir d’«associations implicites» entre des mots et la couleur de la peau, noire ou blanche. Tenez, La Presse a parlé en 2017 du professeur de psychologie Richard Bourhis, qui se spécialise justement dans l’étude de la discrimination. Il a passé le test, qu’il était certain de «réussir». Le verdict est tombé : forte préférence pour les Blancs. «Ce n’est pas parce qu’on est spécialiste qu’on est à l’abri des préjugés et des idées reçues de notre société», avait-il alors confié.

Amir Khadir avait aussi passé le test, il penchait légèrement pour les Blancs, et il n’est clairement pas dans le «camp» des racistes.

Comme si les préjugés étaient dans notre angle mort.

Mamadou peut bien attendre que ça sonne.

L'humour au temps du corona, la compilation

Chronique

L'humour au temps du corona, la compilation

Dès les premiers jours, que dis-je, les premières heures de la pandémie de COVID-19, l'énergique chroniqueuse Mylène Moisan a décelé le potentiel d'humour dans cette nouvelle réalité malgré le tragique de la situation.

Car, oui, dans les pires moments de crise se révèlent aussi l’humour salvateur, l'esprit des internautes et de nos lecteurs qui, dès les premiers jours, ont nourri Mylène de leurs idées et de leurs trouvailles. 

Elle y a d'abord consacré une première chronique le 20 mars, coiffée d'une photo d'Horacio Arruda sur laquelle est inscrit «Quand Chuck Norris ne fait plus le poids, appelle Horacio Arruda». On ne se doutait pas à l'époque (on dirait que ça fait quelques siècles!) à quel point le coloré directeur national de santé publique du Québec allait être source d'humour avec ses références imagées à la bouffe, à la musique et aux aléas du confinement.

Puis, devant le succès et l'intérêt des lecteurs, Mylène a consacré une autre chronique à «L’humour au temps du corona», puis un autre samedi s’ajoutait jusqu’à atteindre le nombre de 10.

Au total, quelques centaines de blagues, jeux de mots et d’esprit qu’il fait bon lire et relire. Et rien de mieux que de compiler le tout à un seul endroit pour vous permettre d’y revenir plus facilement.

Voici donc pour vous, chers lecteurs, l’ultime compilation de «L’humour au temps du corona» parce que comme on dit, «l’humour, c'est comme les essuie-glaces, ça n'arrête pas la pluie mais ça permet d'avancer».

Merci à Mylène Moisan et à Francis Higgins qui a joyeusement relevé le défi de remplacer Mylène pendant une semaine le temps d'un petit congé bien mérité.

Bonne (re)lecture!

L’humour au temps du corona (20 mars 2020)

L’humour au temps du corona prise 2 (4 avril 2020)

L’humour au temps du corona, prise 3 (11 avril 2020)

L’humour au temps du corona, prise 4 (17 avril 2020)

L’humour au temps du corona, prise 5 (24 avril 2020)

L’humour au temps du corona, prise 6 (1er mai 2020)

L’humour au temps du corona, prise 7 (8 mai 2020)

L’humour au temps du corona, prise 8 (15 mai 2020)

L’humour au temps du corona, prise 9 (22 mai 2020)

L’humour au temps du coronavirus, prise 10 (30 mai)


Mylène Moisan
De la fierté d’être préposée

Chronique

De la fierté d’être préposée

CHRONIQUE / Anouk Poulin l’a pogné, la COVID, probablement en retournant le vieux Grec qui cherchait son air et qui lui a demandé de le tourner sur le côté.

Il ne lui en restait plus pour longtemps.

Je vous ai parlé d’Anouk il y a un peu plus d’un mois, elle avait laissé le confort de son sofa pour aller en renfort dans un CHSLD près de Montréal où le feu était pris solide, où ça mourait comme des mouches. Elle est débarquée là un mercredi matin au pire de la crise, en plein chaos, comme dans un film d’horreur.

Sauf que ce n’était pas un film.

Après avoir mis l’équipement de protection du mieux qu’elle pensait – personne ne lui a montré – , elle a d’abord été saisie par les odeurs, celle de l’urine mêlée aux désinfectants, puis les gens, laissés à eux-mêmes, qu’elle devait nourrir et hydrater sans trop savoir comment.

Anouk a 50 ans, elle est architecte dans la vie, elle n’avait jamais mis les pieds dans un CHSLD.

C’est bête à dire, mais elle s’attendait à l’horreur, avec tout ce qu’elle voyait et entendait aux nouvelles, à entendre le cri du cœur du premier ministre tous les jours à 13h. C’est à ses appels qu’elle a répondu, elle s’est dit qu’elle pourrait bien aller donner un coup de main au lieu de rester chez elle.

Elle s’attendait à l’horreur, elle a vu l’horreur.

Elle a aussi vu de l’humanité. 

Ça, elle ne s’y attendait pas. Après trois jours, elle a raconté sur Facebook ce qu’elle avait vécu, elle a donné des petits noms aux gens dont elle a pris soin, madame Gentille, madame Attente qui restait à côté de son téléphone, monsieur Don Juan qui lui faisait la cour, monsieur Hi Ha qui lui tirait la pipe.

Et j’en passe.

Elle est retournée la semaine suivante, l’armée avait débarqué, la situation s’était un peu stabilisée. Moins d’horreur, plus d’humanité. Elle nous a donné, toujours sur Facebook, des nouvelles de son monde, madame Gentille avait pu voir sa fille par la fenêtre, sa fille était habillée en clown.

Anouk n’a pas parlé du vieux Grec. Au bout du fil, elle me raconte. «C’était un homme immense, il était en fin de vie, il avait des sondes partout. Il voulait se retourner sur le côté pour respirer, pour dégager un peu les sécrétions, il en avait tellement. L’infirmière m’a dit : «il ne lui reste que quelques jours». On s’est regardée, on l’a fait… j’ai oublié de mettre mes gants.»

C’était le mercredi et, le samedi matin, Anouk s’est réveillée avec la COVID. Elle ne saura jamais si c’est le vieux Grec, «on baignait dedans», mais elle a su tout de suite que c’était ça. Elle a écrit comment elle se sentait. «Tous les muscles de mon corps me font mal et j’ai la peau en papier de soie. Mon linge, même le plus doux, le plus mou, me fait l’effet d’un papier sablé. Je tousse et l’enveloppe de mes poumons est trop épaisse, comme si j’essayais de souffler dans une «balloon» au caoutchouc trop tendu. Je trouve un vieux thermomètre et sa lecture explique mes frissons.»

Elle appelle le 811, va passer un test.

En sortant, la fille de madame Gentille lui envoie un texto, sa mère est morte.

Seule.

Anouk écrit encore. «J’ai une écœurite aiguë de l’humanité. Je veux oublier, mais j’ai la tête remplie d’images des dernières semaines. J’ai perdu l’odorat, mais ma mémoire olfactive est intacte. Couches souillées, plaies infectées, respiration bruyante, haleine pestilentielle, regards embrouillés de désespoir…

Je ne veux pas faire partie de ce système inintelligent, déshumanisé, cruel. C’est trop gros, trop grave, trop compliqué, trop lourd. J’ai le vertige de la tâche colossale nécessaire à redonner dignité à nos anciens. On ne s’en sortira jamais.

Je n’arrête pas de pleurer. J’ai mal partout, mais j’ai surtout mal à mon humanité.»

