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Chronique

Port de Québec: que du vent

CHRONIQUE / Les citoyens de Limoilou n’ont absolument aucune raison de se plaindre des activités du Port de Québec, qui n’y envoie aucune poussière. Point.

Non seulement personne n’a vu de poussière dans l’air de Limoilou — à part la poussière rouge du 25 octobre 2012 —, mais le Port n’a recensé que «trois épisodes sur 3325 jours où on a vu de la poussière aller vers Limoilou sans savoir si elle y est allée». 

Rentrez chez vous, il n’y a rien à voir.

C’était au tour mardi du Port de Québec et de la Compagnie d’arrimage de Québec (CAQ) de présenter leur conclusion au recours collectif qui a requis une cinquantaine de jours d’audience cet automne, au cours desquels les parties ont présenté leurs témoins et leurs arguments.

Me Sylvain Chouinard, avocat de la CAQ, a plaidé que les citoyens devraient accepter la poussière sans rouspéter. «Limoilou, ce n’est pas l’île d’Orléans. Les gens qui habitent en ville ont toujours des inconvénients. Pour certains, c’est le bruit, pour d’autres c’est la poussière. Il y a toujours quelque chose qu’il faut accepter.»

Jusqu’à un certain point, oui.

Mais il a été démontré et mesuré que l’air du quartier contient des concentrations de particules et de métaux plus élevées qu’ailleurs — la saga du nickel en a été un bon exemple — plus que dans les autres quartiers du centre-ville. Les différentes mesures des capteurs indiquent que plus on est près du Port, plus il y en a.

Des analyses ont été en fonction des vents dominants, elles montrent que le nordet qui passe par le port, vers Limoilou, en ressort gorgé de particules. Un courriel de mars 2013 du maître du Port, Michel Petit, fait le suivi d’un événement qui avait été signalé. «Avec le vent, il y avait de la poussière.»

Les gens du quartier le remarquent aussi.

Pour le Port et Arrimage, le vent n’a rien à voir là-dedans, les coupables sont ailleurs. Pour la poussière dans le quartier, ce sont les sels de déglaçage épandus sur le réseau routier, notamment sur l’autoroute Dufferin-Montmorency et le nettoyage du printemps qui s’étend parfois jusqu’en juin.

Même si le problème de la poussière se ressent surtout en été.

L’autre coupable, pour expliquer pourquoi les gens se plaignent et disent avoir des craintes par rapport à leur santé, ce n’est évidemment pas le Port ni Arrimage.

C’est qui alors?

Véronique Lalande, cette citoyenne qui a cherché d’où venait toute cette poussière qui atterrissait sur le rebord de sa fenêtre et qui est à l’origine du recours collectif. «Nous avons dit au jour 1 de notre défense que les inquiétudes étaient causées par madame, par son entêtement.»

Si elle n’avait rien dit, si elle n’avait pas alerté les médias, on n’en serait pas là, la Direction régionale de la santé publique n’aurait pas eu à se pencher sur la qualité de l’air du quartier et le Port aurait pu continuer à mener ses activités sans avoir à dépenser des millions pour des canons à eau.

Personne ne les aurait rappelés à l’ordre, comme le ministère l’a fait en émettant des avis de non-conformité.

Me Chouinard a même poussé le bouchon jusqu’à prétendre que le recours collectif se trompe de cible. «Il n’y a aucune plainte, aucune preuve, aucun rapport médical de la part des citoyens. Ce qui se passe, c’est juste la conséquence de ce que dit Mme Lalande, de Bras de fer [un documentaire sur le recours collectif sur la poussière rouge, remporté par les citoyens, où le port a reconnu sa responsabilité]. Ce sont ceux qui ont fait ça qui devraient être tenus responsables, pas ceux qui faisaient leur travail sans déranger personne.»

Sans Véronique Lalande, tout irait bien.

Parce que le Port, affirme-t-il, n’a absolument rien à se reprocher. «Le principe de base pour nous, c’est qu’il n’y a pas de poussière qui vient du Port de Québec. […] Nous sommes, et c’est un expert qui a visité plusieurs ports de partout dans le monde qui l’a dit, un des ports les plus exemplaires.»

C’est sûrement un adon, le Port a mis en œuvre après l’épisode de poussière rouge plusieurs mesures pour atténuer la dispersion de poussière pendant ses activités. Mesures qui ont par ailleurs fait une différence dans la prévalence de nickel dans l’air, dont les concentrations ont beaucoup diminué dans les capteurs du Vieux-Limoilou, les opérations entourant le nickel étant particulièrement encadrées.

J’imagine qu’il ne faut pas y voir une preuve que la poussière venait du Port.

Un adon, je vous dis.

Pendant la pause, j’ai jasé avec la dame derrière moi, elle habite depuis toujours dans le Vieux-Limoilou à quelques rues de chez moi. Elle m’a raconté que dans les années 1980 ou 1990, elle et les gens du quartier avaient reçu une pluie de poudre de béton, les voitures en étaient couvertes. «Il avait plu, ça avait séché sur les autos. J’avais appelé au Port, ça venait d’eux autres, ils avaient payé le nettoyage des autos.»

Elle a dû faire nettoyer la sienne deux fois.

Je vous raconte ça parce que le recours collectif couvre la période qui s’étend du 1er novembre 2010 au 31 août 2019 et que le Port et Arrimage ont refusé à ce que soit déposé tout élément qui aurait fait allusion à des événements qui se seraient déroulés avant, vu qu’ils n’admettent qu’un seul incident : la poussière rouge.

À part ça, tout est beau, et tout ce qu’on reproche au Port est une vue de l’esprit.

Que du vent.

Chronique

Poussière rouge: la jurisprudence du gros bon sens

CHRONIQUE / Comment expliquer, si la poussière dans Limoilou provient des sels d’épandage sur le réseau routier, que le problème ne se pose nulle part ailleurs en ville?

Et pourquoi y en a-t-il tout l’été?

Voilà des questions qu’ont posées lundi les avocats des citoyens — dont je suis — au juge Jacques G. Bouchard dans le recours collectif visant la Compagnie d’arrimage de Québec et le Port de Québec, tous deux accusés de saupoudrer de la poussière depuis 2010 dans le Vieux-Limoilou surtout.

Après une cinquantaine de journées d’audience tenues à l’automne, le procès est maintenant dans sa dernière ligne droite, la semaine étant consacrée au plaidoyer final des deux parties.

Après quoi le juge aura à trancher.

Les avocats qui représentent les citoyens ont choisi de réduire la superficie du secteur visé par le recours collectif, il se limite à la 15e Rue à Limoilou jusqu’à la rue Prince-Édouard dans Saint-Roch, puis vers Vanier, jusqu’à la rue Papineau et De L’Espinay. La zone la plus touchée est bordée par l'autoroute Dufferin-Montmorency, la 10e Rue, la rivière Saint-Charles et le boulevard Henri-Bourassa. 

La majorité du quartier Maizerets a été exclue.

Cette zone a été définie comme étant la «zone jaune», où on réclame 1000 $ par année pour chaque adulte. Pour l’autre zone, la rouge, l’indemnité proposée a été établie à 750 $ par année, plus des dommages punitifs de 500$ pour chacun des résidents. Il y a environ 6000 personnes qui habitent dans chaque zone.

Chronique

Vie et mort d’une plainte contre un médecin

CHRONIQUE / Un an. C’est le temps qui s’est écoulé entre le moment où M. a envoyé sa plainte au collège des médecins et celui où il a reçu la réponse. «Je n’ai pas eu de nouvelle de personne, on ne m’a pas appelé, pas contacté.»

Il a reçu une lettre par courrier recommandé, sa plainte a été rejetée.

M. déplorait la façon dont sa chirurgie pour une cataracte s’était déroulée, il reprochait à l’ophtalmologiste de ne pas l’avoir suffisamment informé, d’avoir demandé son consentement à la présence d’une résidente alors qu’il était sous l’effet d’un calmant, puis refusé de répondre à ses questions après la chirurgie.

C’était pourtant sa cinquième opération aux yeux, et jamais ça ne s’était déroulé de cette façon.

Il a voulu savoir pourquoi il avait eu si mal. «J’ai senti qu’il me frottait l’œil avec son pouce, ça faisait très mal, me raconte M., que j’ai rencontré chez lui. J’ai déjà eu des douleurs dans ma vie, mais rarement comme celle-là. Ça faisait tellement mal que mes fesses et mes pieds levaient, je ne pouvais pas les contrôler, c’était des spasmes de douleur.»

Il a serré les poings jusqu’à ce que ça finisse. 

Quand il a rencontré le médecin après la chirurgie, il a voulu savoir ce qui s’est passé. «Le médecin remplissait un formulaire, il cochait des cases. Il cochait, il cochait, il ne parlait pas. Quand je lui ai demandé ce qui s’était passé, il m’a répondu : “C’est du passé.” Je lui ai redemandé et il a répondu la même chose : “Ça, c’est du passé.” Et il a continué à cocher sa feuille.»

M. était fâché, il lui a dit sa façon de penser.

Et il est parti.

M. aurait aimé que l’ophtalmologiste lui demande à l’avance s’il consentait à ce qu’une résidente participe à l’intervention, il a vécu par le passé une mauvaise expérience avec un résident lors d’une chirurgie à l’oreille. «Il ne m’en a jamais parlé avant. Il m’en a fait la demande quand j’étais dans les vapes, juste avant l’opération. Je n’ai pas dit un mot, pas fait un son. Ce n’est pas un consentement clairement exprimé.»

M. s’est senti mis devant le fait accompli.

M. n’a pas perdu son œil, mais il estime tout de même que son médecin n’a pas bien agi, qu’il a enfreint le Code de déontologie. Ledit code est catégorique : «le médecin doit chercher à établir et à maintenir une relation de confiance mutuelle et s’abstenir d’exercer sa profession d’une façon impersonnelle».

Il doit chercher à obtenir «un consentement libre et éclairé».

L’homme de 89 ans a pris un stylo et des feuilles lignées et il a écrit à la Direction des enquêtes du Collège des médecins pour porter plainte. Il a raconté ce qu’il a vécu, comment il s’est senti et expliqué ce qu’il reprochait au médecin. 

Il s’attendait à être contacté, à ce qu’on lui pose des questions.

Rien.

Un an plus tard, l’été dernier, il a reçu la réponse du Collège des médecins. La syndique adjointe, une médecin, a résumé les faits reprochés par M., puis a expliqué avoir consulté son dossier et demandé à l’ophtalmologiste visé par la plainte sa version des faits et ses explications.

Sur le consentement, il est écrit que «selon [le médecin], vous avez signifié votre accord. Toutefois, il comprend maintenant que le contexte dans lequel on vous a fait cette demande n’était pas optimal pour vous sentir libre d’y consentir».

Pas optimal, c’est un euphémisme.

Pour ce qui est de la douleur, le médecin affirme que M. n’en a pas eue. «Aucune mention à votre dossier ne témoigne que vous avez été souffrant pendant la chirurgie.»

Point.

Et pour les réponses aux questions de M., «le médecin affirme avoir pris le temps de répondre à vos questions et à vos inquiétudes et qu’à ce moment vous sembliez satisfait des explications. Cette affirmation est corroborée par les notes du médecin inscrites à votre dossier.»

Le médecin s’est dit «désolé» pour M.

Voilà, en tout et pour tout «l’enquête» menée par le Collège des médecins, qui est «d’avis que l’ophtalmologiste “a agi conformément à ses obligations déontologiques”». Aucun élément de la plainte n’a été retenu, comme si M. avait tout imaginé. «Ils ont pris la version du médecin, c’est tout.»

M. a demandé la révision du dossier, il a demandé à être contacté, la décision a été maintenue.

Selon les données obtenues auprès du Collège des médecins, la Direction des enquêtes a reçu 2659 plaintes pour l’année 2018-2019. Du lot, 599 ont été jugées non recevables, 407 ont donné lieu à des interventions non disciplinaires, souvent volontaires. Un peu plus de 400 étaient des signalements informatifs, c’est-à-dire qu’une personne, souvent un autre professionnel de la santé, veut porter un comportement problématique d’un médecin à l’attention du Collège sans en faire une plainte formelle.

Les autres 1249 demandes d’enquêtes ont conduit à la création d’un dossier, c’est-à-dire que des démarches ont été faites pour évaluer si un médecin a enfreint ou non son Code de déontologie. Si le syndic est d’avis qu’il n’a pas respecté ses obligations, une plainte est alors déposée devant le comité de discipline.

Sur 1249 enquêtes, combien ont donné lieu à une plainte devant le comité de discipline?

Seulement 27.

Lorsque la Direction des enquêtes reçoit une plainte, elle ne communique pas avec le plaignant, juste avec le médecin. «Le syndic informe le médecin visé par la plainte lorsqu’il a besoin de ses explications [afin que le médecin lui donne sa version des faits, qu’il lui donne accès à ses dossiers médicaux ou à tout autre document permettant de faire avancer l’enquête]», a détaillé la porte-parole du Collège par courriel.

Dans le cas de M., on a demandé au médecin ce qui s’est passé il a dit que tout s’est bien passé.

Dossier clos.

Quant au délai d’un an avant d’avoir une réponse, le Collège des médecins n’est «pas en mesure de donner une durée moyenne pour le traitement d’une plainte. Selon la gravité des faits reprochés, la durée du processus est variable».

M. n’aurait pas pu se plaindre au Protecteur du citoyen, qui ne peut traiter aucune plainte contre les médecins, les dentistes et les pharmaciens. Pour ces trois professions, la seule autre option est le médecin examinateur de l’établissement, qui reste lui aussi un médecin chargé de juger ses consœurs et confrères.

On assure qu’il est impartial, il faut le souhaiter.

M. est resté avec un arrière-goût amer, il a l’impression que les dés étaient pipés. «Ils ont parlé au médecin et pas à moi! C’est un processus de plainte qui est complètement archaïque. J’ai appelé au comité de discipline pour leur dire ce que je pensais, ils m’ont dit : “Si vous n’êtes pas content, appelez votre député…”»

Mylène Moisan

«Les enfants sont bien»

CHRONIQUE / Je raconte souvent des histoires qui ont mal tourné avec la DPJ, en voici une belle, où les choses se passent bien. malgré tout.

Parce que, lorsque la Direction de la protection de la jeunesse entre en scène, on n’est jamais dans un conte de fées. «Dans un monde idéal, ces enfants-là devraient être avec leurs parents», convient Josée*, qui héberge trois enfants de sa famille élargie. Les parents ont développé des dépendances, négligé leur sécurité et leur développement.

Un premier signalement a été fait il y a huit ans, un membre de la famille s’inquiétait du manque de surveillance des enfants, le plus jeune avait à peine deux ans. Le signalement a été retenu, les enfants ont été confiés aux grands-parents le temps que les parents se reprennent en main.

Quelques mois plus tard, ils sont revenus à la maison.

Un an après, rebelote, nouveau placement chez des proches, les parents se sont séparés et ont refait leur vie avec des conjoints qui consomment.

Beaucoup.

Autre tentative chez le papa après presque un an, la situation semble s’être améliorée, mais l’embellie ne dure pas.

L’été dernier, un autre retrait est envisagé, Josée a levé la main pour devenir famille d’accueil. «La DPJ m’a expliqué que pour les trois enfants, il était pratiquement impossible qu’ils restent ensemble, qu’on trouve une famille.» Sa proposition a été acceptée et les enfants lui ont été confiés.

Depuis, les enfants n’ont plus de problèmes de comportement à l’école, leurs notes remontent, ils ont un bon cercle d’amis. Ils ont une hygiène de vie, un encadrement. «Avant, ils étaient complètement laissés à eux-mêmes.»

Avec de la drogue à leur portée.

«Les parents consommaient, ils ne se levaient pas le matin, les enfants n’allaient pas à l’école ou ils arrivaient en retard, m’explique un autre membre de la famille, qui est aussi venu en renfort au cours des dernières années. Les rideaux étaient fermés à longueur de journée, ce n’était pas un endroit pour des enfants.»

Ils ne faisaient aucune activité, aucun sport.

C’est cette personne qui a fait le premier signalement il y a huit ans. «On voyait que les enfants étaient négligés, ils portaient des vêtements épouvantables, trop petits, troués. Il y a aussi l’école qui commençait à se poser des questions, à cause des nombreux retards et des absences.»

Les interventions ont été graduelles, d’abord une évaluation de la famille et l’apport de certains correctifs, notamment des dispositifs de sécurité pour s’assurer que les tout-petits ne puissent pas sortir seuls dehors.

Le dossier a ensuite été confié à une intervenante qui, élément central dans cette histoire, est toujours celle qui s’en occupe aujourd’hui. Une preuve, s’il en faut, de l’importance capitale de s’attaquer à l’effarant taux de roulement au sein du personnel de la DPJ. «Elle connaît toute la famille, elle connaît même nos dates de partys de famille. Quand elle organise les horaires pour les visites chez les parents, par exemple, elle s’assure qu’il y a toujours quelqu’un et que tout soit correct.»

Elle s’est réjouie des derniers bulletins des enfants.

Elle a, par le passé, acheté du matériel scolaire, les parents ne s’en occupaient pas.

Josée ne tarit pas d’éloges à l’endroit de la DPJ, surtout de l’intervenante, qui a toujours cherché à ce que les enfants soient confiés à des proches. «C’est vraiment une intervenante en or! C’est une femme très honnête, elle est transparente, et elle nous donne toujours l’heure juste. Avec elle, c’est noir ou c’est blanc.»

Plus encore. «Elle aime ces enfants-là.»

Même si, pendant longtemps, elle a eu le rôle de la méchante dans l’histoire. «Ce qu’ils se sont fait dire, les enfants, c’est que l’intervenante cherchait le trouble, qu’elle voulait briser la famille. Avant, ils ne voulaient pas lui parler, ils avaient une réticence et ils lui mentaient, ils avaient l’impression de trahir leurs parents. [Les intervenants] ont des jobs pas faciles, ils sont toujours en alerte, c’est quelque chose.»

Maintenant, les enfants se confient. «Ils ont compris son rôle, ils comprennent qu’elle est là pour eux.»

Et pour Josée. «La DPJ nous soutient de tous les bords, tous les côtés. [L’intervenante] est disponible quand j’ai besoin d’elle. Par exemple, pendant les Fêtes, elle m’a donné ses disponibilités et j’ai eu besoin de lui parler. Elle était chez elle, elle prenait le temps de me répondre. Et toujours avec le sourire.»

Josée se sent appuyée. «Je suis portée par elle.»

Le jour où j’ai parlé à Josée, l’intervenante venait de l’appeler pour proposer un camp d’été aux enfants. Ils font du sport, ils n’en avaient jamais fait avant. «Ils sont en train d’apprendre plein de choses.» Et ils n’ont plus honte. «Ils le disent à leurs amis qu’ils sont avec la DPJ, ça ne les dérange plus.»

Pour eux, la DPJ est une bonne chose.

«Ce n’est jamais tout beau, une histoire de DPJ. Je ne serais pas censée avoir ces enfants-là, mais c’est ça. Ce n’est pas l’idéal, mais on est bien. On réussit tout le monde ensemble. Les enfants sont bien.»

* Prénom fictif

Chronique

Drame de Granby: «La DPJ doit être imputable»

CHRONIQUE / Dans un jugement de 74 pages rendu mardi, le juge Mario Gervais de la Chambre de la jeunesse a blâmé sévèrement la DPJ pour avoir lamentablement failli à sa mission de protéger la fratrie de la petite de Granby.

Elle doit être «imputable» de cet échec.

Ce n’est pas anodin, le juge a choisi de reproduire d’entrée de jeu les propos de Régine Laurent à l’ouverture de la Commission spéciale sur les droits de l’enfance et la protection de la jeunesse (CSDEPJ) : «Nous avons l’intention de retourner toutes les pierres et d’entendre un maximum de personnes afin de formuler des recommandations à la fois concrètes, applicables, rigoureuses et en phase avec les attentes et les valeurs de la population. […] Ma chérie, je le fais pour toi. Dès ton décès, je t’ai donné un prénom [Tililly]. Tu aurais pu être ma petite-fille.»

Il a aussi accepté que le jugement soit rendu public.

Le juge a décrit quelques sévices que le garçon a subis alors qu’il était confié par la DPJ à son père et la conjointe de celui-ci, entre autres se faire attacher à son lit avec une ceinture, recevoir des douches froides en cas de crise, se faire tirer les cheveux et fermer la bouche avec du tape.

Le père a tout nié, il s’est dit «aveuglé par l’amour».

Le tribunal ne l’a pas cru. «La volonté du père est de mettre fin à la situation de compromission est inexistante, compte tenu de sa négation et de sa déresponsabilisation.» Le juge a ordonné une interdiction de contacts. 

À cinq ans, l’enfant a un «parcours de vie accablant et traumatisant à glacer le sang».

La mère, qui avait été écartée par la DPJ jusqu’ici, a démontré qu’elle était en mesure de reprendre contact avec son fils, le juge ouvrant même la porte à «l’intégration progressive de l’enfant avec sa mère». Le tribunal a ainsi autorisé une reprise graduelle des contacts entre le frère de la fillette de Granby et sa mère, qui «a excédé les attentes». 

Il a fait le portrait d’une femme qui est partie de loin, avec un manque de capacités parentales, mais qui a su aller chercher l’aide et faire les efforts pour s’améliorer, de sorte qu’elle prend soin adéquatement de ses trois autres enfants. «Le Tribunal considère la mère comme étant une personne en mesure de répondre aux besoins fondamentaux de ses filles, soucieuse de leur bien-être et de leur meilleur intérêt.»

Lentement, mais sûrement, le juge Gervais est d’avis que la mère, à terme, pourra «représenter, en regard de la qualité du lien parentale, une force positive et significative» pour son fils», ouvrant même la porte à «une réunification».

À son rythme à lui.

Il a déjà été assez écorché par la vie.

Question d’assurer la stabilité de l’enfant, le juge prolonge de six mois le placement du jeune garçon dans la famille d’accueil à qui il a été confié. «C’est une dame qui est très bien», estime l’avocate Valérie Assouline, qui représentait la mère.

Dans son jugement, Mario Gervais a répondu à la question : «Est-ce que la Directrice de la protection de la jeunesse a lésé les droits de l’enfant?» La réponse est oui. Il «a subi une violation importante de ses droits». Mise au parfum des risques pour sa sécurité, l’intervenante n’a jamais rencontré (l’enfant), elle ne s’est pas non plus rendue chez lui. «Ces graves lacunes soulèvent l’indignation.»

La DPJ est aussi blâmée pour la surcharge de travail de l’intervenante qui a «été mise en situation d’échec».

La DPJ s’est seulement fiée à ce que disaient le père et sa conjointe. «L’information reçue de la part du père état que la situation de [son fils] évoluait positivement et que l’enfant ne présentait pas les mêmes enjeux» que sa grande sœur, décédée le 30 avril 2019, des suites de mauvais traitements.

Non seulement le juge blâme-t-il la DPJ, mais il la tient «imputable» du drame qui est survenu.

C’est un élément majeur.

De plus, le juge Gervais a rejeté la demande de la DPJ d’interdire toute divulgation publique, au-delà de l’identité des enfants et des parents, expressément protégés par la loi. «Le Tribunal est convaincu que la situation […] est d’un fort intérêt public», puisque le «même système a également failli» pour le frère de la fillette de Granby. «Le suivi social de la Directrice […] s’est avéré à ce point déficient, en violation des droits de [l’enfant], qu’il a échoué à la fois dans son volet de surveillance, en regard de la sécurité immédiate de [l’enfant] et à la fois dans son volet clinique, visant à améliorer les capacités parentales du père et de sa conjointe.»

Le public doit savoir ce qui s’est passé. 

«Une ordonnance de non-publication complète des informations relatives aux audiences pourrait laisser croire à une forme de sympathie ou de complaisance à l’endroit de la Directrice, en la mettant à l’abri de la critique et en la soustrayant à la reddition de compte à laquelle elle est aussi tenue.»

Le juge écrit même que, si l’affaire avait pu être rendue publique avant, «jamais le suivi social n’aurait été aussi déficient».

Me Assouline est évidemment satisfaite du jugement. «C’est un bon jugement, c’est un juge qui a beaucoup de sensibilité. C’est un soulagement de constater qu’on voie enfin les efforts de la mère et les nombreuses erreurs qui ont été commises, et aussi l’imputabilité de la DPJ dans tout ça.»

Chronique

Entendre n’est pas comprendre

CHRONIQUE / Son entrevue avec Dominique Brown terminée, Kim Auclair se demandait bien ce qu’elle allait écrire sur l’homme d’affaires, fondateur de Beenox, qui s’est lancé dans l’aventure de Chocolats favoris.

Elle avait compris trois mots.

Kim est sourde de naissance, avec quelques traces d’audition à l’oreille droite, amplifiées tant bien que mal par un appareil auditif. «Je n’avais rien compris de ce qu’il m’avait dit. Je suis partie des quelques mots que j’avais saisis et j’ai fait des recherches sur Internet pour voir ce qu’il avait déjà dit autour de ces propos-là.»

On n’y a vu que du feu.

Mais Kim pédalait comme elle a toujours pédalé, depuis la petite école où sa mère a insisté pour qu’elle soit dans une classe régulière. «Ça a été dur, j’en ai arraché. J’ai tellement travaillé fort, au moins deux fois plus que les autres. Je voulais être comme tout le monde, j’ai refusé toutes les aides qu’on m’offrait, je ne voulais pas être différente.»

Et pourtant, elle l’était.

Au début de chaque année, sa mère allait rencontrer ses professeurs pour leur expliquer la situation. «J’ai eu des parents extraordinaires, ils m’ont toujours aidée, ils ont fait ce qu’ils pouvaient, c’est moi qui refusais toutes les aides. Ma mère a eu un impact positif, elle voulait que je sois autonome.»

Kim a développé plein de trucs, a appris à lire sur les lèvres.

Elle a choisi de s’orienter en graphisme, en se disant qu’elle s’organiserait comme elle s’était toujours organisée. «J’essayais de me trouver un emploi, je n’indiquais pas dans mon curriculum vitae que j’étais malentendante. Je ne parlais pas de ma surdité, je ne voulais pas faire pitié.»

Le Web a été sa planche de salut. «Je ne sais pas où je serais sans le Web. Ça a été ma deuxième porte d’entrée pour ma vie professionnelle.» D’un écran à l’autre, l’illusion était parfaite, Kim pouvait communiquer comme si de rien n’était. Elle s’est fait un nom, a développé son réseau.

Elle faisait de la radio à CKRL, tenait un blogue sur lesaffaires.com, donnait même des conférences et des formations

Elle a écrit un livre sur l’entrepreneuriat.

Mais nourrir l’illusion lui bouffait tellement d’énergie, comme à la petite école, tellement qu’elle a dû prendre une pause. Elle parle d’un épuisement de communication, trop fatiguée pour tendre l’oreille, toujours, et essayer de comprendre ce que les gens disaient autour d’elle.

Comme si elle vivait en Chine sans comprendre le mandarin.

Et c’est là, il y a quelques années, qu’elle a rencontré Audrey Grenier, qui milite pour la défense des personnes avec des limitations auditives, elle venait d’avoir un premier implant cochléaire, un dispositif connecté directement sur le nerf auditif. «Audrey, c’est la première fille à qui je pouvais m’identifier, elle est jeune, dynamique. Elle m’a dit : “Allez, fais ta demande!”» 

Kim l’a fait.

Mais avant, elle devait faire ce qu’elle n’avait jamais fait, accepter sa surdité. «J’ai toujours dit que j’étais malentendante, je n’arrivais pas à dire que j’étais sourde. Avant d’avoir l’implant, je devais me rapprocher de mon univers, accepter ma surdité. J’ai fait sortir mon dossier depuis mon enfance, le chemin que j’avais parcouru, tout ce que mes parents avaient fait pour moi.»

Elle a pleuré.

Et elle s’est acceptée.

Le 17 septembre dernier, elle s’est endormie dans une salle d’opération et s’est réveillée avec un bidule branché derrière son oreille droite. Mais la partie n’était pas gagnée, tous les nouveaux sons qu’elle allait entendre n’allaient avoir aucun sens, ils n’en avaient jamais eu. Elle devait s’entraîner à comprendre. «Ce n’est pas parce que tu entends que tu comprends. C’est beaucoup d’entraînement, il y a beaucoup de suivis à faire, beaucoup de travail. Là, je commence à écouter de la musique, je mets de la musique de relaxation avec des voix douces.»

On n’est pas encore à Metallica.

À 35 ans, Kim s’est remise au dessin, elle a eu l’idée d’illustrer ce qui se passait, les nouveaux bruits qu’elle entendait, comme le chien qui lape, les camions qui passent devant chez elle, le bruit «vraiment gossant» de ses doigts qui pianotent sur le clavier. «Je me suis mise à dessiner tout ce qu’il y avait de nouveau.» 

Au jour 60, elle a, pour la toute première fois de sa vie, commandé un sous-marin chez Subway.

Elle a partagé ses dessins sur Facebook sans trop savoir comment ça serait reçu. «Je ne voulais pas tanner les gens avec ça, mais la réception a été très bonne.» Non seulement elle a accepté sa surdité, mais elle arrive maintenant à en parler. 

Ses dessins, colorés et joyeux, aident même certains parents dont les enfants reçoivent des implants.

Ils comprennent ce qu’ils vivent.

Et, ironiquement, jamais de toute sa vie n’a-t-elle eu autant besoin du silence. «Quand tu entends, tu te rends compte qu’il y a toujours un bruit de fond, il y a toujours quelque chose, un son qui vient de quelque part. Les gens qui méditent, ils ne sont jamais vraiment en silence.»

Elle, oui. «Chaque matin, je reste dans le silence pendant trois ou quatre heures, j’ai besoin de ce silence pur.»

Puis, elle se branche au monde des entendants.

Mylène Moisan

Le cercueil et la confiture

CHRONIQUE / «Vous avez de la confiture?» Le préposé à l’inspection des bagages de l’aéroport de Rouyn-Noranda a posé la question sur un ton presque contrit, il avait reconnu la silhouette de mes deux pots de confitures sur l’écran de sa machine à rayons X.

Je ne devais pas être la première.

Je voulais rapporter des petites douceurs à ma belle-mère, elle adore les confitures et on m’avait dit beaucoup de bien de celles de la Fraisonnée. Je suis donc passée à l’épicerie juste avant de sauter dans l’avion, j’ai fourré dans ma petite valise le sac en papier brun au travers de mes vêtements.

Le préposé a ouvert la valise et le sac, il en a sorti les pots de confiture.

— Vous pouvez les apporter, si vous voulez, il vous faut juste repasser à l’enregistrement et enregistrer votre valise comme bagage de soute.

— Est-ce qu’il y a des frais?

— Oui, 25 $.

— Je vais laisser faire, merci.

Je n’allais tout de même pas payer 25 $ en plus pour deux pots de confiture, c’était mon erreur de n’avoir pas pensé que leur contenu allait être considéré comme du liquide, donc soumis à la limite de 100 millilitres par contenant. J’avais un pot de 120 millilitres et un autre de 240, j’étais cuite.

J’ai demandé au préposé si je pouvais donner ma confiture à un autre passager dont le bagage était enregistré, il n’y voyait pas de problème. J’ai donc trouvé un monsieur qui allait à Montréal, qui était bien content de cet inattendu cadeau. Il a mis le sac dans sa valise avant qu’elle ne soit envoyée en soute.

Le préposé a pris ma valise.

— Elle va où?

— En soute. Tous les bagages vont en soute.

Voyez-vous, dans le type d’appareil que nous avions, il n’y a pas de place pour les bagages en cabine, ils vont tous en soute, qu’ils soient enregistrés ou non. Ça vaut donc pour ma valise et pour celle du monsieur à qui j’ai donné ma confiture, elles étaient peut-être côte à côte.

Alors pourquoi applique-t-on les normes des bagages de cabine?

Parce que parce que.

Parce que le gros bon sens, qui voudrait qu’un bagage qui va en soute soit considéré comme tel, n’est pas l’employé du mois.

Cette histoire est une anecdote, mais l’absence de jugeote peut parfois avoir des conséquences autrement plus dramatiques. Parlez-en à cette femme qui habite en Gaspésie, sa mère est décédée juste avant Noël et elle a demandé à être enterrée où elle est née, aux Îles-de-la-Madeleine.

Je vous épargne les difficultés qu’elle et d’autres membres de la famille ont eues pour trouver des billets, toujours est-il que, quand ils y sont parvenus, ils ont appris que le corps de la défunte devait d’abord passer par Québec pour y être embaumé dans une maison funéraire certifiée par Transports Canada.

La plus proche de Gaspé est à Québec.

La famille a donc dû débourser 2000 $ de plus pour accompagner le cercueil à Québec avant de revenir à Gaspé.

Et ainsi pouvoir repartir pour les Îles avec un corps certifié.

Mon collègue Gilles Gagné, qui a raconté l’histoire cette semaine dans Le Soleil, n’a pas eu de réponse d’Air Canada. Chez Transports Canada, on a expliqué que les cercueils doivent répondre depuis 2016 aux normes du fret visant à les sécuriser «en vue du transport aérien à bord d’un vol transportant à la fois des passagers et du fret».

Le fret est une marchandise.

Si on suit la logique — dites-moi si vous en trouvez une —, Air Canada a envoyé en avion un corps non certifié à Québec parce qu’on refusait qu’un corps non certifié prenne l’avion vers les Îles-de-la-Madeleine, même si le vol vers les Îles n’est que de 50 minutes, à peu près la moitié du temps qu’il faut pour aller à Québec.