Puis, son amie Maryse vient déposer à sa porte un pâté chinois et des beignes aux patates. Une inconnue qui a lu son premier texte sur Facebook envoie son mari lui porter des repas. Les filles de madame Gentille lui envoient quelques photos de leur mère dans ses beaux jours. 

Sa voisine qu’elle ne connaît pas s’occupe de ses poubelles.

«Je guéris pendant que mes proches et des inconnus rebâtissent mon humanité. Le monde n’est pas méchant. On fait partie d’un système qui nous dépasse, qui nous déshumanise. Mais l’humain est foncièrement bon. Jour 12, je sais que je suis guérie, car j’ai encore espoir en l’humain et j’ai presque l’énergie pour m’attaquer au système. Naïve? Peut-être, mais l’humain vit d’espoir.»

Anouk a eu ses deux tests négatifs, elle a voulu reprendre du service au CHSLD, on n’avait plus besoin d’elle. Elle y est quand même retournée pour voir son monde, une dernière fois. Elle m’a raconté. «Il n’y avait plus de cris, plus de «aidez-moi!» plus d’odeurs non plus. C’était très calme, très propre.»

Elle a enfilé l’équipement de protection, s’est rendue au sous-sol où elle travaillait. «Je me suis rendue au bout du corridor où était M. Don Juan, j’espérais voir sa photo et la carte avec son nom. La porte était blanche, ça m’a donné un coup de poignard…» La chambre de monsieur Hi Ha était vide aussi, comme celles de monsieur SOS et de monsieur Respirateur. Et celle de madame Gentille.

«Madame Coquette, madame Attente et madame Parano vont bien.»

Madame Malcommode aussi.

Anouk a encore le projet d’instaurer un système pour que les résidents puissent mieux communiquer avec leurs proches, elle a remarqué tout le bien que ça leur faisait. «Des fois, les personnes sont tellement affaiblies qu’elles ne peuvent même pas se rendre à leur téléphone. Ça sonne, ça sonne, ça sonne…»

Elle est restée en contact avec des personnes qui, comme elle, sont venues en renfort dans les CHSLD, au pire de la crise. Et, depuis que le gouvernement a annoncé son intention d’embaucher des milliers de préposés – et de mieux les payer – elle sent le vent tourner. «Je le vois, des gens qui disent : «j’ai tellement aimé ça, je vais prendre le cours, je change de carrière.»

Mais il y a mieux encore. «Ces personnes-là qui sont allées comme bénévoles et qui veulent devenir préposées, elles sont fières d’y aller. C’est devenu une fierté, c’est devenu un travail qui est valorisé. On n’aurait jamais pensé ça, ça fait un baume sur le cœur. Si la mort de ces gens-là – qui sont morts dans des souffrances atroces –, peut avoir contribué à changer ça...»

Mylène Moisan
L'humour au temps du coronavirus, suite et fin

Mylène Moisan

L'humour au temps du coronavirus, suite et fin

CHRONIQUE / Alors voilà, toute bonne chose a une fin, vous avez sous les yeux le dixième et dernier collage de blagues glanées et de traits d’humour glanés sur les réseaux sociaux et reçus dans ma boîte de courriels. Souhaitons maintenant que cette funeste pandémie en ait une bientôt.

D’ici là, si vous avez les bleus, vous pourrez lire et relire les dizaines de perles qui ont été publiées au cours des 10 dernières semaines, je suis encore étonnée de la somme de blagues que le Grand Confinement a inspirées. Il faut croire que certains ont plus de temps libres que jamais…

La vie est tellement au ralenti et je conduis tellement jamais que quand j’embarque sur l’autoroute, ça me donne un feeling de manège.

Je viens de renouveler ma garde-robe de printemps. Je me suis acheté cinq pyjamas.

Rentrer son ventre sur la balance ne rend pas moins lourd. Mais ça permet de voir les chiffres.

Je suis allé magasiner en jaquette d’hôpital, le monde respectait le deux mètres.

Jamais je n’aurais cru qu’un jour les anecdotes ennuyeuses de mes collègues me manqueraient cruellement les lundis matins.

Mylène Moisan
Et la vie a suivi son cours

Mylène Moisan

Et la vie a suivi son cours

CHRONIQUE / Après son emploi d’été au camping du rang Laberge, en 1973, Marie est allée comme prévu au cégep de Rivière-du-Loup pour étudier en loisirs, elle rêvait déjà de s’occuper des personnes handicapées. «Une partie des projets que je faisais, c’était pour les personnes qui ont soit un handicap physique, soit une déficience intellectuelle.»

Elle a toujours été portée vers ça. «Je ne sais pas d’où ça me vient, peut-être du fait que j’avais une sœur qui avait une déficience intellectuelle sévère.»

Peut-être.

Ça a pris quelques années et quelques détours dont la vie a le secret, mais elle s’est retrouvée un jour à Saint-Anselme, à se promener avec Louise Brissette, qu’on surnomme la «mère Teresa de Bellechasse, qui a adopté 37 enfants handicapés en une quarantaine d’années. «J’avais lu un article sur elle, je suis entrée en contact avec elle et un jour, elle m’a appelée, elle m’a dit: «je suis à Québec, j’ai deux enfants avec moi, viens et tu pourras les rencontrer».»

Marie est allée, le contact a été bon, elle est allée donner un coup de main à Louise une fois de temps en temps.

C’était au milieu des années 1980. «Le jour où je me promenais avec elle, je lui parlais de l’idée que j’avais eue, de ce que j’aimerais faire, une maison de répit. On est passées devant une maison qui était à vendre, elle avait été mise en vente le lundi, et Louise m’a dit OK, elle l’a achetée et on a fait une maison de répit. Ça ressemblait à la petite maison dans la prairie!»

Marie est restée un peu plus de cinq ans dans cette maison, tout près de celle de Louise Brissette, à s’occuper des enfants qu’on lui confiait, tous très hypothéqués. «J’en avais toujours au moins cinq. J’habitais là, c’était mon milieu de vie. Ça a été une période vraiment extraordinaire. J’ai découvert ce que c’était l’accueil inconditionnel par ces enfants que j’avais.» 

Elle était à sa place.

Elle se rappelle le petit Jessy, qui devait avoir autour de trois ans, qui ne pouvait rien faire seul, qui ne disait pas un mot. «C’était l’enfant d’une mère héroïnomane, on devait lui fournir tous ses besoins essentiels. Un jour, on était toute la gang à dîner, les autres enfants se sont mis à rire de bon cœur, ils riaient… et Jessy s’est mis à rire à son tour, c’était incroyable! Il n’avait jamais fait ça avant, et il ne l’a plus jamais refait.»

La vie dans un seul éclat rire.

Il y a eu aussi Jonathan, «il devait avoir sept, huit ans, c’était un petit bonhomme que tu ne pouvais pas lâcher lousse dans la maison, il grimpait partout. Si on sortait avec lui, on devait l’attacher à une corde. Avec le temps, j’en suis arrivée à ce qu’il puisse marcher dehors, qu’il puisse me suivre. Et une fois, on est allés glisser, il y avait Yannick et lui, ils avaient du fun, Jonathan a été capable de monter tout seul avec sa traîne…»

La chose aurait été impensable avant. 

Comme cette dernière scène, quand Marie est partie de la maison. «J’ai eu le bonheur de le voir au salon, avec les autres enfants.»

Autant de petits miracles.

Autant de petits miracles qui auraient pu ne jamais se produire parce que la vie de Marie a bien failli s’arrêter au camping du rang Laberge – aujourd’hui la Base de plein air de Sainte-Foy–, quand sa «Capri jaune pétant» s’est renversée dans le lac. 

Elle a failli ne jamais aller au cégep, ne jamais croiser Louise Brissette, ne jamais faire rire Jessy.

«C’était le matin, il devait être 8h, on se préparait pour le 10e anniversaire des jeux nationaux de sauts aquatiques. J’ai embarqué une monitrice avec moi et je suis passée sur le chemin entre les deux lacs. Il y avait un peu d’érosion sur le côté, j’ai dû faire une fausse manœuvre… on s’est retrouvées coincées dans l’eau la tête à l’envers.» Il y avait un peu d’air dans l’habitable. «On n’a pas paniqué. Je voyais qu’il y avait une bulle d’air, je me disais qu’on avait une marge de manœuvre…» 

Mais il y avait encore bien peu de monde sur le site et, rapidement, la voiture aurait pu se retrouver en plus fâcheuse position.

Les vies de Marie et de Louise étaient en suspens. 

«Un moment donné, un homme est arrivé, d’où qu’il vient celui-là ? Il m’a tendu la main, c’était plein de douceur, il m’a dit «viens-t’en»…» Marie lui a tendu la main, l’homme l’a tirée de la voiture. Et c’est là qu’elle a réalisé qu’elle avait frôlé la mort. «Quand je suis sortie, je tremblais de partout, j’étais sous le choc, je n’étais plus là...»

Tellement qu’elle n’a pas porté attention à celui qui lui avait sauvé la vie.

L’homme est reparti.

«Après ça, mon frère est venu me chercher, on est allés à l’île d’Orléans chez mes parents pour que je reprenne mes esprits. Quand on est arrivés, mon père m’a dit «qu’est-ce que tu fais là, t’étais pas supposée être occupée toute la journée? On lui a raconté ce qui s’était passé… disons qu’il s’est pris un p’tit gin!»

Il a failli perdre sa fille.

Marie est retournée au camping quelques jours plus tard. Elle a su qui l’avait sauvée. «C’était le même homme qui avait sauvé un petit garçon de six ans en juillet et qui avait fait d’autres sauvetages l’année d’avant si je me souviens bien. On l’appelait notre «ange gardien», on ne savait pas son nom.»

Et elle n’a jamais su son nom, jusqu’à lundi, quand elle a lu ma chronique sur Michel Thiboutot, qui racontait comment il avait sauvé neuf personnes de la noyade au cours de sa vie. De celles-là, deux jeunes femmes dans une voiture, au camping du rang Laberge, en 1973. 

«C’était moi.»

Je suis allée la rencontrer pour qu’elle me raconte l’histoire de cette journée-là, surtout de sa vie qui a suivi son cours. Elle aimerait bien revoir son ange gardien, dont elle ne se rappelle même pas le visage, seulement la main, pour lui dire ce qu’elle n’a jamais pu lui dire.

Merci.

Mylène Moisan
Qui sauve un enfant sauve une famille

Chronique

Qui sauve un enfant sauve une famille

CHRONIQUE / Ce soir-là pour souper, comme la veille, Claude Auclair était à table avec sa femme Aline et leurs trois gars, Christian, Martin et Stéphane.

Sauf que ce soir-là, Martin, six ans, a failli ne pas être là.

Ne plus jamais être là.

Plus tôt dans la journée, toute la famille était allée se rafraîchir à la plage, c’était début juillet 1973, une chaude journée d’été avec un humidex frôlant les 35 degrés. Au bout du fil, Claude me raconte. «On était l’après-midi, il faisait chaud, je me souviens, j’ai dit à ma femme : “on va-tu se baigner à la plage de Sainte-Foy?”»

Ce qu’on appelle aujourd’hui la base de plein air.

«On est arrivés là-bas, on a mis notre linge, on s’est dit qu’il y en a un qui resterait pour surveiller nos affaires.» Aline est restée avec Stéphane, deux ans, Claude s’est enligné vers l’eau. «Aline m’a dit : “je pense que Martin se noie!” Je me suis retourné, je voyais Martin, comme un dauphin, il suivait la vague…»

Le temps de le dire. «J’ai couru vers lui, je me suis dit : “comment je vais faire pour faire sortir cette eau-là, je l’ai pris par les pieds, je le tenais par les pieds pour faire sortir l’eau, y a rien qui sortait”. Je me suis dit : “il est noyé”… Et puis, un homme est arrivé et il me l’a pris des bras, il faisait des mouvements pour le réanimer, mais il n’y avait pas d’eau qui sortait…»

Cet homme-là, c’est Michel Thiboutot, je vous en parlais lundi, il a sauvé neuf personnes de la noyade dans sa vie.

Une de celles-là, c’est le petit Martin.

Michel a fait le bouche-à-bouche à partir du moment où il a pris l’enfant dans l’eau jusque sur la plage, devant Claude et Aline. Il a eu peur de ne pas pouvoir le ramener à la vie, puis il a vu deux doigts bouger. 

Il a continué. 

Christian, le grand frère de Martin, a lu le texte lundi, il a tout de suite reconnu l’histoire. Il avait huit ans quand c’est arrivé. Il m’a écrit pour me dire que Martin habitait Montréal, qu’il allait bien. Il m’a parlé de son père Claude, qui habite à Québec, 85 ans, juste deux ans de plus que Michel. 

J’ai appelé Claude, il se souvenait évidemment de cette journée, de la rapidité à laquelle son gars, qui savait nager, a échappé à son attention. «On ne sait pas trop comment ça s’est passé. On avait une piscine de deux, trois pieds à la maison, il marchait dans l’eau. On pense qu’il a fait la même chose dans le lac, qu’il a marché comme il le faisait à la maison, mais qu’il a perdu pied. Mais on ne saura jamais…»

Martin n’a aucun souvenir.

Mylène Moisan
L’homme qui a sauvé neuf vies

Chronique

L’homme qui a sauvé neuf vies

CHRONIQUE / J’aurai bientôt 46 ans, j’ai vu une seule fois quelqu’un qui était en train de se noyer, et ce n’est pas moi qui l’ai sauvé.

Michel Thiboutot, lui, a sauvé neuf personnes.

Allez savoir pourquoi, il était toujours au bon endroit quand quelqu’un était dans un mauvais moment. Bon nageur, il avait sa formation de sauveteur, mais il n’était jamais celui qui assurait la surveillance quand il a dû intervenir. Une fois, deux sauveteurs étaient en poste, ils n’ont rien vu du drame qui se jouait.

Michel, oui.

Il devait avoir autour de 17 ans la première fois, c’était à «l’été 54 ou 55», il n’est pas certain, au lac Clément à Notre-Dame-des-Laurentides. Une fille de son âge sur une pierre à 50 pieds de la rive, «je la trouvais jolie, de beaux cheveux noirs. Elle a plongé, elle n’avait pas l’air de savoir nager. Elle calait… elle remontait… au début, je pensais qu’elle faisait des farces. À l’époque, les gens faisaient des blagues, ils allaient dans l’eau et ils criaient «au secours»…»

Elle ne blaguait pas.