Et tout ça, aux frais d’une famille en deuil.

Ça aurait été tellement — trop — simple de faire preuve d’un peu de compassion et d’humanité, ou à la limite d’un peu de jugement.

Il ne faut donc peut-être pas s’étonner de voir qu’Air Canada ait reçu entre le 15 juillet et le 15 décembre 2019 plus de 1500 plaintes. Le transporteur aérien est souvent montré du doigt pour les surréservations, les retards, les bagages perdus et, plus important encore, le manque d’égard à l’endroit de passagers.

Le cafouillage majeur avant les Fêtes à la suite de l’implantation du nouveau système informatique est à l’avenant, des centaines de passagers se sont butés à des problèmes et à des «votre appel est important pour nous».

Si important que personne ne répondait.

C’est tout dire.

À LIRE AUSSI: Un détour de cercueil coûteux pour se rendre aux Îles-de-la-Madeleine

Chronique

«On éteint toujours des feux»

CHRONIQUE / «J’ai été élevée sous une ligne à haute tension.»

C’est une image.

Quatrième de cinq enfants, Roxanne* a grandi avec deux parents alcooliques, plus trois de ses quatre frères. «J’avais quatre ans, mon grand frère consommait pendant qu’il me gardait, il me disait : “N’en parle pas”, il ne fallait surtout pas en parler, jamais, il fallait que ça reste secret.»

Caché, Tabou.

Elle le voyait bien que ça ne tournait pas rond, que l’argent manquait, que le câble était coupé, les sorties plus rares. «J’avais l’impression d’être assise sur le bord d’un lac et de les regarder se noyer sans pouvoir faire quoi que ce soit.»

L’impuissance.

Même chose pour Roger*, dont le garçon devient une véritable bombe quand il prend un coup. «À l’été 2018, ça a commencé à dégénérer, il devenait de plus en plus violent. À l’automne, il a fait une crise. Il est arrivé à la maison, il se frappait au visage, il frappait mon auto, il a cassé le pare-brise avec son poing.»

Roger, lui, ne savait pas à quelle porte frapper.

Il a consulté avec son fils des psychiatres, des intervenants, il est allé au CLSC, il a fini par obtenir une ordonnance de traitement qui n’aura pas duré plus de 48 heures, jusqu’à ce que son gars finisse par prendre le champ en état d’ébriété, qu’il lève la main sur sa blonde et qu’elle porte plainte pour violence conjugale. «Là, on lui a dit, soit tu t’en vas en cure fermée pendant six mois ou tu vas en prison.»

Il a choisi la cure, est sorti juste avant Noël.

Est-ce qu’il reboira?

Roger ne le sait pas, mais il sait que le choix sera celui de son fils. Il a compris ça en allant chez Al-Anon, un groupe destiné aux proches d’alcooliques. «On ne va pas là pour l’alcoolique, on y va à cause de l’alcoolique, on y va pour retrouver un équilibre. Tu apprends que tu ne peux rien changer, tu peux juste l’accompagner.»

Être là.

«Quand tu es un proche d’une personne alcoolique, tu ne te sens pas pris en considération dans le système. L’alcoolique est encore trop souvent vu comme un ivrogne, alors que c’est une maladie, comme le diabète. Et la personne qui consomme, elle doit faire son propre cheminement à elle.»

Hélène aussi est passée par là, elle qui a passé une bonne partie de sa vie avec un alcoolique chronique, avec qui elle a eu deux garçons. «Tu es toujours pris là-dedans. Quand tu vis avec un alcoolique, tu éteins toujours des feux, tu essayes toujours de tempérer, tu fais toujours les choses à sa place en te disant que tu l’aides.»

Ça ne l’aide pas.

Elle a vécu la même chose avec un de ses fils. «Quand tu surprotèges, tu lui envoies le message qu’il n’est pas capable. Un moment donné, je partais une semaine à Cuba et j’ai dit à mon fils : “Je pars, c’est ta vie, c’est à toi de prendre tes responsabilités.” J’ai appris à ne plus le protéger.»

Son fils a 52 ans, il est abstinent depuis cinq ans.

Elle a compris ça en joignant Al-Anon il y a 28 ans, elle assiste toujours à la réunion du dimanche, même si elle a rompu avec son mari depuis belle lurette, même s’il a arrêté de consommer depuis plus 25 ans maintenant. «Ce que j’ai appris, c’est que tu peux être heureuse, que l’alcoolique boive ou non.»

Elle est heureuse.

Roxanne fait partie d’Al-Anon depuis 10 ans, elle aussi assiste encore aux réunions du groupe «Ouvert», c’est son nom, ils sont une quarantaine. Ça se passe sur l’avenue D’Amours, ça ne s’invente pas. «En parlant, on se rend compte qu’on vit tous la même chose, on se rend compte de notre comportement par rapport à l’autre. […] Quand tu essayes d’aider, tu penses que tu fais pour le mieux, tu le fais par amour. Tu souffres aussi à cause de la situation et tu te dis : “En faisant ça, je vais améliorer mon sort”, mais c’est le contraire, tu tombes dans le trou avec…»

Et ils s’en sortent ensemble. «On ne parle pas de l’alcoolique, on parle de ce qu’on vit, explique Hélène. On apprend à avoir de la compassion pour nous-mêmes, on parle de nos rechutes : quand tu te remets à contrôler, quand tu te remets à payer… c’est ça, nous, nos rechutes.»

Chaque réunion finit par un Notre Père. «C’est peut-être une chose qui peut déranger certaines personnes. Moi, ça va, je suis croyant.»

Roger n’a qu’un regret, ne pas en avoir entendu parler avant. «J’ai rencontré plein de personnes, des policiers, des médecins, des psychiatres, des intervenants, personne ne m’a parlé d’Al-Anon. On me disait qu’il fallait que je prenne soin de moi, mais je ne savais pas comment faire.»

Il le sait, maintenant.

C’est Justine qui l’a accueilli un des soirs où on invite les p’tits nouveaux, une formule moins imposante que la réunion du dimanche.

Hélène, récemment, a fait la même chose avec une femme de 80 ans. «Il n’y a pas d’âge. Cette femme-là est arrivée avec sa canne, elle a vécu avec un mari alcoolique toute sa vie, elle a eu un fils alcoolique aussi.» Elle a parlé de ce qu’elle a vécu, peut-être pour la première fois de sa vie. 

«Elle a dit : “Ça fait du bien.”»

* Prénoms fictifs

Le site Web d’Al-Anon: al-anon-alateen-quebec-est.ca

Chronique

De Beauceville à Moscou

CHRONIQUE / «Le théâtre est un point d’optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l’histoire, dans la vie, dans l’homme, tout doit et peut s’y réfléchir, mais sous la baguette magique de l’art.»

C’est de Victor Hugo.

À l’école secondaire Jésus-Marie de Beauceville, c’est un professeur qui agite la baguette magique, Philippe Gobeil y a été embauché en 2009 et il a créé l’année suivante la troupe de théâtre Sous la chapelle, «parce qu’on joue sous la chapelle» tout simplement, pour que les élèves de tous les niveaux puissent s’initier à cet art.

Et, parfois, s’y révéler.

Quand il est arrivé, seuls les élèves de 5e secondaire montaient une pièce pour financer leur bal de finissants, il s’est vite arrangé pour que tous les élèves puissent faire de l’art dramatique, tellement que c’est devenu un profil à part entière. Drôle d’adon quand même, c’est une prof qui lui a donné, à la polyvalente Benoit-Vachon de Sainte-Marie, le goût du théâtre.

Il est né à St-Élzéar il y a 37 ans.

Et il fait pour les élèves de son école ce qu’Aline Carrier a fait pour lui, et pour beaucoup d’autres.

«Je n’ai pas de mérite à enseigner à de bons élèves, mais pour ceux qui ont plus de difficultés, eux, je sais que ça peut faire une différence.» Il a en tête des exemples, six gars, qu’il appelle ses fils. L’un d’eux vient d’entrer au Conservatoire. «Je l’ai approché à l’école, je lui avais suggéré de faire les auditions. On a monté L’Oiseau vert [de l’Italien Carlo Gozzi], je lui ai donné le rôle de Truffaldin. Après, c’était très clair pour lui, il a dit : “je veux faire le Conservatoire”.»

Mylène Moisan

Le paradoxe de l’abondance

CHRONIQUE / La scène se déroule il y a plusieurs années, mon grand doit avoir quatre ans, il vient me voir dans la cuisine.

— Maman, tu utilises quelle marque de savon pour le lave-vaisselle ?

— Celle qui est en solde.

— Tu devrais prendre Finish, il déloge les taches mieux que les autres.

— …

J’ai compris ce jour-là la force de la publicité, celle dont il me parlait roulait en boucle pendant les pauses à Télétoon entrecoupant les épisodes de Diego ou de Bob le bricoleur. Il y avait aussi celle de l’Air Bra, un soutien-gorge.

Passons.

Mon grand croyait donc dur comme fer qu’il fallait acheter du Finish pour avoir des assiettes immaculées, alors qu’elles étaient toujours sorties propres de lave-vaisselle, peu importe la marque du détergent.

J’en ai profité pour lui en faire prendre conscience.

Je n’étais pas au bout de mes peines, mes deux garçons sont aujourd’hui fascinés par les grandes maisons et les grosses fortunes, convaincus que l’argent fait le bonheur, découragés par notre maison centenaire avec ses planchers qui craquent et notre trop petite télé.

On n’a même pas de tablette, c’est vous dire.

Je suis tombée récemment sur une étude qui date un peu mais qui est toujours d’actualité, on a démontré qu’au-delà d’un certain montant, l’argent mine le bonheur, que l’accumulation de la richesse n’est pas, contrairement à l’image qu’on en a, une condition pour être heureux.

En analysant les données d’un sondage Gallup réalisé auprès de 1,7 million de personnes dans 164 pays, le chercheur Andrew T. Jebb de l’Université Purdue en Indiana a conclu en 2018 que celles qui gagnent entre 60 000 $US et 95 000 $US sont plus susceptibles d’atteindre le bonheur, émotionnel et matériel.

Trop, c’est comme pas assez.

«Une fois un certain seuil atteint, des augmentations supplémentaires de revenu avaient tendance à être associées à une diminution de la satisfaction de vie et du bien-être émotionnel, a expliqué le chercheur. […] Une fois que le point optimal de satisfaction des besoins est atteint, les personnes peuvent être poussées par des désirs comme la recherche de gains matériels plus importants et entraînées dans des comparaisons sociales, ce qui, ironiquement, pourrait réduire le bien-être.» 

C’est le paradoxe de l’abondance.

Le concept ne date pas d’hier, il a été identifié pour la première fois il y a 45 ans par l’économiste Richard Easterlin, et il vaut autant pour les individus que pour la société en général. Le message n’a clairement pas porté, nous sommes en plein paradoxe de l’abondance, encore plus en cette période de soldes d’après-Noël qui suivent les soldes d’avant-Noël et les soldes d’avant-avant-Noël.

Le vendredi fou dure quatre jours.

Et c’est ce paradoxe de l’abondance qui fait que nous voulons toujours plus parce que nous ne désirons plus.

J’ai cherché une définition de ce phénomène et j’ai trouvé, faute de mieux, celle de Wikipédia. «La disponibilité en quantité non limitée d’une satisfaction précédemment rare, après une période d’excitation, voire de frénésie initiale, finit par engendrer une sorte de lassitude qui conduit à la passivité. Le paradoxe provient du fait que ce qui est devenu facile d’accès se retrouve à terme moins utilisé que lorsque l’accès en était difficile.»

C’est le syndrome Amazon.

Suffit de penser à toutes ces bébelles dont se désintéressent les enfants, à peine le cadeau déballé.

J’ai fait une expérience avec mes gars il y a quelques années quand, tout à coup, il leur fallait «absolument» un Hand spinner, cette espèce de bidule qu’il fallait faire tourner entre les doigts. Tout le monde en avait, ils devaient en avoir un. J’ai résisté, je leur ai dit qu’ils n’en avaient pas besoin et oui, j’étais une «mère plate». 

Je leur ai répété que c’était un faux besoin, que cette mode finirait aussi vite qu’elle a commencé, ils ne me croyaient pas. Quelques semaines plus tard, ils ont arrêté de me casser les oreilles avec ça. Le règne de cette toupie était terminé, les commerces tentaient d’écouler leurs invendus à un prix dérisoire.

Mes gars passaient devant les bacs de liquidation, ils n’en voulaient plus.

Je leur ai fait remarquer.

Et je leur rappelle chaque fois qu’ils arrivent avec une nouvelle saveur du mois pour qu’ils y pensent deux fois. Surtout maintenant qu’ils ont de l’argent de poche, je leur propose de l’acheter eux-mêmes s’ils en ont «absolument» besoin et c’est drôle, tout à coup, ils peuvent s’en passer.

Ils prennent même goût à économiser.

La partie n’est évidemment pas gagnée, mes gars continuent à se faire bombarder de publicités, ils grandissent dans un monde où on s’attend d’eux qu’ils consomment toujours plus, surtout pas mieux. 

Où on leur dit que leur bonheur en dépend.

Mylène Moisan

Retour sur 2019: quoi de neuf?

CHRONIQUE / C’est maintenant presque une tradition, voici des nouvelles de certaines histoires que j’ai partagées avec vous par le passé, parce que la vie continue, et parce qu’elle prend parfois de nouveaux chemins.

Un marathon sans la montre 

Je vous ai parlé de Nathalie Bisson la première fois il y a un peu plus de trois ans, j’avais été impressionnée par sa façon de voir la vie, surtout d’avoir fait le marathon de Paris sans jamais être allée voir son chrono. Atteinte de polyarthrite rhumatoïde sévère, elle n’en avait rien à cirer du temps. 

Pour vrai. 

Elle n’avait pas toujours été comme ça, elle m’a raconté son détour au pays de la performance, mais surtout son rêve de voir un jour son «pace du bonheur» — de courir (ou de marcher) à son propre rythme — être proposé dans le circuit officiel de course, une épreuve où seule la distance compte.

C’est maintenant chose faite, le marathon de Rimouski a annoncé il y a quelques semaines la tenue d’un marathon au Pace du bonheur à part entière, une vraie course, pas un départ plus tôt pour les gens qui courent moins vite. Au lieu des six heures généralement allouées pour parcourir 42,2 kilomètres, les participants auront huit heures.

Ils peuvent marcher ou courir.

Pas grave.

Les inscriptions ont débuté le 16 décembre, les places se sont envolées comme des petits pains chauds, tellement qu’il a fallu en ajouter une centaine. Nathalie a raconté l’engouement sur sa page Facebook : «Les inscriptions du Marathon du Pace du Bonheur ont dépassé en 48 heures le nombre de participants au marathon régulier de 42,2 km à Rimouski l’an dernier. Vous dire à ce point mon bonheur, impossible!»

Mylène Moisan

Dans les dents, la sclérose

CHRONIQUE / Caroline Gauvin avait 27 ans quand elle s’est présentée devant le médecin, les nouvelles n’étaient pas bonnes.

Sclérose en plaques.

«Quand tu reçois ce diagnostic-là, c’est tout un choc, l’image qui te vient tout de suite en tête, c’est le fauteuil roulant…» C’était juste avant Noël. «J’avais étudié cette maladie-là dans mes cours d’ergothérapie, ça a été très difficile à accepter pour moi, pour mes parents, et pour tout le monde. Ça a été des Fêtes très ordinaires.»

Mais, accepte ou pas, la maladie était là.

Elle avait fait une première «poussée» à l’automne, elle s’est réveillée un matin avec le côté gauche complètement engourdi de la tête aux pieds, elle a mis ça sur le compte d’une mauvaise position pendant son sommeil. «Le lendemain matin, c’était encore là. Je suis allée à l’urgence, on m’a prescrit une résonance magnétique.»

Quand elle a revu le neurologue, il a parlé d’un «syndrome clinique isolé», pas de sclérose. «Il faut deux poussées pour confirmer le diagnostic.

La deuxième poussée n’a pas tardé.

Puis la troisième.

Le premier médicament qu’elle a essayé n’a produit aucun effet. «Je n’allais vraiment pas bien. Dans ma tête, ma vie était finie, il ne pouvait plus rien m’arriver de bon. Je suis tombée dans un creux.» Elle a essayé d’autres médicaments, un seul parvenait à atténuer les poussées. 

La vie faisant parfois curieusement les choses, Caroline a rencontré son chum à peu près en même temps qu’elle a reçu le diagnostic. «Mais j’étais sur la défensive, je ne pouvais pas envisager que quelqu’un puisse m’aimer avec la maladie, c’était quelque chose qui semblait impossible.» 

Il est resté. 

Et ils ont parlé bébé. «On a pensé à l’adoption, on a regardé aussi si c’était possible que j’aie une grossesse. On l’a essayé, il a fallu arrêter les médicaments, j’avais une fenêtre de six mois… je suis tombée enceinte au premier essai! J’ai eu une super belle grossesse, un super bel accouchement.»

La sclérose l’a laissée tranquille.

Sa fille est née en décembre 2013, les symptômes sont revenus graduellement, d’abord les maux de tête, puis les poussées, plus intenses que jamais. «En 2015, c’était poussée par dessus poussée, elles étaient plus rapprochées, plus graves, j’avais des spasmes, je marchais avec une canne… mon neurologue était découragé.»

Jusqu’à ce qu’il l’appelle à l’été 2016, «en plein milieu des vacances de la construction. Mon chum est dans la construction.»

Au bout du fil, le Dr François Émond. «Il m’a dit : “tout ce qu’on essaye, ça ne marche pas. Le feu est pris dans ta tête, j’ai peur que la prochaine poussée soit celle qui va te laisser un handicap”. Il m’a proposé une greffe de cellules, ça ne faisait pas au Québec, juste à Ottawa [et à Winnipeg], il m’a dit «je n’ai rien d’autre»…»

Le traitement en question s’appelle l’immunoablation suivie d’une greffe autologue de cellules souches, en d’autres mots, on détruit complètement le système immunitaire pour le reconstruire à partir de zéro.

Caroline a pris la route vers Ottawa.

On lui a d’abord retiré des cellules en octobre 2016. «Ils ont retiré la maladie des cellules. En janvier, j’ai eu huit traitements de chimiothérapie et, quand mon système immunitaire a été prêt, ils m’ont redonné mes cellules.» Elle a dû rester cinq semaines à l’hôpital, trois mois à Ottawa, deux mois sans voir sa fille.

Sans ses parents et ses proches, elle n’y serait pas arrivée.

Et puis, comme par miracle, la maladie est partie. «Je n’ai plus jamais eu de symptômes de la maladie, plus aucune poussée, aucune séquelle.»

Terminé.

Elle devait rester en congé à la maison le temps que ses défenses naturelles se refassent. «J’étais à la maison, ça commençait à faire longtemps, je me cherchais un objectif à atteindre, quelque chose pour me sentir vivante… et je me suis inscrite au demi-marathon à Québec!»

Elle a enfilé ses espadrilles, est sortie courir dans la rue. «Personne autour de moi n’y croyait vraiment, ils m’avaient vu marcher avec une canne… Il y a juste mon chum qui y croyait, qui me disait que si je le voulais, j’y arriverais. J’ai rencontré une amie qui courait aussi et on a couru ensemble, on allait sur la piste cyclable, c’était mieux que dans la rue. Je courais trois ou quatre fois par semaine, des fois deux heures, des fois une demi-heure, je n’avais pas vraiment de plan.»

À part d’atteindre son objectif.

Elle l’a atteint. «Ma cousine est descendue de Montréal pour me voir, mes parents étaient là, mon chum… J’étais tellement fière! Des fois, je lui parlais à la maladie, je lui disais : “tu ne m’auras pas” et quand j’ai franchi le fil d’arrivée, la première chose à laquelle j’ai pensé c’est “dans les dents, la sclérose!”, j’ai pu prouver à la terre entière que j’étais encore en vie, encore capable.»

Ce n’était pas le plus important. «J’ai pu me le prouver à moi.»

Pour ses 40 ans, Caroline aimerait pouvoir faire un marathon, ça tombe en 2021. «Je continue à courir pour le plaisir, pour me tenir en forme. Je veux faire deux demi-marathons cette année, pour voir si c’est réalisable. Tant que j’ai du plaisir, je vais continuer.»

Pour arriver là, il n’a fallu à Caroline qu’une première foulée.

Et elle partait de loin.

Mylène Moisan

Des sourires et des hommes

CHRONIQUE / «J’étais vraiment dans le fond du creux quand je suis rentré la première fois. Ils m’ont montré que je ne suis pas une m..de. Je remonte la pente tranquillement et je me vois même trouver un travail.»

Ces mots ont été écrits par Guy.

Guy, depuis deux ans, va faire son tour au Relais d’espérance, un lieu où tout le monde peut aller pour jaser, pour prendre un café. Ou juste s’asseoir sur une chaise sans parler à personne. Ce n’est pas parce qu’on a le goût d’être au chaud qu’on a nécessairement envie de parler à quelqu’un.

Peut-être qu’on n’est pas prêt.

Ça faisait longtemps que je passais devant en me demandant ce qu’il y avait à l’intérieur de cet immeuble où, certains jours, des personnes font la file. Un immeuble beige dont l’architecture tranche avec les escaliers en colimaçons de Limoilou, comme une version miniature du calorifère sur Grande Allée.

La chaleur est à l’intérieur.

J’y suis allée pour la première fois il y a quelques semaines, j’ai vu des hommes entrer, aller s’asseoir dans la grande salle.

J’y ai croisé la directrice générale Barbara Michel qui m’a expliqué que tout le monde est bienvenu. «Tout le monde qui ne va pas bien peut venir ici, on ne demande pas le nom des gens, on ne cible pas, c’est inconditionnel. Des fois, il y en a qui viennent et qui ne parlent pas et, un moment donné, ils parlent…»

C’est le premier pas.

Barbara et les quelques autres employés du Relais ont tous une formation d’intervenants, ils peuvent donc prêter l’oreille à ceux qui ont besoin de se confier, qui ne savent plus trop à quelle porte frapper.

Ici, on entre, point.

Chaque jour, entre 40 et 60 personnes viennent faire leur tour, il y a toujours un intervenant sur place au besoin. Ce sont surtout des hommes.

«Je dirais que 75% de notre clientèle, ce sont des hommes seuls. Et ce ne sont pas juste des immigrants, il y a une vague de nouveaux, une quinzaine de nouveaux itinérants qui viennent se réchauffer. C’est beaucoup la clientèle de Lauberivière.»

Qui n’a nulle part où aller le jour. «Ils arrivent ici avec leur stock, avec toutes leurs affaires, ils traînent tout avec eux.»

Certains jours, un policier à la retraite est sur place, il est là pour répondre à leurs questions, ça peut être sur la violence conjugale, ou sur les contraventions qu’ils reçoivent, mais aussi, ça leur permet de changer leur regard sur la police. «Il leur dit quoi faire pour éviter le profilage social, comment se tenir.»

Il est là pour aider.

Pendant les Fêtes, l’équipe du Relais a organisé des activités pour Guy et les autres, un karaoké, un bingo où tout le monde gagne, contrairement à la loterie de la vie. «Il y en a ici qui ont un passé terrible», confie Barbara, qui est aux premières loges des impacts de la pauvreté à Québec.

À l’accueil, la coordonnatrice Pauline Turgeon le constate aussi. «On a beaucoup de cas de santé mentale, ça s’alourdit. Les gens sont laissés à eux-mêmes. On a des gens qui retournent à l’école et qui n’arrivent plus, on a des salariés minimum de plus en plus, moins d’aide sociale. Ce qui est difficile, ce n’est pas de trouver un emploi, il y en a partout, mais c’est de le garder.»

Plus difficile encore, c’est la faim.

«La nourriture, c’est un gros enjeu, reconnaît Barbara. On a tellement de demandes, qu’on doit refuser des gens.» Et, faute de moyens, l’organisme est obligé de faire moins, alors qu’il faudrait faire beaucoup plus. «L’aide alimentaire, ce n’était pas dans notre mandat à la base, mais on s’est aperçus que c’était nécessaire. Avant, on l’offrait une fois par semaine et là, c’est aux deux semaines, on n’a pas les moyens de faire plus.»

Ils ne sont pas les seuls. «Avec le prix de la nourriture qui augmente sans arrêt, la crise s’en vient», avertit Pauline.

Le Relais d’espérance porte bien son nom, ceux qui vont et viennent ont besoin d’une oreille, d’un regard qui ne les juge pas. Ils ont besoin d’espoir. Quand ils sont au Relais, les hommes et les femmes peuvent se poser un peu, aller créer dans le coin des arts, oublier dehors.

Et sourire.

Mylène Moisan

Les berceuses de cœurs

CHRONIQUE / Je ne suis pas allée au dîner de Noël qu’elles ont préparé avec amour pour des hommes, des femmes et des enfants qui en ont bien besoin.

D’amour autant que du reste.

Sinon plus.

Ce dîner, ce moment, leur appartient. Je me voyais mal être là à les observer, à leur demander comment ils se sentent devant une assiette débordant de bonne bouffe, oubliant leur quotidien pendant quelques heures.

Je suis allée la veille.

J’ai répondu à l’invitation de Claire Voyer, elle a fondé il y a huit ans un petit groupe de femmes, elles sont 12, qui donnent de leur temps pour les autres. Elles se sont même trouvé un joli acronyme, Gaitée, «Groupe d’altruistes, imaginatifs, talentueux, émerveillés et enjoués».

C’est rare que j’aime un acronyme.

Toujours est-il que la gang de Claire avait rendez-vous le samedi au sous-sol du Relais d’espérance sur la 4e Avenue à Limoilou pour popoter et préparer la fête du lendemain, on attendait 68 hommes, 44 femmes, 4 enfants. «Pour certaines personnes, ce sera leur seule fête de Noël», me dit Claire.

Quand je me suis pointée, le ragout de pattes et de boulettes — 391 précisément — mijotait, deux dames étaient affairées à fabriquer les sandwichs aux œufs, on avait terminé la précuisson des petites saucisses entourées de bacon.

Un classique «très couru» chaque année.

Ça sentait bon, ça riait, Claire m’a présentée à ces femmes qu’elle a d’abord connues à l’unité de soins palliatifs de l’Hôtel-Dieu, où elles étaient bénévoles, où elles donnaient de leur temps pour adoucir un peu la mort. Quand Claire a eu l’idée de cette escouade, elles l’ont toutes suivie.

Claire insiste, ce n’est pas le groupe de Claire, c’est le club Gaitée. Une femme me regarde, «c’est le groupe de Claire».

Elle en est l’âme.

Toujours est-il que depuis huit ans, elles vont là où on a besoin d’elles, où elles peuvent faire une différence. Lorsqu’elles débarquent quelque part, elles ne font rien à moitié, comme pour ce dîner de Noël où elles ont pensé à tout jusque dans les moindres détails, jusqu’aux nappes en papier de l’an dernier sur lesquelles les gens avaient écrit des phrases, que Suzanne a récupérées pour faire des boules de Noël.

Leurs mots devenus œuvres d’art.

Ces «12 femmes gâtées par la vie», c’est Claire qui le dit, mettent leurs talents et leurs contacts en commun pour «bercer les cœurs» de gens qui n’ont pas eu leur chance. Chaque fois qu’elles vont quelque part, elles trouvent des commanditaires pour tout, du porc de chez IGA aux cartes-cadeaux Tim Hortons. «C’est comme donnez au suivant, avec plein de partenaires!»

Chaque dollar qu’elles ramassent, entre autres par leur «gros marché aux puces» annuel, va aux autres. «On ne garde absolument rien.»

Depuis 2011, Gaitée a entre autres égayé la vie de jeunes au Carrefour des enfants de Saint-Malo, d’élèves atteints d’autisme, de finissants à la maison Dauphine, de femmes à la Maison de Marthe, d’hommes à la Maison Revivre. «Il faut attacher du sens à nos vies, nous sommes des berceuses de cœur. Et nous avons du fun en faisant ça!»

Ça crève les yeux.

Parce que des cœurs à bercer à Québec, il y en a plus qu’on pourrait penser. Les banques alimentaires ne fournissent plus à la demande, les centres d’hébergement affichent complet, tellement qu’ils doivent parfois refuser des gens. «Une fois, il y a une dame qui m’a demandé pourquoi j’aidais les autres comme ça, je lui ai répondu : “parce que je n’ai jamais eu à coucher dans une ruelle”.»

Claire sait très bien qu’il faudrait plus qu’un dîner pour ces gens qui tirent le diable par la queue. «Je sais qu’on ne changera rien à leur univers, mais si on peut faire une journée où il y aura eu un peu de magie, c’est au moins ça.»

Et elles ne lésinent pas sur la magie. «Ce n’est pas parce que ces gens-là sont dans le besoin qu’ils ne méritent pas un repas dans la délicatesse, fait avec soin. Nous pourrions nous contenter de moins et se dire “ils vont être contents pareil”, mais non, on s’emballe, on veut toujours en faire plus. C’est Noël, c’est l’abondance!»

Et cette année, les convives auront une surprise de plus, les femmes ont fait une collecte de sacs usagés de toutes sortes, elles en ont amassé presque 300, en ont rempli 120 qu’elles remettront au dîner. Claire me les a montrés, tous bien décorés et cordés dans une armoire. «Dedans, on a mis des lainages qu’on a ramassés dans notre campagne “donnons une seconde vie aux textiles”, on a des tuques, des foulards, des gants, les gens nous disent que c’est de ça dont ils ont besoin. Ça et des choses pratiques, comme de la pâte à dents, des brosses à dents...»

L’an passé, un homme est allé voir Claire à la fin du dîner. «Il m’a demandé s’il pouvait partir avec le reste de la bûche, je lui ai dit qu’il n’y avait pas de problème, qu’elle se conserverait bien au frigo. Il m’a dit : “merci, je n’ai pas de frigo, mais je vais ouvrir la fenêtre pour la garder au frais”…»

Il a pris aussi une petite chandelle, pour la magie.

Chronique

Il faut parler des visites supervisées

CHRONIQUE / Les deux filles de 11 et 13 ans arrivent dans une voiture noire aux vitres teintées, elles descendent, on les conduit dans une petite — très petite — pièce dans un centre communautaire juridique, elles s’assoient autour d’une table de garderie sur de petites chaises de garderie.

Elles attendent leurs parents.

C’est voulu comme ça, les parents ne peuvent pas arriver au même moment que leurs enfants.

Depuis quatre ans et demi maintenant, François* et Sylvie* — dont je vous ai déjà parlé — voient leurs filles dans le cadre de visites supervisées, qui sont passées d’une par semaine à une aux deux semaines, sans qu’on ne leur donne aucun motif. À la base, le litige entre les parents et la DPJ repose sur un diagnostic d’autisme. Aucune dépendance, aucune négligence, aucune maltraitance, le juge qui a eu à se pencher sur le dossier les a décrits comme des «parents qui ne constituent aucunement un danger pour la sécurité de leurs enfants qu’ils aiment immensément». 

Et pourtant, chaque fois qu’ils rencontrent leurs filles, tous leurs faits et gestes sont scrutés à la loupe par des intervenants. 

S’ils posent trop de questions, on menace de mettre fin à la visite.

Dans le Guide relatif aux normes et à l’organisation des services pour les ressources de supervision des droits d’accès publié en janvier 2018 par le ministère de la Santé et des services sociaux, il est écrit que «le recours aux services de SDA revêt un caractère exceptionnel et transitoire. Une attention particulière est apportée afin que les relations entre les personnes concernées évoluent et puissent, éventuellement, se dérouler à l’extérieur de l’organisme».

Et pourtant, nombreux sont les parents qui voient leurs enfants depuis des années en visites supervisées, parfois pendant plus de 10 ans, dans un cadre qui ne favorise nullement l’amélioration des liens entre le parent et l’enfant, particulièrement dans le cas où les rencontres ont lieu dans des locaux avec des vitres sans tain.

Au mieux, les liens font du surplace.

Au pire, ils s’étiolent.

Une mère qui voit son fils de huit ans à raison de trois heures par mois depuis plus d’un an m’a envoyé le contrat qu’elle a signé et où sont indiquées les conditions à respecter. De celles-ci, «vous devez vous centrer sur le moment présent. Tout propos jugé inadéquat par l’intervenant ou le surveillant peut engendrer la fin de la visite.»

Et quels sont ces propos?

«Rester centré sur le moment présent, c’est éviter de parler de la DPJ, des intervenants, des décisions, du placement, d’un retour éventuel à la maison, de son père, du fait que je m’ennuie de lui ou qu’il me manque, des sentiments de l’enfant, de notre vie passée lorsque nous étions ensemble à la maison. Aucun projet futur ne doit être abordé, ni les vacances de Noël, ni d’autres visites éventuelles. Aucune pression ne doit être mise sur l’enfant […] comme lui demander s’il s’ennuie de moi, de sa fratrie, de son père, de sa parenté, s’il nous aime, c’est non.»

Ils peuvent lire une histoire, jouer aux cartes.

«Il faut absolument éviter tous sujet ou activité qui causerait de l’agitation, de l’excitation, de l’opposition, des pleurs, de la frustration, de l’ennui, des sentiments négatifs chez l’enfant, car la conséquence immédiate sera l’arrêt de la visite, le départ, la diminution ou la suppression des visites en durée et en fréquence. Chaque recul est presque toujours irréversible.»