Michel a plongé d’un bond, il a réussi à la sortir de l’eau en l’agrippant par ses beaux cheveux noirs. 

Sur la rive, elle tremblait de tout son corps. 

Deux ans plus tard au même lac, Michel est avec son frère, il voit un gars musclé d’une quarantaine d’années. «Il est environ à 100 pieds de la rive. Il se retourne pour revenir sur la grève… le regard fixe. De toute évidence, il demande de l’aide.» Michel et son frère plongent, se rapprochent, mais ils ne peuvent se rendre à l’homme, «c’est trop dangereux». Michel lui parle, le regarde dans les yeux, il l’encourage à avancer «jusqu’à ce qu’il puisse prendre ma main droite.»

Et de deux.

Puis presque 20 ans plus tard au Lac Auclair, une femme avec un petit bébé dans les bras disparaissent sous l’eau. Michel dit à sa sœur d’aller chercher le surveillant, il plonge encore, mais en se posant une question tragique : «la mère ou l’enfant»? Il va vers la mère, l’agrippe par son maillot de bain. Le surveillant finit par arriver, à temps pour sauver l’enfant.

Sans Michel, les deux seraient morts.

Juillet 1973, Michel est au camping du rang Laberge, connu aujourd’hui comme la base de plein air de Sainte-Foy, il voit un homme avec un enfant dans les bras. L’enfant est noyé, «verdâtre», le père est figé. Michel prend l’enfant et commence tout de suite ses techniques de réanimation, l’enfant ne bouge plus. Sur la grève, la mère perd connaissance, elle s’effondre sur Michel, qui continue le bouche-à-bouche.

Michel voit un doigt bouger.

Puis, l’enfant ouvre les yeux, se met à pleurer.

Sauvé.

L’été suivant, encore à la base de plein air, deux jeunes de 15 ans, le «p’tit Veilleux et le p’tit Landry» s’éloignent en jouant avec une bouée. «Le p’tit Landry ne sait pas nager, il s’agrippe à la taille de Veilleux, il est en panique, cherche de l’aide des yeux désespérément. Ils calent trois fois…» Malgré une blessure à la cheville, Michel n’écoute que son courage, met son sandwich de côté et plonge. «J’en agrippe un et j’essaye de le monter sur le quai. La marche casse. Je m’enligne vers la marche plus haute, je vois deux têtes, j’avais sauvé les deux! Je me demande encore comment j’ai réussi à faire ça…»

À la fin de l’été, Michel est en vélo avec son fils. «Mon gars me dit qu’il y a une voiture dans l’eau, qu’il y a deux monitrices dedans. J’ai tiré mon bicycle par terre, tellement que mon miroir a cassé, j’ai sauté dans l’eau et je l’ai redressé, il y avait une porte qui était prise dans la bouette. J’ai donné un coup, la porte a ouvert, j’ai pris une des filles, «toute» revolait, le collier revolait, elle est sortie… Mais là, l’auto revirait, j’ai failli me noyer, j’ai tiré et là, j’ai réussi à sauver l’autre…»

Louise et Marie lui doivent la vie.

Ce que j’ai retenu du récit que fait Michel de ses sauvetages, mis à part évidemment son courage, c’est que jamais personne n’a crié au secours ni fait de grands signes avec les bras comme dans les films. Chaque fois, c’est par le regard que Michel a compris que la vie était tirée par le fond.

En ce début de saison de baignade, ce n’est pas mauvais de le rappeler. Une personne qui se noie appelle à l’aide en silence, le regard figé.

Mylène Moisan
L'humour au temps du coronavirus, prise 9

Mylène Moisan

L'humour au temps du coronavirus, prise 9

CHRONIQUE / Le temps passe et l’inspiration des internautes ne s’essouffle pas, voici aujourd’hui la neuvième symphonie de blagues et de clins d’œil à ce Grand Confinement que nous vivons, pour nous faire sourire malgré tout.Et rire, pourquoi pas.

À force d’écumer les réseaux sociaux, Facebook et cie, je vois souvent une même blague passer plus d’une fois, d’où l’absence d’attribution à un auteur, qui se perd dans les méandres de la grande toile. Ce qui ne se perd pas, c’est l’étonnante capacité de l’humain de chercher un peu de lumière.

Plutôt la nécessité.

Je vous laisse sur un passage d’une de mes fables préférées, le Petit Prince de Saint-Exupéry, un sage conseil pour réussir notre déconfinement. Après être restés terrés pendant des semaines, nous devons maintenant réapprivoiser cette vie que nous tenions pour acquise, même un simple pique-nique au parc.

- Que faut-il faire? dit le Petit Prince.

- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près... 

Même sur l’île de Gilligan, ils écoutaient le professeur, pas le millionnaire.

(traduction libre)

Mylène Moisan
Enfants désœuvrés, parents dépassés

Mylène Moisan

Enfants désœuvrés, parents dépassés

CHRONIQUE / Sébastien Verret a mis un message le 5 mai dans la section COVID de Facebook, un message tout simple, il cherchait un tuteur pour son gars de 11 ans.

L’école à la maison, ce n’est pas de la tarte.

Sébastien s’est dit qu’un tuteur arriverait mieux à instaurer une routine, à expliquer la matière, à s’assurer qu’elle soit comprise. «Comme parent, c’est parfois difficile d’avoir tous les rôles, de les garder motivés», m’explique-t-il, assis à deux mètres de moi sur sa galerie, sous le soleil.

Son gars aurait aimé retourner à l’école, mais Sébastien a un cancer des ganglions, vaut mieux ne pas prendre de risques.

Sébastien a reçu des offres de tuteurs, il a reçu aussi des messages auxquels il ne s’attendait pas. «J’ai créé un monstre, j’ai reçu une trentaine de messages de parents qui disaient qu’eux aussi, ils ne savent pas quoi faire. Il y avait beaucoup de désespoir, des parents qui étaient inquiets pour leur enfant.»

Au secondaire surtout, l’option de retourner en classe n’existant pas.

Ni au primaire, à Montréal.

Des parents lui disaient qu’ils avaient cherché de l’aide, mais qu’ils n’ont rien trouvé. «Il y avait un père de Sherbrooke qui a un fils Asperger qui s’emmerde, qui perd ses acquis, il ne savait pas vers qui se tourner. Il y avait aussi une mère, son enfant a reçu six blocs de travaux d’un coup, il a paniqué.»

Il y en a plein d’autres comme ça.

Sébastien a lu et relu tous les messages, il s’est dit qu’il devait faire quelque chose. «C’était le jeudi, je débattais avec moi-même… et le vendredi c’était clair, je ne pouvais pas laisser ça aller comme ça. À 16h15 le vendredi, on a acheté un nom de domaine et une ligne de téléphone.»

Le site est www.apprends-moi.org.

Quand il dit «on», Sébastien parle des gens et des partenaires d’affaires qu’il connaît, qu’il a contactés le vendredi, qui ont embarqué dans son projet. Tout le monde s’est relevé les manches et, en une seule journée, l’idée de Sébastien était devenue réalité. Il restait à lui donner forme.

Le but est simple, faire de vraies classes virtuelles de cinq élèves, avec des «rencontres» quotidiennes. «J’ai calqué le modèle de Portage de l’aide par les pairs. Au début de la rencontre, les 15 premières minutes, le moniteur prend des nouvelles de chaque élève pour savoir comment ça se passe. S’il voit qu’il y a un problème, il peut lever un flag.» Des procédures sont même prévues s’il fallait intervenir rapidement, s’il fallait se rendre dans une maison. «Dans le contrat, on explique qu’il y a un service, qu’il y a des mesures pour pouvoir agir, au besoin.»