Et, si l’enfant est inconsolable à la fin de la visite, on reprochera au parent de ne pas être en mesure de sécuriser son enfant. 

L’avocate Valérie Assouline, qui défend des parents dans des dossiers de DPJ, constate elle aussi que le recours aux visites supervisées n’est pas toujours conforme à ce qu’elles doivent être en théorie, c’est-à-dire une mesure «exceptionnelle» pour assurer la sécurité de l’enfant ou du parent.

Elle observe aussi que les enfants sont parfois reconduits à leurs visites par des transporteurs qui ne font qu’office de taxis, contrairement à ce qui est indiqué dans le Guide de soutien à la pratique des visites supervisées publié en 2010 par le Centre jeunesse de Montréal, où on indique que «le transport de l’enfant nécessite un accompagnement de qualité […] et devrait être assuré par une personne connue et rassurante, particulièrement s’il s’agit de très jeunes enfants».

Il arrive que des visites soient écourtées ou annulées à la dernière minute, faute de transport ou de personnel, sans qu’elles soient nécessairement reprises. À l’inverse, si un parent doit annuler sa visite, on lui reproche les conséquences que cette annulation peut avoir sur l’enfant.

Valérie Assouline partage à l’occasion des messages qu’elle reçoit, comme celui-ci : «Mes parents sont sous supervision de la DPJ alors qu’ils ne sont même pas concernés par l’ordonnance! Ils vivent à l’extérieur du pays et n’ont plus accès aux enfants depuis six mois. Toutes les personnes ont été mises sous supervision dans ma famille alors qu’elles ne sont pas visées par l’ordonnance.»

Et pour chaque visite, il faut des ressources, il faut organiser un transport, prévoir la présence de surveillants ou d’intervenants.

Des intervenants qui pourraient être ailleurs.

Au Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux [CIUSSS] de la Capitale nationale, on n’a pas été en mesure de donner le nombre de dossiers de visites supervisées, même chose au Centre intégré en santé et en services sociaux [CISSS] de Chaudière-Appalaches. Dans les deux cas, obtenir cette information aurait nécessité une extraction de données laborieuse, qui n’a pas été faite à ce jour.

On ignore donc le portrait global de la situation.

Et pourtant, à Québec, on indique que «le CIUSSS de la Capitale-Nationale a doublé ses ressources pour soutenir les professionnels de la DPJ pour effectuer les visites supervisées. Ces personnes ont été embauchées pour soutenir les professionnels en protection de la jeunesse pour assurer une partie de ces visites.»

Sont-elles toutes nécessaires?

La question se pose.

Je l’ai d’ailleurs posée récemment au ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, il a répondu ne pas être au courant. «Ce n’est pas quelque chose qui a été porté à mon attention.»

Il le faudrait.

*Prénoms fictifs pour protéger l’identité des enfants

Chronique

Une toute petite enveloppe

CHRONIQUE / Samedi matin, Alain Déry marchait lentement dans une petite neige fraîchement tombée, il se rendait aux funérailles d’un ami. Il a baissé les yeux.

«J’ai aperçu une toute petite enveloppe blanche, on la voyait à peine, je me suis penché pour la ramasser. Je n’étais pas certain, je me demandais : Est-ce que je la laisse là au cas où la personne qui l’a perdue revienne sur ses pas ou bien est-ce que je la ramasse et j’essaye de trouver c’est qui?”»

Il a attendu deux minutes, personne n’est venu.

Sur le côté de l’enveloppe qu’il a aperçu, c’était écrit «Merci» à la main. «Quand je l’ai ramassée, j’ai vu de l’autre côté, c’était écrit “camelot Soleil” au stylo bleu et là, j’ai tout de suite pensé aller la porter au journal pour qu’on retrouve la personne.»

Avant, il s’est arrêté à la bibliothèque pour m’écrire un courriel. «J’ai trouvé une petite enveloppe que je m’en vais ce matin porter à la réception de votre journal. Je crois que c’est le cadeau de Noël du camelot de mon secteur. Je l’ai trouvée sur la rue Saint-Bonaventure entre Saint-Vallier Ouest et Saint-Luc. Il vous sera, je l’espère, possible de retracer le camelot et de lui remettre. C’est important de remettre cet argent à la personne à qui il est destiné. Si tout le monde faisait cela, ça irait beaucoup mieux.»

Il était déjà passé quand j’ai lu son courriel, je suis allée à la réception pour voir cette fameuse enveloppe.

Si petite qu’elle tenait dans la main.

C’était clair qu’elle ne contenait pas une fortune, on pouvait sentir en la tâtant deux pièces de monnaie, donc 4 $ maximum. 

Le montant, ici, n’a aucune importance.

C’est Caroline à la réception qui a reçu l’enveloppe, elle s’est tout de suite mise à la recherche dudit camelot, qu’elle a retrouvé en quelques minutes, qu’elle a appelé pour lui annoncer la bonne nouvelle. Je l’ai manqué lui aussi, décidément, je n’étais pas au bureau quand il est passé.

Je l’ai appelé, je voulais en savoir plus, Steve a 41 ans, il est camelot en basse-ville depuis quatre ans, livre une cinquantaine de journaux six jours sur sept.

Chaque semaine, un de ses fidèles abonnés lui remet une petite enveloppe blanche, avec «Merci» d’un côté, «camelot Soleil» de l’autre, dans laquelle il glisse 1,25 $. «Je l’ai mise dans la mauvaise poche de mon pantalon, dans la poche trouée, et l’enveloppe est tombée en chemin.»

Sans Alain, il ne l’aurait jamais retrouvée. «Il n’y a pas de hasard. Si je n’avais pas eu de funérailles ce matin-là, je ne l’aurais peut-être pas trouvée, c’est un peu grâce à Robert que c’est arrivé. C’était un bon monsieur, je veux lui dédier cette belle histoire.»

C’est fait.

J’ai jasé un peu avec Steve, de sa job de camelot, un peu de sa vie en général. «Ce qui me réjouit là-dedans, c’est que je suis travailleur autonome, je suis indépendant. Vous savez, je viens de loin, j’ai un vécu en santé mentale et je cherche à rétablir un équilibre dans ma vie.»

Drôle d’adon, Alain a été camelot dans les années 1970, à l’époque où Le Soleil était publié en après-midi. Il me l’a raconté quand je l’ai appelé. «J’étais en sixième année, je passais dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, je me souviens précisément de ma run, rue D’Aiguillon, Richelieu… je finissais par les deux tavernes au Carré d’Youville. Et je me souviens des pourboires, on était contents.»

C’est à ça qu’il a pensé quand il a vu la petite enveloppe.

Steve est aussi content quand il reçoit chaque semaine sa toute petite enveloppe blanche avec 1,25 $ dedans, les autres pourboires aussi et les cadeaux du temps des Fêtes. «Les gens sont vraiment généreux, ça me touche.»

Il a aussi été touché par le geste d’Alain, par le temps qu’il a pris pour s’assurer qu’il récupère son argent. «C’est vraiment généreux de la part de cette personne-là d’avoir pris la peine d’aller porter l’enveloppe au Soleil pour moi. Ce n’est pas le montant qui est important, c’est le principe.»

Quand il est parti du Soleil, en route vers chez lui, il a ouvert l’enveloppe, a sorti le huard et le caribou. 

«J’ai donné l’argent à quelqu’un dans la rue qui en avait besoin.»

Mylène Moisan

Les poignées de porte de Power Corporation

CHRONIQUE / Selon le dictionnaire, outrecuidance est un substantif féminin, qu’on définit comme suit : «Présomption, confiance en soi-même excessive ou arrogante; attitude qui en résulte vis-à-vis d’autrui.»

On offre des synonymes : arrogance, fatuité.

C’est le mot qui m’est venu en tête quand j’ai regardé mercredi la manifestation des retraités devant les bureaux de Power, quand j’ai vu qu’on avait non seulement verrouillé les portes, mais carrément enlevé les poignées pour s’assurer que personne ne vienne troubler le calme feutré.

L’image est saisissante, rarement a-t-on vu une fin de non-recevoir aussi clairement exprimée, avec force mépris. Et comme si on avait voulu en ajouter une couche en donnant de ces gens l’image de casseurs à la black bloc.

En dedans, on préparait tranquillement le communiqué annonçant la retraite des Desmarais.

Les retraités du Soleil et des cinq autres journaux de Groupe Capitales Médias auraient voulu dire au moins deux mots à leurs anciens patrons, ceux-là mêmes qui se sont donné des congés de cotisation au régime de retraite quand ça faisait leur affaire et qui, maintenant, s’en lavent les mains comme de leur premier bouton.

Les bureaux de Power sont au Square Victoria qui était à l’origine, en 1813, un marché au foin.

Ça l’est toujours.

Chronique

Une personne raisonnable ne se trompe pas

CHRONIQUE / Par un beau dimanche de mai, je file vers Mont­réal, je me laisse trois heures et demie pour faire la route, pas de pluie, pas trop de travaux.

Ça bouchonne juste après le IKEA de Boucherville.

Ça va, j’ai du temps.

J’approche de l’île lentement et sûrement, mais en bifurquant vers la bretelle du pont Jacques-Cartier, je constate, ô misère, que ledit pont est particulièrement congestionné, les voitures pare-chocs à pare-chocs, immobiles, refoulent jusque dans les voies d’accès. À vue de nez, j’en ai pour une heure.

L’heure de mon rendez-vous approche, je n’ai plus ce temps.

Je dois penser vite, j’arrive à me faufiler vers la sortie menant au métro de Longueuil, je mise sur la vélocité du transport en commun. Je dois faire vite, je gare ma voiture dans un des stationnements près de la station, je ramasse mes cliques, mes claques et ma valise, cours vers la borne de paiement. 

Je suis les instructions, j’extirpe mon papier d’immatriculation pour entrer mon numéro de plaque, je procède au paiement pour 24 heures avec ma carte de crédit, bingo, ça fonctionne. J’aurai l’esprit tranquille jusqu’à demain, ma voiture attendra sagement que je revienne et je n’aurai pas à me taper le trafic à Montréal.

J’arrive juste à temps à mon rendez-vous.

Je reprends le métro le lendemain matin, je reviens à mon auto et, ô surprise, une contravention m’attend sous un essuie-glace. Je vérifie sur le papier que m’a imprimé la machine la veille, j’ai bel et bien payé. Je vérifie de nouveau, eurêka, je réalise que j’ai inversé les trois lettres qui figurent sur ma plaque.

Une erreur bête.

Je reprends la route sous le soleil. Je n’aurai, de retour à Québec, qu’à plaider non-coupable à l’infraction de «ne pas avoir acquitté la somme et respecté les conditions énoncées à l’article 35.4.2» en envoyant la preuve irréfutable de paiement et la comparaison entre mon numéro de plaque et celui que j’ai «pitonné».

Ce que je fais.

Mi-octobre, je reçois une lettre de la Ville de Longueuil, je suis convoquée en cour municipale un mois plus tard. Une formalité, pensais-je, il me faut sûrement aller plaider en personne, ce que je compte faire. Une question de principe, évidemment, le coût du déplacement excède l’amende reçue.

Je ressors le «dossier» que j’avais envoyé, j’appelle à la cour pour demander quelques informations, on me transfère à une procureure, très gentille, qui sort la «preuve» qui est contre moi, elle a aussi la mienne, envoyée en mai. Je lui demande s’il y a moyen de comparaître par vidéo à partir de Québec ou d’envoyer quelqu’un vu que c’est une simple formalité.

Ce n’est pas une formalité.

La procureure m’informe que l’infraction que j’ai commise n’est pas le non-paiement des 10,25 $ exigés.

L’infraction est de m’être trompée.

La procureure comprend, mais elle n’y peut rien, j’ai enfreint une des «conditions énoncées à l’article 35.4.2» soit l’obligation d’entrer sans se tromper le numéro de la plaque d’immatriculation. «À la cour, on tolère parfois un caractère incorrect, mais dans ce cas-ci, il y en a trois…»

Je suis cuite. Il ne me sert donc à rien de faire l’aller-retour Québec-Longueuil, je suis coupable sur toute la ligne. La dame me propose de changer mon plaidoyer et d’attendre tranquillement la facture. 

Je n’ai pas vraiment le choix.

Et si la même chose m’était arrivée à Québec? Eh bien, c’est arrivé à un couple en juin 2018 et, comme à Longueuil, l’erreur est un crime. L’homme et la femme allaient voir un spectacle, ils ont stationné leur voiture à un parcomètre sur la rue Dorchester, ont payé le montant via l’application Copilote. 

La dame a entré le numéro d’espace 2128 au lieu de 3128.

Ils ont contesté la contravention, en vain. Dans sa décision, le juge Pierre Bordeleau écrit ceci : «Sans dire que le Tribunal exige la perfection de l’état d’esprit de la personne raisonnable, il faut tout au moins une preuve de vérification, de précaution, d’une attention particulière, ce qui ne ressort pas du témoignage de la défenderesse.»

Le juge a tranché, même si l’erreur a été faite de bonne foi, ce n’est pas une erreur «raisonnable».

C’est quand même hallucinant, déjà que les stationnements et les parcomètres sont des vaches à lait, il ne suffit plus de payer ce qu’il faut pour être un bon citoyen parce que le bon citoyen ne fait pas d’erreur.

Se tromper est devenu une infraction.

Chronique

Lettre à Thierry, neuf ans

CHRONIQUE / C’est une lettre que Thierry Kayitana, 36 ans, a écrite au petit Thierry Kayitana, neuf ans, né au Burundi en 1983, arrivé à Québec à trois ans. Une lettre qu’il aurait aimé recevoir.

«Cher Thierry, 

Nous sommes le 21 décembre 1992, ton père t’amène voir ton premier match de hockey au Colisée de Québec. Les Nordiques affrontent les Pingouins de Pittsburgh. L’amphithéâtre est rempli et l’ambiance est survoltée. En début de troisième période, le pointage indique 7 pour Pittsburgh et 4 pour les Nordiques.»

Mais Thierry a la tête ailleurs, plutôt le regard.

«Tu as neuf ans et tu ne suis pas vraiment la partie. Tu regardes autour de toi avec cette étrange impression de ne pas être à la bonne place au bon moment. Les gens qui croisent ton regard d’un air intrigué t’agacent un peu, mais tu essaies de les éviter. Ton père est un passionné de football, du soccer pour les Nord-Américains. C’est le sport national chez nous comme en Europe. Ce que ton père est venu chercher au Colisée, c’est cette ambiance festive qu’il a connue jadis à Kigali, au Rwanda.» 

Thierry, lui, est fasciné.

«Toi, au contraire, dans ta naïveté, tu es impressionné par la vitesse de Joe Sakic et le maniement de la rondelle de Mario Lemieux. Tu ne comprends pas les règles du jeu et cela ne te dérange pas. Tu as qu’une seule idée en tête, c’est de demander à ton père de t’acheter un bâton et des patins pour essayer ce que tu viens de voir ce soir-là. 

«Ton père ne t’apprendra pas à patiner. Pas par manque de volonté, mais par manque de temps. Vois-tu, ton père travaille le jour et étudie le soir pour qu’un jour il puisse t’offrir un meilleur avenir. C’est ça, être un papa immigrant. Tu te dis que ce n’est pas grave, car c’est ton ami Michel de l’école primaire qui te montrera comment faire à la patinoire communautaire Ferland. C’est là aussi où tu feras partie de la gang, celle des hockeyeurs du quartier. Tu as 10 ans et tu progresses, mais tu n’es toujours pas capable de freiner. Les plus vieux vont se moquer de toi à force de te voir tomber sur la bande. Mais tu te relèveras à chaque fois.»

Ce ne sont pas ces regards-là qui le dérangent le plus, ce sont ceux des autres enfants issus de l’immigration.

«Tu as 14 ans, tu es dans une phase importante de ta vie sociale. C’est le basketball qui mène, rien d’autre n’est plus important, mis à part les filles. Bref, pas question pour toi de jouer au hockey. Qu’est-ce que ta nouvelle gang, à majorité noire, dirait si on te voyait sur une patinoire? Juste l’idée d’y penser te fera peur. Tu ne remettras plus de patins sous tes pieds pendant ton adolescence.»

Thierry est convaincu que pour être un «bon» Noir, il ne doit pas jouer au hockey.

Ça ne se peut pas.

«À 17 ans, tu quitteras ta gang de basketteurs. La passion n’y sera plus, le plaisir d’y jouer non plus. C’est difficile de l’imaginer, encore plus pour tes amis immigrants. Tu ne leur as pas dit la vérité. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que, lors des inscriptions pour les activités parascolaires au cégep, tu as donné ton nom pour être dans l’équipe de hockey. Tu hésiteras longtemps avant de te lancer dans l’inconnu.» 

Thierry fait le saut.

«Tu es à la recherche de cette sensation de nativité que tu avais à neuf ans, lorsque tu essayais quelque chose pour la première fois. Tu n’auras pas beaucoup de succès dans ton retour au hockey, malgré que ta nouvelle gang semble apprécier tes efforts malgré tout. Pour la première fois depuis longtemps, depuis que tu jouais au basketball, ce n’est pas toi le meilleur joueur de l’équipe. C’est bizarre, je sais. Tu es le seul Noir de l’équipe et de la ligue aussi, ça, c’est encore plus bizarre.»

Ce même sentiment, persistant, de ne pas se sentir à sa place. 

«Tu as 25 ans, en ce printemps de mai 2010. Le Canadien est en finale de l’Est contre les Flyers de Philadelphie et le Tricolore a rappelé du club-école un certain P.K Subban. Jusqu’à maintenant, tu n’avais jamais vu un seul hockeyeur noir à la télé, encore moins dans l’uniforme montréalais.» 

L’étincelle.

«Lui, contrairement à toi, aura du succès sur la glace. L’ambiance est au rendez-vous au Centre Bell et également dans la salle communautaire où tu seras, avec toute la communauté rwandaise. Tu comprendras à ce moment précis que l’arrivée de Subban transcendera le sport, les frontières du racisme et les inégalités sociales. Subban deviendra ton idole. Tu te demanderas, maintenant adulte, si, pendant tout ce temps, tu as fait le bon choix.»

Peut-être le cours de l’histoire de Thierry aurait changé si, bien avant, il avait vu le regard des autres changer. Et surtout, son propre regard sur lui.

Enfant, c’est ce regard-là le plus important.

Mylène Moisan

La DPJ doit redevenir une mesure d’exception

CHRONIQUE / Le Soleil conclut aujourd’hui sa série sur des cas où la DPJ a fait fausse route avec une entrevue avec le ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, qui souhaite aider les familles en amont, en première ligne, pour réduire les problèmes et éviter des drames comme celui de Granby.

Q Cela fait maintenant un peu plus d’un an que vous êtes à la barre de la DPJ, quelles sont vos impressions jusqu’ici? Pensiez-vous que ça deviendrait un dossier aussi chaud?

R Je dois dire que oui. Quand je suis arrivé en poste, il y avait les deux dossiers de la CDPDJ [Commission des droits de la personne et de la jeunesse] qui traînaient sur le bureau, qui n’avaient même pas eu de réponses aux commentaires de la CDPDJ, [c’était] les dossiers de Saguenay [mort de Thomas Audet en 2016, à 22 mois] et de Québec [mort de Rosalie en 2018, à deux ans]. Alors moi, j’ai demandé d’emblée à rencontrer la table des directeurs de la protection de la jeunesse qui se réunissent chaque année en janvier. Et quand je suis allé là, les gens étaient surpris, c’était la première fois que ça se faisait, qu’un ministre passe une journée avec eux. Moi je voulais comprendre ce qui se passait : j’arrive, j’ai ces deux rapports-là terribles et rien n’a été fait.

Q Et ça a été quoi ce premier contact? Qu’en est-il ressorti?

R Eux, ce qui était difficile pour eux, c’est le roulement de personnel, les intervenants venaient, partaient, ne restaient pas. Et c’est pour ça que la première chose qu’on a annoncée, c’était ce soutien à l’encadrement à l’activité clinique, ces intervenantes plus expérimentées qui allaient coacher les plus jeunes. C’est le premier 18 millions qu’on a mis dans le budget 2019-2020 et on se disait qu’à l’intérieur du mandat, sur trois ou quatre ans, ça allait nous permettre de vider les listes d’attentes.

Q Est-ce que vous êtes étonné chaque fois que vous entendez une histoire d’horreur, un dérapage ou un raté?

R Écoutez, ce que les gens ont un peu de difficultés à comprendre, c’est qu’il y a deux situations. La première situation c’est papa, maman maltraite un bébé, un enfant, et il y a la question «est-ce qu’on le remet ou pas dans sa famille» et là je peux comprendre qu’il y a des choix qui sont faits au niveau juridique par la DPJ et qui peuvent expliquer des ratés. Mais ce qui est vraiment difficile, je pense, ce qui montre la faiblesse de notre système, ce sont les cas où les parents ont demandé un service, que les parents ont besoin d’aide en santé mentale, en psychologie, en soutien, en répit, et là les services ne viennent pas et là. La DPJ doit rentrer dans le dossier — souvent c’est le réseau de la santé ou de l’éducation qui a fait la demande à la DPJ — et là, les parents, ils se plaignent de la DPJ qui est intervenue, c’est là que la frustration vient. C’est dommage, mais c’est surtout la faute de la première ligne.

Q Ce que je constate, c’est que lorsqu’un dossier bascule vers la DPJ, il prend des proportions plus grandes et c’est là, souvent, où les dérapages se produisent, où on perd le contrôle. Qu’en pensez-vous ?

R Le problème, c’est la première ligne.

Q Où étiez-vous quand vous avez appris la mort de la fillette de Granby? Est-ce que vous vous en souvenez?

R Oh que oui, je m’en rappelle. J’étais encore au lit, 5h du matin, revue de presse. Mais je ne savais pas à ce moment-là que c’était une enfant qui était connue de la DPJ, je l’ai su en même temps que tout le monde. J’ai été offusqué, je pense que je l’ai clairement démontré en disant qu’il y avait eu des ratés, on ne peut pas accepter qu’un enfant meure et qu’il ne se passe rien. J’ai revu avec [l’émission] Enquête ce que ma prédécesseure avait dit, que c’était un problème de système, je pense que non, je pense qu’il faut assumer qu’il y a des erreurs qui ont été faites, il y a quelqu’un qui a fait quelque chose de pas correct. […] Mais ce qui fait mal avec le cas de Granby, c’est que tout le monde, l’école, les voisins, le juge, tout le monde a lancé la balle à la DPJ et a tenu pour acquis que la DPJ allait faire quelque chose. C’est ce qui a amené la Commission Laurent, ce besoin qu’on se réveille de façon collective, la protection de la jeunesse, c’est l’affaire de tous les Québécois, pas juste de la DPJ.

Q Est-ce que vous avez reçu personnellement, ou à votre cabinet, des messages de parents qui demandent votre intervention pour régler des problèmes?

R Oui, c’est hebdomadaire. Et ça, je pense que c’est quelque chose que la Commission Laurent doit regarder, c’est toute cette histoire de confidentialité. Vous savez, je peux bien recevoir un courriel d’un parent, mais encore faut-il pouvoir avoir accès à toute l’information.

Q Est-ce qu’il n’y aurait pas lieu de remettre en question ce mur infranchissable qui peut aider, mais qui peut nuire aussi?

R C’est ce que la Commission doit nous dire. Moi je peux vous donner un exemple concret où ça n’aide pas, c’est par exemple les signalements qui ne sont pas retenus et qui doivent les retourner en première ligne par exemple et même là, il n’y a pas de transfert d’information. C’est important pour la personne qui reçoit le dossier de savoir ce qui s’est passé. Moi je pense que la Commission doit vraiment se pencher là-dessus, le phénomène de la confidentialité. Je ne sais pas quelle avenue ils vont privilégier, mais c’est sûr que ça cause des difficultés.

Q Jusqu’à quel point le manque de ressources est-il le principal problème?

R Je pense que le manque de ressources est un problème réel quand on considère l’augmentation du nombre de signalements. Mais ce que j’aimerais vous dire, c’est que les choses ont été mal faites parce qu’au fil des années, on a augmenté la charge de la DPJ, mais les ressources n’ont jamais suivi. C’est encore la même histoire de première ligne : avant, c’était négligence ou maltraitance, mais là, c’est devenu suspicion, risque de… ils auraient dû donner des ressources supplémentaires pour gérer ça, mais ça n’a jamais été fait. C’est la même chose pour l’absentéisme scolaire, il n’y a pas de ressources qui ont suivi. Donc là, on arrive à 106 000 signalements, c’est sûr qu’on manque de ressources.

Q Qu’est-ce que vous dites à ceux qui disent que vous n’agissez pas assez et pas assez vite, que vous vous traînez les pieds?

R Je ne me traîne vraiment pas les pieds, ça, c’est clair! Moi, ma phrase c’est «le Conseil du trésor, ce n’est pas un guichet automatique», ça ne va pas toujours aussi vite qu’on voudrait.

Q Est-ce qu’on active trop rapidement la gâchette de la DPJ?

R Oui, ce n’est plus du tout exceptionnel, c’est routinier. […] Ce que je veux, c’est que la DPJ nous dise si l’enfant est en danger ou non et si c’est non, bien qu’on lui donne des services de première ligne. Et là, c’est fini, le débat.

Q Qu’en est-il des mécanismes de plaintes? Est-ce que les chiens de garde ont les mains liées?

R Je pense que oui. Il y a deux choses qui pourraient être faites, la première chose c’est d’axer plus nos efforts en amont, sur la bienveillance et les efforts qu’on veut faire dans les prochaines années, c’est de consolider la première ligne. [Pour ce qui est des chiens de garde], je pense que la CDPDJ joue ce rôle-là, mais qu’elle peut mieux le jouer. [Sonia] Lebel [ministre de la Justice] a d’ailleurs ajouté des ressources, je pense que ça va les aider. J’ai un penchant pour augmenter la bienveillance, parce que si on arrive à faire baisser les volumes, la CDPDJ serait mieux en mesure de jouer son rôle.

Q Que répondez-vous aux parents qui vous écrivent et qui se sentent pris, qui ont l’impression qu’ils ne peuvent jamais donner leur point de vue et qu’ils sont présumés coupables?

R Encore une fois, l’option vers laquelle on veut aller, c’est seulement les cas les plus exceptionnels qui doivent se rendre à la DPJ et c’est comme ça qu’on va régler ce problème-là. Moi je pense que ce sont ces histoires de «suspicion de», c’est là qu’on vit des difficultés ou quand les gens sont en attente de services, la DPJ rentre dans le dossier. Alors moi je pense qu’en offrant plus de services en première ligne, en diminuant le nombre de dossiers qui vont se rendre à la DPJ, c’est là que ça va reprendre un peu de son sens. Et aussi, la Commission Laurent doit nous dire si pour la société dans laquelle on vit aujourd’hui, est-ce que la loi est encore adaptée? On s’attend beaucoup de la Commission Laurent sur la réévaluation de la pertinence de certains éléments, [entre autres] la confidentialité et le parent d’abord vs l’enfant d’abord. 

Q Que pensez-vous des cas où l’enfant devient une monnaie d’échange, quand la DPJ devient un «parent» aliénant?

R Je pense que la CDPDJ pourrait nous donner un bon coup de main dans ces dossiers-là. Le problème, c’est que ça prend un an avant d’avoir leur intervention, il y a plusieurs demandes, des demandes refusées, et sur ça, j’en ai des lettres [qui disent] «je les contacte et ils ne répondent pas». […] Ça prend un système pour pouvoir juger qui a raison et le plus rapidement possible. Pour le moment, ce serait la CDPDJ qui peut faire ça, mais il faut que les délais soient plus courts. 

Mylène Moisan

DPJ: «Il fallait que je les sorte de là»

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil poursuit aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 3

Tout a commencé par un appel de Christine* au CLSC, elle sentait qu’elle avait besoin d’un coup de main pour l’aider à motiver son fils de huit ans à aller à l’école. Il venait de manquer une semaine pour des tests à l’hôpital, Christine appelait chaque matin pour signaler et justifier chacune des absences.

«Ils m’ont aidée, le problème a été réglé.»

D’où sa surprise quand son gars et sa fille — de deux ans son aînée — lui ont dit, plus de trois mois plus tard, que quelqu’un était venu les rencontrer à l’école. «Je suis allée à l’école, je leur ai demandé : “Qui est venu voir mes enfants?” Ils ont fini par me dire que c’était la DPJ.»

Deux semaines plus tard, en février 2016, on a frappé à la porte de son condo. «Ils sont arrivés chez moi, on était en pleine fête d’enfants. Ils nous ont fait signer le premier papier de 30 jours, pour faire une vérification, ils nous ont dit que ça ne nous engageait à rien. On a signé de bonne foi, on n’avait jamais eu affaire avec la DPJ.»

Huit autres mois ont passé, les intervenants ont commencé par reprocher à Christine la semaine d’école manquée par son garçon, plaidant qu’elle faisait preuve de négligence sur le plan éducatif. Puis ils ont changé leur fusil d’épaule, remettant en question sa santé mentale en raison d’actes criminels subis entre 2011 et 2014. 

Jamais ils n’ont mis en doute les capacités parentales de Christine. Ses enfants ne manquaient de rien, ils mangeaient bien, voyageaient en famille, étaient inscrits à plusieurs activités comme la natation, le ski alpin, l’équitation, le piano et le soccer.

Son gars faisait aussi du skate.

Octobre 2016, elle a été convoquée en cour. «Tout le monde était là, le père, le parrain. Ils ont dit qu’ils avaient peur que je me suicide, ça n’avait absolument aucun sens, je n’ai jamais eu de pensées suicidaires. Ils ont demandé à ce que les deux enfants soient retirés à cause de ça.»

Le juge a ordonné le retrait immédiat. 

Un an après le signalement.

C’est à ce moment que la vie de Christine tourne au cauchemar. «Les enfants étaient à la maison avec leur mamie qui les gardait [depuis leur retour de l’école]. Quand on est arrivés, la DPJ était déjà là, on entendait les enfants crier de l’extérieur. C’était hystérique, ça criait, ça s’enfermait, les enfants ne voulaient pas sortir. Ils m’ont dit : “On te donne 15 minutes pour sortir tes enfants ou on les sort de force”.»

Ils sont partis avec les enfants. «Ils avaient été informés le matin à l’école qu’ils ne rentreraient pas à la maison le soir, avant qu’on passe en cour.»

Les enfants se sont retrouvés dans une auto avec des étrangers. «Ils les ont promenés pendant au moins deux heures alors que la famille d’accueil n’était pas très loin… Ils sont arrivés là, il devait être 22h, en plein bois, pas de lumière, sur un chemin de “gravelle”. L’intervenante est restée 30 minutes et elle est partie.»

Le choc était total. «Pour moi, c’est inacceptable, c’est inhumain. Ça crée des traumatismes à vie.»

Pendant 10 jours, ni elle ni personne de sa famille n’a eu de contacts avec les enfants, ce qui veut dire qu’ils ont été catapultés un soir dans une maison au fond du bois avec de purs inconnus, sans qu’ils ne comprennent ce qui se passe, et qu’ils n’ont revu leur mère que 10 jours plus tard.

Dans un petit local.

Christine n’avait maintenant droit qu’à des visites supervisées.

«Mes enfants n’avaient aucun contact ni aucun appel avec les membres de la famille ni personne de leur entourage. Tout ce qu’on avait, c’est une visite supervisée de deux heures par semaine, dans un tout petit local avec une vitre et un micro pour qu’ils puissent nous surveiller.»

Ces visites étaient un supplice. «C’est très difficile. On ne peut pas les rassurer, c’est interdit, on ne peut pas leur dire que ça va s’arranger. C’est vraiment éteindre la mèche pour que l’enfant n’ait aucun espoir.»

Ils ne l’ont pas vue à Noël.

Elle les voyait s’éteindre. «Pendant les visites, je vois qu’ils s’éteignent, qu’ils vivent des choses dans leur famille d’accueil. Ils sont dans une maison isolée, ça sacre, ça crie, c’est rouge et noir partout. Ma fille se fait dire des choses comme : “Tu es laide, tu pues”, mon fils : “Ferme tes jambes, ça pue.”»

Il se fait pousser par terre.

Christine rue dans les brancards. Elle dépose une plainte au Commissaire du CIUSSS de l’Estrie, à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, elle interpelle son député, Pierre Reid, et la ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lucie Charlebois. 

En vain. «Je me sentais dans un cul-de-sac.»

Sept mois et demi plus tard, elle se retrouve à nouveau devant le tribunal, la DPJ demande une prolongation du placement. «J’avais réussi à trouver un avocat. On arrive là avec tous nos espoirs, on avait des documents à mettre en preuve, des témoins. Mais on a eu juste une heure d’audience, on n’a pas eu le temps de déposer notre preuve. Ça s’est résumé à une seule chose : “Il faut que vous reconnaissiez le problème, vous ne le reconnaissez pas, donc on les replace pour un autre six mois”.»

Elle encaisse le choc. «On ne dort plus, on ne mange plus, c’est insupportable. J’ai ai été battue à crâne ouvert avec des bottes à cap d’acier, mais se faire enlever ses enfants, c’est pire que ça. Il n’y a rien de pire.»