Le reste de la rencontre sera évidemment consacré à l’apprentissage des matières selon les «blocs de travaux» qui ont besoin de plus d’accompagnement. Ou d’encadrement. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a promis que tous les élèves qui ne sont pas retournés à l’école devaient avoir un titulaire attitré, mais la réalité est à géométrie variable : certains profs sont très actifs alors que d’autres se limitent au minimum, comme l’envoi d’un courriel par semaine pour dire ce qu’il y a à faire.

Et l’enfant doit se débrouiller avec ça.

Le parent aussi.

La plateforme de Sébastien est conçue pour les élèves à partir de la 3e année jusqu’au milieu du secondaire, il a déjà trouvé des moniteurs prêts à prendre une classe, entre autres un prof retraité qui a encore le goût d’enseigner, «mais pas dans une école». Ça en dit long sur les conditions de travail.

Les moniteurs seront évidemment payés, d’où les tarifs qui sont demandés. Pas de subvention, le service doit se financer. Sébastien a aussi acheté une plateforme déjà adaptée à l’enseignement, Didacti, où on trouve déjà des outils pour certaines clientèles comme les autistes, avec des pictogrammes.

Sébastien a aussi eu un sacré coup de main d’un ami de son autre gars, 17 ans, passionné de programmation. Il a tout codé. «Il s’est donné corps et âme là-dedans. On travaillait ensemble chacun devant son écran jusqu’à 2h, 3h du matin.» 

Ils ont tout fait ça en deux semaines.

Et là, tout est prêt. 

Tant qu’à y être, Sébastien a aussi pensé offrir des camps d’été virtuels avec des rencontres de deux heures par jour avec des projets en robotique, en programmation, peut-être des courts métrages. «Par exemples, on peut faire livrer un robot en morceaux chez un jeune et le but du camp est de le monter, étape par étape.»

Un prétexte pour lui changer les idées. Surtout en ces temps de pandémie et de distanciation sociale, qui sape le moral des ados.

«Le but de tout ça, c’est d’aider les jeunes à socialiser, à se réaliser. C’est surtout les ados, ces enfants-là sont oubliés. Dans certains cas, ça va les aider à sortir de leur mutisme, d’avoir un peu plus de joie dans leur vie. C’est une solution pour les aider à trouver une passion, à faire des activités.»

Et dire qu’il voulait juste un tuteur pour son fils…

Mylène Moisan
Préposée <em>superstar</em>

Chronique

Préposée superstar

CHRONIQUE / Jacques Potvin a travaillé plus de 50 ans auprès des personnes âgées comme psychogériatre, il a passé beaucoup de temps en CHSLD, même jusque dans les dernières années.

Et là, comme tout le monde, il voit ce qui se passe.

Je vous avais parlé en 2015 de ses réflexions sur la surmédication en CHSLD et deux ans plus tard, alors qu’il venait tout juste de prendre sa retraite, du fait que le système manquait cruellement d’empathie. Il plaidait pour plus d’humanité, pour moins de procédures, afin d’adoucir les derniers miles.

Il parlait de confort, de bien-être.

Jacques Potvin n’a pas cessé depuis de réfléchir à cette question, il y a consacré toute sa vie, ça ne s’arrêtera pas maintenant, à 92 ans. Il m’a envoyé ses réflexions, presque l’aboutissement de sa pensée, la suite logique du moins. Le titre qui coiffe son texte a le mérite d’être clair, «nos ainés malades crient au secours».

Et ils crient en silence.

Je lui ai parlé au téléphone pour en discuter de vive voix, je m’attendais à une charge à fond de train contre les CHSLD. Bien au contraire. «Nous avons un bon système, qui est disponible partout dans la province, pour tous ceux qui en ont besoin. Il faut garder tout de ce système.»

Mais il faut reconnaître une chose. «C’est la préposée qui est le pilier du CHSLD, c’est elle qui est la plus importante, elle est là tous les jours, toutes les heures, elle fait ce que maman faisait, prendre soin.» C’est elle qui est la mieux placée pour «traiter l’humain, plutôt que la maladie».

Ça devrait être le slogan des CHSLD.

Ce n’est donc pas seulement le salaire qui est à revoir. «Ce n’est pas 50 $ de plus par jour qui va faire la différence, il va falloir que les préposées aiment leur travail. Elles doivent être considérées comme les soignantes les plus importantes du CHSLD», plus que le médecin, plus que l’infirmière. 

Personne ne connaît les résidents mieux qu’elles.

C’est ni plus ni moins une révolution qu’il propose, les préposées au centre et les autres autour. Parce que, contrairement à l’hôpital, personne ne sort guéri d’un CHSLD. «Puisque la ou les maladies vont évoluer, inexorablement vers la mort, au cours des mois ou des années, nous sommes donc en situation de soins palliatifs à plus ou moins longue échéance. Et comme il n’y a pas de traitement curatif, les soins à combler sont de la catégorie des besoins primaires», écrit M. Potvin.

Les spécialistes de ces soins, ce sont les préposées.

Et quand il est question de soins, on ne parle pas juste de changer des couches et de courir les cloches, ni de nourrir des malades à la chaîne en regardant sa montre, on parle de contacts humains, d’avoir le temps d’écouter le monsieur du 2e raconter encore une fois son enterrement de vie de garçon. 

Plusieurs y arrivent déjà, les avis de décès sont remplis de bons mots pour le personnel. Dans l’état du réseau, c’est un véritable tour de force.

Ça devrait aller de soi.

Mais la hiérarchie «traditionnelle» a la couenne dure, on l’a vu il y a un mois quand le premier ministre François Legault a appelé les médecins en renfort dans les CHSLD de la région de Montréal, alors qu’il manquait environ 2000 employés, dont beaucoup de préposés aux bénéficiaires.

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai accroché quand il a dit : «Je ne veux pas insulter les médecins, mais ce que je demande aux médecins, c’est de venir aider dans les CHSLD. Je comprends qu’il ne manque pas de médecins, mais ils peuvent venir aider à faire du travail d’infirmières, puis on peut peut-être demander aux infirmières de faire le travail de préposés. […] Ce qu’on demande, c’est d’aider les infirmières, qui vont pouvoir aider les préposés, qui vont pouvoir aider à s’assurer que tout est propre, puis que tout est bien nettoyé.»

Donc, le médecin tasse l’infirmière qui tasse la préposée aux bénéficiaires qui devient préposée à l’entretien ménager.

Et on s’étonne qu’elles ne se sentent pas valorisées.

François Legault a promis de revoir leur rémunération dès que possible, arguant que si les salaires sont meilleurs, les préposées seront plus nombreuses et que leur travail s’en trouvera plus agréable. Mais apprécier le travail de quelqu’un n’est pas seulement y mettre un prix, c’est en reconnaître la valeur.

Et si on essayait ça?

Mylène Moisan
La belle grosse Thérèse de Beauport

Chronique

La belle grosse Thérèse de Beauport

CHRONIQUE / «La belle grosse Thérèse de Beauport organise des soirées de cartes à son chalet de Laval. Plusieurs dames font la causette en jouant au bluff.»