Elle n’a pas dit son dernier mot, elle se met à la recherche d’un bon avocat pour la défendre, mais elle doit y mettre le prix. «J’en ai engagé un premier et je suis allée en chercher un deuxième. Ça pouvait me coûter jusqu’à 700 $ de l’heure, une journée de cour, c’était 5000 $. Il fallait que je sorte mes enfants de là.»

Les 100 000 $ d’héritage de son père y sont passés. «Je n’ai plus rien, j’ai tout liquidé.»

Mais, quand est venu le temps de revenir devant le juge, le vent a tourné. «Finalement, on a pu démontrer mon innocence, on a prouvé qu’on a toujours été de bons parents, qu’il n’y avait aucun problème de santé mentale. Au début de son jugement, le juge a dit : “On n’a pas l’habitude de remettre des enfants, mais dans ce cas-ci, on voit que les enfants dépérissent”…»

Du côté de la DPJ, on demandait que les enfants restent là jusqu’à leur majorité. «Lors du procès, la dame de la famille d’accueil a divulgué que, depuis le début, tout avait été entendu avec elle, les intervenants et l’orienteur de la DPJ, qu’elle allait garder les enfants jusqu’à 18 ans.»

Après deux ans, Christine a récupéré ses enfants.

Mais elle devait réparer les pots cassés. «Les gens pensent qu’après la DPJ, tout est beau... la réalité, c’est qu’on doit vivre avec des traumatismes. Mes enfants et moi, on a consulté au privé pour évacuer ce que nous avons vécu. […] Mon fils a souffert de nanisme psychoaffectif, il a arrêté de grandir, il ne parlait plus, ne mangeait plus. Quand il est revenu, je ne le reconnaissais plus, il n’était plus expressif, la dame lui avait rasé les cheveux à la peau. [Sa sœur] a dit en cour : “Mon frère est mort”.» 

Ils vont mieux, maintenant. «Ça leur a pris huit mois à sortir de leur coquille. Ils s’enfermaient dans leur chambre parce qu’ils avaient peur de repartir. Mon fils est passé en un an d’un enfant de six ans à un ado de 14 ans, un sportif qui joue au football. Ma fille, elle a recommencé à tisser des liens d’amitié. Mes enfants fonctionnent bien quand même, mais ils sont marqués à vie. Il y a certaines choses qui vont rester brisées, c’est comme si on avait arraché des pages dans un livre.»

Son fils a tout effacé. «Il est amnésique, il ne se souvient plus de rien jusqu’à son retour, même sa vie avant…»

* Prénom fictif

NDLR : Pour tous les cas présentés dans cette série, Le Soleil a eu entre autres accès aux jugements des tribunaux où est exposée la position de la DPJ, à des enregistrements et à des rapports officiels produits par des experts.

Chronique

DPJ: les intouchables

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil poursuit aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 2

«Ils ont pris le temps de se faire leur propre opinion et ils sont arrivés à la conclusion que c’était un enfant qui n’avait aucun problème, très doux, très calme, aucun problème d’opposition. Tout allait bien, il n’a jamais eu besoin de contention à partir de ce moment-là, on me disait que c’était l’enfant modèle de ce centre-là.»

Pourtant, au foyer de groupe d’où il arrivait, on décrivait le fils de Julie*, neuf ans, comme une véritable bombe.

Son fils venait de passer trois mois dans ce foyer de la région de Montréal. «Ça donnait l’impression que c’était un centre de redressement, une prison pour enfants, c’était extrêmement strict. Ils ne voulaient pas respecter les capacités et les limites de mon fils, il a un spectre de l’autisme léger qui fait qu’il est lent dans tout, pour se lever, pour tout. Lorsqu’il venait me voir les fins de semaine, il n’arrêtait pas de me dire : “Ils m’ont fait ci, ils m’ont fait ça.” […] On m’a fait mal, on me crie après tout le temps, on me tire par le bras pour que je me lève de mon lit, on me crie : “Awèye grouille, on n’a pas juste toi à s’occuper ici.” […] J’ai appelé l’intervenante elle m’a dit : “Non, non, je me suis renseigné, on m’a dit que tout allait, que c’était correct.”»

Tout n’était pas correct. «Un moment donné, il est arrivé à la maison, il avait des bleus, des grosses marques sur les bras, il me disait qu’il avait mal au poignet et à l’épaule. Il m’a dit : “L’intervenant m’a tiré par le bras pour me sortir du lit, il m’a jeté à terre. Moi quand j’ai vu ça, j’ai pris mon toutou et je l’ai lancé sur l’intervenant.” L’intervenant l’a retourné de bord, lui a mis le bras dans le dos, puis il l’a penché par terre en lui disant : “Tu as cinq minutes pour ramasser ton toutou.” Mon fils a dit : “Ayoye, tu me fais mal!” et il a commencé à ruer par en arrière, à lui donner des coups dans les jambes. L’intervenant l’a plaqué au sol, les deux bras dans le dos, le genou dans le dos en disant : “Tu te calmes, je ne te lâcherai pas tant que tu ne te calmeras pas.” Si moi je faisais ça à un enfant, ça ferait longtemps qu’on m’aurait accusée de maltraitance.»

Les intervenants n’ont pas nié les faits, ils ont plaidé la légitime défense. «Il a eu 19 contentions en 31 jours. Ils l’ont serré par les poignets, l’ont retenu… C’est la liste de contentions que la directrice a dit qu’ils appliquaient sur mon fils. […] On disait que mon fils était extrêmement violent, qu’il était dangereux, que le personnel avait le droit de se protéger contre mon fils, tout était mentionné dans des rapports comme quoi c’était pour la protection de lui-même et pour la protection des employés.»

Julie a menacé d’appeler la police, son fils a été changé de foyer. «Au nouveau centre, ils m’ont dit : “Quand on a vu le rapport de l’autre foyer, on a eu peur de l’accueillir, on s’imaginait vraiment un enfant qui avait de gros problèmes de comportements, qui aurait pu être dangereux. Finalement, on a été agréablement surpris, il était totalement l’inverse.”»

Du jour au lendemain, il est devenu doux comme un agneau. 

Comme il l’était d’ailleurs dans le premier centre où il a été placé, avant celui où il était maltraité. «Mon fils a d’abord été placé dans un centre pour les jeunes qui ont de graves troubles de comportement, d’agressivité et de violence, mais ils ont réalisé après une semaine que ce n’était pas sa place. Une intervenante du centre m’a même dit : “Votre fils est tellement l’inverse de la description qu’on en a faite qu’on pensait qu’il y avait eu un mélange de dossiers!”»

C’était le même enfant.

Tout a commencé en 2016 par un signalement fait par Julie contre l’adolescent de sa conjointe qui agressait sexuellement leur garçon et leur fille. «La police refusait de retenir la plainte parce que c’est un déficient intellectuel, ils disaient : “Ça ne donnera rien, il va être relâché, il sera inapte à subir son procès.” Ils ont dit : “Arrangez-vous avec votre CLSC.”» Mais elle s’y est aussi cogné le nez. «Au CLSC, on avait une intervenante au dossier depuis des années, elle a dit : “Je ne suis pas là pour intervenir, je suis là seulement pour vous apporter du soutien.”»

Julie a donc appelé la DPJ.

Ce qui devait arriver arriva, le couple s’est séparé dans la tourmente et les demandes d’interventions de Julie sont restées lettre morte. «Ils n’ont rien fait pendant trois semaines et après trois semaines, ils se sont présentés à l’école et ils sont partis avec les enfants à cause du conflit parental. Ils m’avaient promis qu’ils m’aideraient et ils n’ont rien fait, ils ne m’ont pas aidée. Ils sont allés tout de suite aux grands moyens, ils ont mis mon fils dans un centre de réadaptation et ma fille dans une famille. Ils les ont séparés. Une fin de semaine chez moi, une fin de semaine chez mon ex.»

Julie a même failli voir ses contacts réduits. «Ils m’ont menacée de réduire les contacts parce que, quand mon fils revenait au centre, il était triste. Il me prenait dans ses bras, il me disait : “Je ne veux pas retourner au centre, je veux rester avec toi.” Eux, ils ont tenu ça pour acquis que mes rencontres le perturbaient et la seule solution qu’ils ont trouvée est de proposer de diminuer les contacts si mon fils continuait à avoir autant d’émotions. J’ai été obligée de lui expliquer la situation, de lui dire : “Quand je vais te reconduire, sois heureux et content, raconte tout ce que tu as fait pendant la fin de semaine, montre que tu es super heureux, ne montre pas que tu es triste.” Après ça, il revenait et il me disait : “Quand je suis arrivé, je montrais que j’étais de bonne humeur!”»

Même s’il était triste.

Son ex continuait à avoir ses enfants une fin de semaine sur deux, même si elle ne respectait pas certaines conditions. «Les enfants ne voulaient pas y aller, mais la DPJ n’en tenait pas compte.»

La DPJ a reproché à Julie de compromettre les repères d’identité de ses enfants parce qu’elle était en couple avec une femme, elle s’était plainte à l’école qui interdisait à son gars et à sa fille de faire deux cartes de fête des Mères et les obligeait à fabriquer une carte de fête des Pères «avec un complet cravate et tout».

On a voulu mettre son gars dans un centre de gars, sa fille dans un centre de filles «pour recadrer leur identité».

Devant le tribunal, Julie a apporté des arguments à chacun des éléments qu’on lui reprochait. «Quand j’ai commencé mon témoignage devant le juge, j’ai relevé chaque point de la DPJ et j’ai expliqué tout ce que j’ai fait pour aider [mes enfants], que j’avais été voir le psychologue, que je m’arrangeais avec l’école et, tout d’un coup, le juge m’a coupé la parole il m’a dit : “Écoutez madame, comprenez mon dilemme, j’ai deux versions et on me demande de trancher. D’après vous, qui j’aurais plus tendance à croire?”»

Elle n’en croyait pas ses oreilles.

Elle a demandé la bande audio de l’audience, on la lui a refusée. On lui a remis une transcription incomplète. «Toutes les phrases comme quoi je traumatisais mes enfants, les 10 premières minutes de mon témoignage, le dilemme du juge, tout a été supprimé. Il n’y a plus rien, il reste juste des grandes lignes blanches sur la transcription et là, le juge dit “Reprenez maître.”»

Julie a porté plainte à la DPJ, au Protecteur du citoyen et à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse contre le centre qui a utilisé la force et la contention contre son fils. «Ils sont tous arrivés à la même conclusion, mon fils était dangereux et ils n’avaient pas le choix d’intervenir. J’ai parlé au téléphone à la personne de la Commission des droits de la personne, on m’a dit : “Madame, comment voulez-vous qu’on le prouve? On n’a pas de preuve. On ne peut rien faire.” Je leur ai dit : “Vous pourriez aller voir le nouveau centre, le nouvel intervenant, lui poser des questions.” […] Ils n’ont jamais contacté l’intervenant, ils n’ont jamais rencontré mon fils.»

Le dossier était clos.

Le vent a commencé à tourner quand une intervenante de réinsertion est arrivée dans le dossier. «Elle est venue à la maison, elle m’a dit : “Je leur ai parlé, je leur ai dit que ce dossier-là devrait être fermé depuis longtemps, que le placement aurait dû se terminer. [Madame] est une bonne mère, elle est protégeante pour ses enfants, je ne vois pas pourquoi vous continuez à retenir ses enfants.” Ils me l’ont dit, c’est parce que je faisais des plaintes contre eux. Elle m’a dit : “Eux, ce qu’ils veulent, c’est casser ton caractère, tu les as toujours affrontés.” […] Cette intervenante-là, elle a pris de mon bord, elle voyait bien que ça n’avait pas de bon sens.»

Le pauvre bon sens.

Le 31 juillet 2018, Julie devait se présenter en cour, elle avait cette fois un bon avocat, en plus de l’intervenante de réinsertion qui acceptait de venir témoigner en sa faveur. «La DPJ n’était pas contente de ça. On devait passer devant le juge à 9h30, finalement il y avait juste des discussions entre les avocats. L’intervenante allait dans le bureau avec les avocats, ressortait, les intervenants parlaient ensemble, elle y retournait… pendant trois heures de temps.»

Coup de théâtre, «l’avocate de la DPJ est sortie du petit local en disant : “Elle, la tabarnac!” Elle est partie 10 minutes, elle est revenue dans le petit local et elle a rencontré [l’intervenante] qui est sortie du bureau en pleurant. Elle passe devant moi et elle me fait un signe sur la bouche… zip. Comme si elle ne voulait pas me parler. […] Mon avocat me fait venir dans un local, me dit : “La DPJ l’a congédiée pour l’empêcher de témoigner.” La DPJ ne voulait pas avoir l’air fou devant le juge, ils l’ont congédiée sur-le-champ.»

Chronique

Quand la DPJ fait fausse route

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «Attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil entame aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 1

«Avant, quand je lisais des histoires de DPJ dans les journaux, je me disais : “Ça ne se peut pas, il doit y avoir quelque chose qu’on ne sait pas.” Je me disais : “Les parents doivent avoir un problème.”»

Jusqu’à ce que la DPJ entre dans la vie de Fanny*.

Le père de sa fille et elle sont séparés, ils ont une garde partagée et l’entente est excellente entre eux. Deux jours avant le départ de Fanny pour un contrat à l’extérieur du Québec prévu il y a longtemps, sa fille refuse d’aller passer la semaine chez son père. En 48 heures, Fanny s’organise pour que sa fille puisse habiter chez des proches pendant son absence. Elle part l’esprit tranquille.

Sa fille a 13 ans, elle est suivie par un psychologue depuis quelques années, ses problèmes de santé mentale l’ont menée à être hospitalisée quelques fois. Elle est alors scolarisée quatre jours par semaine à l’hôpital où elle reçoit des soins. Elle a tendance à manipuler les gens à coups de menaces suicidaires.

Quelques jours après son départ, Fanny reçoit un courriel. «C’est une travailleuse sociale, elle me dit que je suis partie sans rien organiser pour ma fille. Je ne comprends rien du tout, ça ne fait ni queue ni tête.»

Elle revient à Québec sur-le-champ, se rend tout de suite voir sa fille à l’hôpital. «Ma fille n’aime pas les imprévus. Quand elle me voit, elle fait une crise, elle dit : “Si je vais chez vous, je me suicide!” On lui trouve une place chez une amie et, quand elle passe chez moi pour chercher du linge, elle change d’idée, elle veut rester chez moi.»

Un classique.

Le lendemain, Fanny reçoit un appel de la DPJ. «La personne me dit : “Votre fille semble avoir trop de contrôle à l’hôpital, il faut lui donner moins de choix, mieux l’encadrer.” Je suis totalement d’accord avec ça.» Après une autre menace suicidaire à l’hôpital, la fille de Fanny est placée en urgence dans un centre jeunesse pour 48 heures. «C’était pour lui faire comprendre que c’est sérieux, des menaces.»

Sa fille y passe la fin de semaine, une travailleuse sociale appelle le lundi. «Je reçois l’appel à 8h30, elle me dit que ma fille devrait revenir chez moi, qu’elle va me rappeler dans une demi-heure. Elle me rappelle à 11h15, me dit que les plans ont changé. Ils me disent qu’en se réveillant, ma fille était ambivalente, qu’ils ont fait un plan pour qu’elle reste cinq jours, mais que ma fille a demandé finalement à revenir chez moi. Elle me dit : “On n’a pas voulu, on va faire un placement de cinq jours. Êtes-vous d’accord?” J’ai dit non, elle a dit : “On se revoit en cour à 14h.”»

Ils sont passés à 17h, sont sortis du tribunal à 19h. «Ma fille m’a dit qu’on lui a dit : “Tes parents vont être contents de te placer, tu es un paquet de troubles.”»

Le placement a été ordonné. «Un des arguments qu’ils ont donné pour la placer, c’est que je ne pouvais pas la surveiller 24 heures sur 24, c’était leur gros argument. Mais le lendemain, pour l’envoyer à l’école, ils ont enlevé la cote 24/24 pour qu’elle puisse s’y rendre en autobus de la ville.»

Elle partait seule, sans surveillance.

Après les cinq jours, le placement a été prolongé d’un mois. «On me dit : “La décision a été prise à l’unanimité. Je leur ai présenté des suggestions pour mettre un terme au placement, il n’y avait rien à faire. Je leur ai demandé : “Peu importe ce que je propose, ce sera non?” Ils ont dit : “C’est ça.”»

Sa fille voulait revenir à la maison.

C’était aussi l’avis de la pédopsychiatre qui la suivait, elle était à la réunion où, supposément, le placement d’un mois avait fait l’unanimité. «La pédopsychiatre était présente à la réunion, elle nous a confirmé qu’elle était en faveur du retour à la maison. On a enregistré cette conversation.» Elle dit : «Le centre jeunesse, eux autres, c’était déjà décidé qu’ils aillent au tribunal quand il y a eu cette rencontre-là. […] Ben dans le fond, le placement, ce n’était pas mon plan. Mon plan à moi, là, la place [de votre fille], dans ma tête, était à la maison.»