Un entrefilet dans Le Soleil, il y a plus de 50 ans.

Laval, c’est Sainte-Brigitte-de-Laval et Thérèse, c’est Thérèse Asselin-Parent, la première femme chauffeuse de taxi à Québec, elle ne tenait pas un salon de courtisanes. «Je faisais un lunch, on mangeait vers 23h30, pis on jouait jusqu’à 2h du matin. C’est rare que je réussissais à passer un bluff, je riais…»

Elle rit encore.

Il y avait des chauffeurs de taxi aussi qui venaient jouer, et ils étaient derrière le volant le lendemain à l’aube, comme Thérèse. Elle a travaillé six jours par semaine, «des fois sept… j’y allais s’il pleuvait le dimanche», des journées de 12 heures. «Pendant 10 ans, j’ai été la seule femme.»

Elle travaillait encore à ce rythme-là quand elle a vendu son taxi, à 73 ans.

Elle a fêté ses 99 ans la semaine passée.

Je suis allée la voir la veille de son anniversaire, sous le soleil à deux mètres de distance, sa fille Céline m’avait écrit pour me parler de sa mère. «Vous auriez dû venir l’année prochaine, me semble que 100 ans, ça aurait été mieux», qu’elle m’a lancé quand je suis arrivée.

Ce n’est pas son âge qui m’intéresse, c’est sa vie.

Je n’ai qu’à m’asseoir sur la pierre devant elle, ouvrir mon calepin, la voilà déjà me racontant qu’elle n’a plus été à l’école après sa première communion, c’était comme ça, une famille de 13. «Le dernier, maman l’a quasiment eu sur le voyage de foin… papa a couru chercher le médecin!»

C’était il y a 84 ans. «C’était différent à l’époque, mais dans 84 ans, on se dira aussi que c’était différent avant. Moi, je m’adapte à toute.»

Elle a traversé un siècle comme ça.

Thérèse est partie de la maison à 14 ans, elle a commencé à travailler à 17 ans comme servante dans des maisons privées. «C’était comme ça quand t’avais pas d’instruction. On s’occupait des enfants, on faisait le ménage, à manger, on faisait toute. On lavait les planchers avec du benzène, t’avais les mains toutes brûlées… mais les planchers venaient beaux!» 

Elle regardait le plancher plutôt que ses mains.

Mylène Moisan
L'humour au temps du corona (Prise 8)

Mylène Moisan

L'humour au temps du corona (Prise 8)

C’est samedi, presque plus besoin de présentation pour ce huitième rendez-vous tout en humour et en esprit.Le but, mettre un peu de lumière.

Rire.

Comme d’habitude, j’ai trouvé pour vous des blagues un peu partout sur les réseaux sociaux, j’en ai reçu certaines par courriel, avec en prime des images qui valent au moins mille mots.

Pour adoucir les maux.

Je vous laisse sur ce tweet récent du philosophe et sociologue Edgar Morin, 98 ans : «Les confinés créent des anticorps sociaux en s’échangeant des vidéos et images d’humour sur le confinement. Ainsi, le confinement suscite une communauté par l’humour.»

Dire qu’on mangeait le gâteau après que quelqu’un ait soufflé dessus…

Mylène Moisan
C’est l’âme qu’on déconfine [VIDÉO]

Mylène Moisan

C’est l’âme qu’on déconfine [VIDÉO]

CHRONIQUE / C’était fin 2013, Godelieve de Koninck m’avait invitée au CHSLD Louis-Hébert tout près du Colisée où, chaque semaine depuis six ans, elle se pointait avec sa besace remplie de bouquins et de journaux, où elle passait une heure à faire la lecture à des résidents, un peu de tout, de la poésie à l’horoscope.

Pour certains, c’était leur seule visite de la semaine.

Voyant tout le bien que ça leur faisait, Godelieve souhaitait que d’autres lecteurs se joignent à elle, elle rêvait d’une équipe de bénévoles qui visiterait d’autres CHSLD de la région de Québec. Elle avait trouvé un nom pour son idée, Liratoutâge, Godelieve ne tarit pas d’éloges sur les vertus de la lecture.

Orthopédagogue, Godelieve a enseigné au primaire, au secondaire et à l’Université Laval, elle a passé une bonne partie de sa vie à célébrer la beauté et la richesse de la langue française, à se mettre à son service. On dit qu’elle a pris sa retraite, ce n’est que sémantique, elle ne s’est jamais arrêtée.

Après que j’aie raconté dans Le Soleil son histoire, il y a sept ans déjà, les bénévoles n’ont pas tardé à lever la main. Tellement qu’elle s’est retrouvée avec un beau problème, elle avait plus de lecteurs – plutôt des lectrices – que de résidences où aller lire, elle a dû mettre les bouchées doubles pour en trouver.

Ça n’a pas été aussi simple qu’elle pensait.

Elle n’a pas baissé les bras – quelque chose me dit qu’elle ne le fait jamais – et elle est parvenue à essaimer toujours un peu plus, si bien qu’elle a réussi à implanter Liratoutâge dans plusieurs résidences et de CHSLD de la région, avec une soixantaine de bénévoles allaient chaque semaine y faire la lecture.

Elle aussi continuait à le faire.

Mais Godelieve rêvait plus grand encore, c’est tout le Québec au complet qu’elle avait en tête. Quand elle m’en a parlé en 2013, elle était toute seule, visitait trois CHSLD. Elle m’a dit «la lecture, c’est tellement important.»

À tout âge.

Pour réaliser ses ambitions, elle avait besoin d’un coup de main, elle a convaincu l’Association des retraitées et retraités de l’enseignement du Québec (AREQ) de monter dans le train, elle a obtenu une subvention. Le mariage était parfait, une talle de profs retraités comme elle aux quatre coins de la province.

Elle m’écrivait régulièrement pour me tenir informée de l’avancement du projet, on y était presque.

Et bang, COVID-19.

À 82 ans, elle s’est retrouvée confinée, et les portes des résidences et des CHSLD se sont fermées d’un coup sec. Allait-elle lancer la serviette? Voici ce qu’elle m’a écrit le 30 mars. «Je voulais juste vous dire l’idée que j’ai eue […], je me suis dit que je pourrais faire des lectures de chez moi, mettre le tout sur un lien ou autre moyen techno et transmettre le tout dans les résidences intéressées. Ce pourrait être distribué à de petits groupes au moment où cela conviendrait.  J’en ai  parlé à des responsables qui en ont parlé à l’ensemble des responsables. On est enthousiastes.»

Elle a même écrit à la ministre Blais.

Mais l’enthousiasme des responsables s’est vite buté à des considérations bien terre à terre, les résidences n’étaient pas équipées pour faire ça.

Le wifi est rare.

Godelieve allait-elle jeter l’éponge? Que nenni. Elle s’est tournée vers l’AREQ pour voir s’il n’y aurait pas une autre solution. Ils en ont trouvé une. Godelieve allait être filmée en faisant la lecture dans son sous-sol, on en ferait des capsules vidéo qu’on déposerait chaque semaine sur YouTube*.

Elle en est à sa troisième semaine. «C’est devenu une réalité! Je me rappelle vous avoir dit il y a déjà plusieurs années que mon rêve était que tout le Québec se mette à la lecture!»

Il faut toujours rêver.

C’est sûr que ça ne remplace pas le contact humain, mais ça permet au moins à des personnes d’être en sa compagnie, au moins virtuellement, peu importe où ils sont. Elle leur lit ce qu’elle lisait avant, en apprivoisant la technologie et la caméra, «comme quoi on n’a jamais fini d’apprendre», m’a-t-elle écrit hier.

Elle aimerait éventuellement faire participer des bénévoles.

Les personnes qui ont déjà des tablettes et qui sont branchées peuvent écouter Godelieve quand elles veulent, des résidences ont même trouvé des solutions pour celles qui ne le sont pas. Même au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale nationale, on s’est arrangé pour que ça se rende dans les chambres.

Elle a partagé avec moi des échos reçus, Béatrice a parlé d’un «paratonnerre contre l’isolement», Lyne d’un «excellent service que je qualifierais d’essentiel». Godelieve est aux oiseaux. «Quand on est confiné dans sa chambre et qu’on écoute lire, on sort de cette chambre et on suit les lectures là où elles nous amènent…»

C’est l’âme qu’on déconfine. 

Mylène Moisan
Le conte des 1001 vies

Chronique

Le conte des 1001 vies

CHRONIQUE / - Natacha, est-ce que tu voudrais écrire mon histoire, un jour?

- Bien sûr, grand-papa.

Lionel Veilleux a posé la question il y a longtemps à sa petite-fille, elle a accepté sans trop penser à quand ce «un jour» arriverait. «Quand j’étais jeune, il me disait : «tu vas écrire ma vie», il savait que j’écrivais. Lui, il écrivait des «tranches de vie» sur des bouts de papier, il me racontait ses anecdotes autour du feu.»

Il est né en 1927, il en a des tonnes.

Le «un jour» est venu il y a 11 ans. «J’ai eu une conversation avec mon grand-père, on est très proches lui et moi, il me disait qu’il n’avait plus le goût de continuer, qu’il trouvait qu’il avait assez vécu. Je n’avais pas encore d’enfants et je voulais qu’ils le connaissent… je lui ai dit «je vais l’écrire, ton livre!»»

Natacha avait une idée derrière la tête, elle allait écrire le livre le plus lentement possible, un chapitre à la fois, elle le ferait lire à ses grands-parents au fur et à mesure, pour qu’ils le commentent, pour qu’ils replongent dans leurs souvenirs. «Je leur ai donné le premier chapitre à leur 60e anniversaire de mariage.»

C’était l’histoire de la demande officielle de Lionel à Simone.

Natacha écrivait à partir des anecdotes racontées par Lionel autour du feu et des «tranches de vie» qu’il a écrites, des histoires griffonnées sans ordre chronologique. C’était sa matière première, brute, elle racontait l’histoire de toute la famille, pas seulement celle de Lionel et Simone. «C’est devenu un rituel, à chaque anniversaire, chaque Noël, je leur donnais un chapitre. Ils prenaient le temps de le lire.» 

Et, plus important, ils attendaient le prochain.

«Pendant tout ce temps-là, il a le goût de vivre. C’est pour ça que je voulais écrire lentement, pour que ça dure le plus longtemps possible…» Ça m’a fait penser à Shéhérazade et ses contes des Mille et une nuits, dans lesquels elle tient en haleine chaque jour le vizir, qui finit par lui laisser la vie sauve.

«Et puis un jour, je suis tombée enceinte, c’était avant qu’il ait une grosse opération. Les médecins n’étaient pas certains s’il s’en sortirait. Il a appris que j’étais enceinte juste avant de rentrer dans la salle d’opération, il leur a dit : «je dois me réveiller, j’ai un arrière-petit-enfant qui s’en vient.»

Il s’est réveillé.

Son arrière-petit-fils a six ans aujourd’hui.

Natacha a continué à écrire la saga familiale un chapitre à la fois, le premier tome se passe en Beauce entre 1937 et 1958, le titre est Sur le pont parce que Simone et Lionel devaient se voir sur le pont joignant Beauceville-Ouest à Beauceville-Est, on ne se mariait habituellement pas d’un côté à l’autre de la rivière.

Elle a écrit pendant neuf ans, couchant sur papier la vie de sa famille, toute une époque aussi, avec comme trame de fond «l’histoire d’amour entre mon grand-père, un étudiant de l’école Normale de Québec et ma grand-mère, une opératrice», m’avait d’abord raconté Natacha par courriel.

Il y a deux ou trois ans, elle a remis le premier manuscrit à ses grands-parents, imprimé sur 500 pages boudinées.

Elle avait tenu sa promesse.

Mylène Moisan
Un secondaire 5 sans au revoir

Chronique

Un secondaire 5 sans au revoir

CHRONIQUE / Le vendredi 13 mars, Émilie Perrault et les autres membres du comité de l’album des finissants ont envoyé le document chez l’imprimeur.

Le même jour, les écoles ont fermé.

C’était officiellement une fermeture à cause du mauvais temps, et le lundi, le gouvernement a annoncé que toutes les écoles primaires et secondaires étaient fermées pour deux semaines, puis au moins jusqu’au 1er mai. Le 27 avril, le premier ministre Legault a annoncé que les écoles primaires hors Montréal allaient rouvrir le 11 mai.

«Quand il y a eu l’annonce, on a figé. Moi et des amis, on a fait un Facetime et on a pleuré pendant une heure», me raconte Émilie au bout du fil. «On était certains que ça allait ouvrir, même les profs se préparaient pour ça. On s’attendait vraiment à y retourner, on avait vraiment espoir.»

Émilie allait à la polyvalente de Charlesbourg, elle y a passé quatre ans, elle a fait son secondaire 2 dans une autre école. «Je suis partie après le secondaire un et je suis revenue parce que j’aimais ça. Je croisais mes profs de secondaire 1, on se saluait, on était très proches. C’est une belle gang, une belle école.»

Et là, c’est fini.

Pouf.

Émilie sait bien qu’à l’échelle des drames que connaît le Québec et le reste de la planète, la fin en queue de poisson de son secondaire 5 n’est pas la fin du monde. Mais c’est la fin de son monde quand même, elle est partie de l’école le 12 mars comme tous les autres jours et n’a pas pu y remettre les pieds. «Avoir su que c’était notre dernière journée, qu’on ne se reverrait plus, on aurait fait quelque chose…»

Elle pourra y retourner cinq minutes pour vider sa case. «Ils nous font venir à tour de rôle, on ne pourra même pas se croiser.»

Certains y vont avec leur tenue de bal.

Elle aimerait pouvoir y retourner quelques heures avec tous ceux qui ont le goût d’un dernier au revoir. «La fin du secondaire 5, c’est un rite de passage. On avait tous très hâte, surtout pour les trois derniers mois. Je suis dans le comité de l’album, là, on serait dans la location des toges. Chaque fois que j’ouvre mon agenda, je vois les dates, ce serait ci, ce serait ça…»

Elle sait que c’est peine perdue pour le bal, qu’il sera peut-être remis à plus tard, elle souhaite juste revoir sa gang une fois. «Ils proposent de faire ça de façon virtuelle, mais ce n’est pas ça qu’on veut, on aimerait pouvoir se voir une dernière fois pour signer nos albums. On est capable de faire ça comme il faut, de mettre des masques, de garder nos distances.»

Elle imagine quelques heures à l’école, avec des enseignants pour s’assurer que tout se passe bien. «Ils sont avec nous.»

Eux non plus n’ont pu dire au revoir à leurs élèves.

Des centaines de jeunes de secondaire 5 d’un peu partout se sont fait des groupes sur Facebook où ils rêvent de se revoir une dernière fois. «Il y a un groupe [Les secondaires 5 en quarantaine], on est 30 000 dessus pour avoir une journée d’adieu, un moment pour célébrer. À mon école, on est environ 200 élèves en secondaire 5 et ce n’est pas tout le monde qui viendrait…»

Elle se dit qu’il doit y avoir moyen d’organiser quelque chose.

Surtout que le ministère de l’Éducation vient de rappeler sur les bancs des écoles secondaires les enfants qui ont des handicaps ou des troubles comme l’autisme, des élèves qui risquent d’avoir de la misère à comprendre –et à appliquer- les règles de distanciation sociale. 

Si on rouvre l’école pour eux et pour les élèves du primaire, organiser quelques heures de retrouvailles – et d’adieu - pour les finissants devrait être faisable.

Émilie ne sait pas encore quand l’imprimeur leur enverra leurs albums, à peu près le seul souvenir «officiel» qui leur restera, avec leur bague. «Il y en a qui parlent de remettre le bal en septembre, si c’est possible évidemment, mais il y en aura beaucoup qui ne seront plus là, qui vont être partis au cégep à l’extérieur.»

En attendant, ils se parlent entre écrans. 

Émilie m’a envoyé une photo prise à l’Halloween avec des amis, ils sont tous déguisés comme des vacanciers à la plage. C’était jadis, dans le temps où on pouvait faire des photos de groupes et aller en vacances à la plage, cette folle époque où on se serrait la main et où on allait au resto.

Où on pouvait se dire au revoir à la fin du secondaire.

Mylène Moisan
L’humour au temps du corona (prise 7)

Mylène Moisan

L’humour au temps du corona (prise 7)

CHRONIQUE / Alors me revoici avec ce qui est désormais un rituel du samedi, merci au collègue Francis Higgins d’avoir brillamment pris le relais la semaine dernière en rassemblant des blagues et des traits d’esprit glanés çà et là.

Et merci à Chuck Norris.

Visiblement, le Grand Confinement, qui entre dans son troisième mois, n’a pas érodé le sens de l’humour des internautes, qui sévissent toujours avec autant de mordant et d’imagination, à la fois par des trouvailles visuelles ou par des tournures particulièrement réussies.

Une mention spéciale à la pâtissière de Sherbrooke Annie Duriez qui a concocté un gâteau de circonstance, en forme de coronavirus. «Ma cliente voulait un gâteau «viral» pour sa fête, m’a-t-elle écrit. Elle a été ravie…»

L’année 2020 est arrivée comme un biscuit fondant aux pépites de chocolat. Puis, une bouchée et BAM! Avoine et raisins. (traduction libre)

Mylène Moisan
La gelée de pommes

Mylène Moisan

La gelée de pommes

CHRONIQUE / Derrière la maison de mon enfance à Val-Bélair on avait un énorme pommetier, ma mère ramassait les fruits tombés au sol et en faisait une savoureuse gelée. Elle cuisait les pommettes dans l’eau, puis filtrait le bouillon dans une taie d’oreiller qu’elle suspendait à une armoire de cuisine.

Une goutte tombait, puis une autre, une autre encore. À la fin, après longtemps, il restait dans le bol moins de liquide qu’au début.

Bizarrement, c’est l’image qui me vient quand je compare ce qui se passe sur le terrain et ce qui se dit lors des points de presse du premier ministre François Legault, flanqué du Directeur national de la Santé publique Horacio Arruda, et d’un ou une ministre, le plus souvent Danielle McCann à la Santé. 

On fait des annonces, on informe les gens qu’à partir de tout de suite, une prime sera versée, des permissions de visite seront données.

Ça tombe dans la taie d’oreiller.

À partir de là, l’annonce percole, cherche son chemin à travers la machine, la bureaucratie n’a pas l’habitude de la gestion en direct. 

Voyez, dès le début, alors qu’on cherchait déjà des renforts dans le réseau de la santé, un couple m’a contactée, deux infirmiers formés aux soins intensifs qui demandaient de mettre en pause leur année sabbatique pour prêter main-forte, et de reprendre leur sabbatique après.

Ça n’a pas été possible, ils ont mis fin à leur congé.

Le 15 mars, le gouvernement a fait un appel à tous en lançant jecontribue.ca, 40 000 personnes ont spontanément levé la main, mais seulement 3000 ont été mis à contribution. Le 16 avril, donc un mois plus tard, la ministre de la Santé Danielle McCann a indiqué que la majorité des gens ne répondaient pas aux besoins.

Ajouté à la lourdeur de la bureaucratie.

Au début, il fallait avoir des qualifications et puis, à partir du 24 avril, on n’était plus regardants sur les bras.

Il fallait éteindre les feux.

Le 8 avril, le premier ministre a dit ceci aux personnes qui travaillent avec les aînés : «courage, il y a du renfort qui s’en vient. Et je veux vous dire un immense merci pour votre dévouement dans des circonstances qui sont très difficiles dans les CHSLD et les résidences de personnes âgées.»

Ça fait un mois, et les renforts ne sont toujours pas suffisants à Montréal et autour. On vient d’annoncer d’autres primes hier, plus d’un mois après les premières, qui ont mis des semaines à arriver dans les poches de tous les travailleurs. Il manque présentement 11 600 paires de bras.

Il en manquait 6000 à la mi-avril.

On a même appelé les proches aidants à l’aide, alors que les visites étaient strictement interdites depuis le début de la crise. C’était le 14 avril, j’ai écrit à une femme que je connais, son père habite dans un CHSLD de Québec, sa mère qui habite seule allait lui rendre visite tous les jours avant. 

Je me disais, enfin, ils pourront se revoir.

Eh bien non, on a jugé qu’on n’avait pas besoin de la femme du monsieur, car il peut minimalement se déplacer et manger tout seul.

Même s’il ne mange presque plus, parce qu’il s’ennuie.

Le gouvernement a eu vent que ça coinçait dans la taie. «Malheureusement, il y a certaines résidences où la direction ne permet pas aux proches aidants de venir voir leurs proches, a déploré François Legault mercredi. Marguerite [Blais] et moi, on trouve ça pas humain que, pendant deux mois, une personne n’ait pas pu voir ses enfants. Ça n’a comme pas de bon sens.»

Le premier ministre s’est fait plus clair mercredi. «On veut s’assurer que ça devienne la règle que les proches aidants soient acceptés.»

J’ai réécrit à cette femme, je me disais que ça y était cette fois, que sa mère allait finalement pouvoir retourner voir son père. Eh bien non. Sa mère a appelé au CHLSD, on lui a dit qu’aucune visite n’était permise pour personne, on a proposé un contact par Messenger une fois par semaine. Elle allait le voir tous les jours, lui tenait compagnie, je les imagine se remémorant des jours plus heureux. Il ne reste que le téléphone. «Mon père n’a pas le droit d’aller dehors et lorsque ma mère lui parle, sa voix n’est pas très bonne. Ça nous brise le cœur de ne pas le voir», m’écrit sa fille.

Au CHSLD, on a répondu «qu’on n’avait pas eu de consigne».

Elle est dans la taie.

Ploc, ploc.