En cour, l’intervenant a affirmé, sous serment, que les 14 personnes présentes à la réunion étaient du même avis.

Quatorze personnes.

On a même tenté de faire chanter les parents. «Ils nous ont dit : soit vous acceptez un placement d’un mois maintenant ou bien on demande deux mois en cour.» Les parents ont refusé, la DPJ a demandé deux mois, le juge en a ordonné un.

Sa fille était détruite. «Elle ne voulait pas ça, elle voulait revenir à la maison.» Et, à la maison, les parents ont dû expliquer aux trois autres enfants, plus jeunes, que leur sœur n’allait pas être là pendant un mois. «Le soir, les enfants m’ont dit : on a peur de la DPJ. Je leur ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’on s’occupait bien d’eux et qu’il n’y avait pas de raison qu’ils viennent les chercher. Ils m’ont dit : mais vous vous occupiez bien de [notre sœur] et ils l’ont prise…»

Fanny a parlé de leur peur à l’intervenante et, le lendemain à l’école, les enfants ont été interrogés. «Ils m’ont dit que l’intervenante leur a demandé si je parlais contre la DPJ et si on se chicanait, moi et le père… Heureusement qu’on a eu un discours correct, même si on aurait pu être fâchés contre la DPJ.»

L’intervenante a rappelé Fanny à la fin de la journée, elle était dans la voiture avec ses enfants. «Elle m’a dit : “J’ai fait le suivi avec vos enfants, je leur ai posé des questions et, ne vous en faites pas, la fratrie réagit bien.”»

Fanny ne pouvait voir sa fille que six heures par semaine et le père, seulement trois. «Ils ont demandé que ce soit supervisé avec lui, mais le juge a refusé.»

Pour arriver à ses fins, la DPJ semblait se livrer à une forme de marchandage. «La travailleuse sociale a écrit dans un rapport : “Nous avons enlevé un motif de compromission parce que les parents coopèrent.”» La pédopsychiatre a elle aussi constaté que, dans certaines situations, la DPJ se braque. «Au centre jeunesse, quand ils voient l’émotion monter beaucoup, ils deviennent un peu rigides.»

Ça devient alors de l’entêtement.

Ironiquement, le centre jeunesse a dû appeler la mère pour lui demander conseil. «C’était un mardi, il était 23h, l’intervenant me dit : “Elle est barrée derrière la porte et elle ne veut pas nous parler. Vous faites quoi, vous, quand elle fait ça? Je lui ai dit : “Je lui texte et après 15 cœurs que je lui envoie, elle finit par m’écrire.” Mais comme elle n’avait pas droit aux appareils, il m’a demandé d’écrire un courriel à ma fille et qu’il allait pouvoir l’imprimer et le lui donner. Je lui ai dit : “Laissez-la donc tranquille. Elle va se tanner et elle va s’endormir.” Et c’est ce qu’il a fait.»

Après deux semaines de placement, la DPJ a indiqué vouloir prolonger au-delà d’un mois, arguant que c’était l’avis de la pédopsychiatre. Fanny avait prévu le coup, elle avait demandé à la pédopsychiatre — toujours en faveur d’un retour à la maison — si elle pouvait la contacter pendant la rencontre. «Je leur ai demandé de l’appeler, ils l’ont appelée et c’est là que, pour la première fois, une possibilité de retour après deux semaines a été envisagée.»

Mais il faut passer devant le tribunal, nous sommes en avril, la prochaine date disponible est le 4 juillet.

La fille de Fanny reste placée tout ce temps.

Fanny et son ex ont embauché un bon avocat pour les défendre, ils ont monté leur dossier, ils allaient pour la première fois pouvoir présenter leur défense et leurs expertises, ce qu’ils n’avaient pas encore pu faire jusque-là.

Mylène Moisan

Garderie: comme une épée de Damoclès

CHRONIQUE / Charlie* rêvait depuis longtemps de sa petite garderie, elle avait le goût de s’occuper des tout-petits, de faire du yoga, des causeries, de la cuisine végé.

Comme elle fait avec ses deux mousses.

Été 2018, elle et son chum se sont acheté une maison, elle s’est dit que c’était le moment parfait pour réaliser son projet, elle voulait offrir des places subventionnées, avec toute la paperasse que ça implique. «C’était important pour moi, je voulais que mon service de garde soit reconnu, je voulais être accréditée.»

Elle a fait approuver son programme éducatif, basé sur l’autonomie, le respect, la pédagogie bienveillante.

Quand elle a eu le feu vert, elle a annoncé ses quatre places. «J’ai reçu énormément de demandes, ça n’arrêtait pas! Les parents ont de la misère à trouver des places, je pense que c’est pire qu’avant! Surtout quand c’est un peu alternatif, le monde se pitche!»

Elle a été bombardée de messages.

Elle a pris le temps d’échanger avec les parents qui étaient intéressés, a fait visiter sa nouvelle maison avant d’ouvrir son service, a expliqué ce qu’elle avait en tête. «Pour mon projet, la notion d’autonomie était très importante et puis il fallait qu’il y ait un match avec les parents, je suis une fille de feeling.»

Elle avait l’embarras du choix, elle a retenu quatre enfants qui lui semblaient bien aller ensemble, et avec ses deux enfants aussi. Elle a pris un enfant qui avait des besoins particuliers, un autre qui avait une intolérance au lactose. «J’ai passé une super belle année! On passait beaucoup de temps dehors, on allait dans la cour et dans le parc, on faisait du yoga, des chansons et aussi la causerie du matin. Ça se passait vraiment bien.»

À la fin du printemps, elle a reçu un courriel.

Une plainte.

Le courriel venait de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, une mère qui avait visité sa maison 10 mois plus tôt l’accusait d’avoir fait preuve de discrimination en ne choisissant pas sa fille. «Je me suis souvenue d’elle, la petite était tombée en arrivant chez moi, elle s’était cogné la tête.»

Tellement que, lorsque la fillette a descendu avec peine l’escalier menant au sous-sol, Charlie a craint une commotion.

«Je cherchais des enfants autonomes, ça m’a inquiétée qu’elle trébuche, puisque je devais être en mesure d’assurer la sécurité des enfants. […] À la fin de la visite, j’ai dit à la mère que je la contacterais pour lui donner des nouvelles, mais ma décision était prise. Je lui ai dit de s’assurer que sa fille ne soit pas blessée à la tête, elle m’a dit qu’elle avait un léger retard de développement moteur.»

Charlie n’y a pas trop porté attention.

Elle a fait le choix des enfants, a annoncé à la dame que sa fille n’était pas du lot. «Je lui ai écrit le soir même et je lui ai souhaité bonne chance pour trouver un autre endroit.» La mère était déçue comme l’aurait été n’importe quelle mère engagée dans cette course pour dénicher une place en garderie.

Puis, plus rien.

Jusqu’au fameux courriel en juin.

Sous le choc, Charlie a appelé à la Commission des droits de la personne. «Je voulais savoir quoi faire, on ne m’a pas vraiment expliqué. Il a fallu que j’appelle une de mes amies pour comprendre comment ça marche. […] Je trouve que le processus manque d’impartialité, j’ai l’impression que je suis déjà coupable. J’ai demandé à aller en médiation, mais la commission n’a pas accepté.»

Elle s’est tournée vers son bureau coordonnateur. «J’ai appelé mon bureau coordonnateur pour avoir du soutien, j’ai appelé l’ADIM [Association des intervenants en milieu familial], la FIPEQ [Fédération des intervenants en petite enfance du Québec], on m’a dit qu’on n’avait jamais vu ça, mais que je n’avais pas de protection contre ça.»

C’est pour ça qu’elle m’a raconté son histoire. «Je suis zéro soutenue. Je veux que les personnes sachent que ça peut te tomber dessus. Quand j’ai créé mon service de garde, jamais je ne me suis douté qu’une affaire comme ça pouvait arriver, j’aurais peut-être procédé autrement.»

Échaudée, Charlie a fermé son service de garde, elle a recommencé à travailler comme enseignante.

Les deux parents de la fillette lui réclament plus de 20 000 $.

Depuis qu’elle a appris que la médiation était refusée, elle attend la suite des choses sans savoir ce qui adviendra, si elle devra se présenter devant le tribunal. «Je ne souhaite ça à personne, c’est épouvantable. Nos économies, on les a prises pour acheter la maison. On va le prendre où, l’argent? Est-ce qu’il va falloir perdre notre maison parce que je n’ai pas choisi un enfant?»

*Prénom fictif

Chronique

Le suicide est un faux choix

CHRONIQUE / «Mon fils n’a pas choisi de mourir. Son cerveau était en cavale avec des hauts et des bas et la prise d’antidépresseurs a augmenté ces fluctuations dangereuses.»

Le gars de Marlène Gauthier, Olivier, avait 19 ans.

Il en aurait 26.

Depuis, Marlène mène une charge à fond de train pour que le Québec s’attaque sérieusement à la neuvième cause de décès au pays. Chaque année, un peu plus de 1000 Québécois s’enlèvent la vie, presque 30 000 passent proche, et la grande majorité a demandé de l’aide avant.

C’est sur cette aide qu’il faut travailler.

D’abord, la sensibilisation. Sur son site www.olipourlavie.com, Marlène fait une comparaison frappante, le budget de sensibilisation de la Société d’assurance automobile du Québec a été de 6 millions $ en 2017, et celui pour la prévention du suicide en 2016… de 35 000 $. 

Trois fois moins de personnes meurent sur la route.

L’autre point, et ça devrait être en place depuis longtemps, c’est l’accès rapide aux services, le mot rapide est le plus important. Encore faut-il que les professionnels de la santé mentale prennent au sérieux les signaux d’alarme de ceux qui frappent à leur porte, ce qui n’est pas toujours le cas. 

À force de tourner en rond entre les portes tournantes, certains finissent par ne plus venir y frapper.

Il faut changer ça.

Dans le magazine Time du 4 novembre, un reportage est consacré aux solutions pour contrer le suicide, non seulement elles existent, mais en plus elles sont simples. Et, quand on les applique, elles font une énorme différence. 

Le Time donne l’exemple du Henry Ford Health System à Détroit, qui s’est fixé en 2001 l’objectif d’atteindre zéro suicide — oui, oui, zéro —, objectif atteint huit ans plus tard. Après deux ans, le taux de suicide avait déjà chuté de 75 %, en instaurant notamment un protocole serré tout de suite après une hospitalisation, sachant que cette période est une des plus critiques.

Marlène insiste aussi sur l’importance que tout le monde soit dans le coup, que les professionnels de la santé en parlent aux proches. «Environ 80 % des personnes [qui ont des idées suicidaires] consultent et la plupart des psychologues ne contactent pas quelqu’un, ce qui va à l’encontre de leur code de déontologie. Et, comme les proches, le personnel infirmier est une ressource qui est trop souvent ignorée.»

L’idée est de faire un triangle de soins avec la personne, les soignants et les proches, comme une trithérapie pour la santé mentale.

Et le point de départ est souvent le cabinet. «Les survivants disent souvent : “C’est un psychiatre ou un médecin qui m’a sauvé de justesse après qu’on m’ait promené des mois dans le système.”»

Qui a mis le pied dans la porte tournante.

En théorie, cette collaboration devrait déjà être la norme. «On en parle au Québec depuis 1990. Il y a quelques cliniciens et quelques CIUSSS qui ont intégré cette pratique, mais c’est loin d’être le cas partout. Comme le disait la stratégie [d’action face au suicide], des protocoles et des normes de soins intégrés doivent être mis en place. Et respectés. […] Mais ici au Québec, la plupart ne suit ni les plans d’action en santé mentale ni les directives, et il n’y a pas d'évaluation et de suivi.»

Le Protecteur du Citoyen a d’ailleurs blâmé en septembre une intervenante d’un centre jeunesse à qui une jeune fille s’était confiée avant de commettre l’irréparable. Personne n’a été mis au courant, même pas son père, qui a découvert que sa fille avait des idées suicidaires dans une lettre qu’il a trouvée. «D’autres personnes-ressources auraient dû être avisées. Cela n’a pas été fait», a tranché le Protecteur.

On aurait pu court-circuiter ses plans funestes, soutient Marlène. «Il est prouvé que lorsqu’on sort la personne de ses pensées quand elle s'apprête commettre un acte, ses pensées actives se calment. Mais, il est certain que c’est temporaire et que des pensées suicidaires intenses sont le signe d’une maladie qui doit être bien diagnostiquée et soignée adéquatement.»

Le rôle des proches, quand ils sont mis au courant, est d’être à l’écoute, tendre la main, ou une perche. 

Cela peut faire toute la différence, comme l’avait d’ailleurs écrit Hélène*, cette professionnelle de la santé frappée par la dépression dont je vous ai parlé lundi. Dans un message qu’elle a écrit à ses proches, elle disait ceci : «Sachez aussi que la détresse diminue lorsqu’elle est nommée et entendue. Si un proche vous inquiète, osez poser des questions, oser l’inviter pour un café. Car même s’il refuse [il le fera sûrement], il lui restera l’espoir de savoir qu’il y a une porte d’ouverte pour lui s’il change d’idée. Quand la souffrance nous étouffe, l’espoir, même petit, est parfois suffisant pour donner le courage d’avancer encore.»

Le suicide est un geste fatal.

Pas une fatalité.

* Nom fictif

Vous avez besoin d'aide? 1-866-APPELLE (277-3553)

Chronique

Et puis un jour, une étincelle

CHRONIQUE / «Il n’y avait absolument rien ni personne qui aurait pu m’empêcher de passer à l’acte, il n’y avait plus rien de suffisant pour faire contrepoids à la douleur, même pas mes enfants.»

Elle est allée chercher de l’aide, in extremis. «J’ai choisi de vivre.»

Le «je» est important.

Hélène* est professionnelle dans le milieu de la santé, elle a même déjà travaillé en santé mentale, elle s’est vue aller au début, quand elle n’arrivait plus à sortir de l’eau, quand elle composait tant bien que mal avec le manque de sommeil, quand tout était noir autour et que tout était triste en dedans.

Elle était même déjà en psychothérapie. «J’ai travaillé pendant deux mois avec des idées de suicide presque tous les jours, avec un plan défini. Je refusais de prendre des pilules, je me disais que personne ne pourrait rien faire. Puis, j’ai accepté la médication et ça a empiré, j’avais encore plus d’idées de suicides, un plus grand manque d’intérêt.»

C’est long, parfois, trouver la bonne pilule.

Elle le savait, ça ne l’empêchait pas d’aller plus mal. Elle est allée voir une amie à Sherbrooke pour se changer les idées, a abouti à l’hôpital. «Je ne voulais pas y aller, c’était mon dernier recours, je savais qu’ils me garderaient. Quand tu es un professionnel de la santé, c’est plus dur encore, tu te retrouves de l’autre côté du miroir.»

Elle y est restée trois semaines, n’a pas pu obtenir de suivi à Québec. «Je recommençais à me détériorer. Je n’avais pas moins d’anxiété, et pas moins d’idées suicidaires…»

Retour au point de départ.

Elle a été admise dans un programme méconnu, le TIBD, pour traitement intensif bref à domicile. «Ils commençaient à prendre des patients, je suis bien tombée. Ça me permettait de rester à domicile avec mes enfants et de ne pas revivre l’indignité de l’hospitalisation. Je voulais éviter ça à tout prix.»

L’idée du TIBD, c’est de «déplacer l’hospitalisation à la maison», c’est une unité mobile de soins qui se rend chez les gens. «Pendant tout l’été, on a testé des affaires, d’autres molécules, on a même arrêté deux semaines pour voir. Mais au mois d’août, j’étais vraiment détériorée, c’était pire que jamais, j’avais plus peur que jamais de mes idées suicidaires, je me sentais en danger avec moi-même…»

Elle a lancé un ultime appel à l’aide. «J’ai appelé au TIBD, ils m’ont envoyée au Centre de crise [de Québec, CCQ]. Je me demandais ce que j’allais faire là, mais ça m’évitait une “hospite” et quand je suis arrivée, j’ai vu qu’il y avait toute sorte de monde. J’ai été accueillie sans jugement.»

C’était sa nouvelle maison. «C’est comme une vie de famille, mais une famille un peu bizarre! Les intervenants sont formidables, ils nous font à manger, ils nous font des gâteaux, ils arrivent à mettre de l’humour aux repas alors qu’on est tous déprimés, ils font vraiment une différence quand on n’est pas bien. J’avais l’impression de vivre une vie normale, je me sentais libre, je n’avais pas besoin de la signature du médecin pour sortir, c’était très important pour moi.»

Elle pouvait aller dormir deux fois par semaine chez elle, avec son chum et ses enfants.

Pour la première fois depuis un sacré bout de temps, elle a pu penser à elle. «J’avais besoin de me retrouver, de faire une bulle, d’exister par moi-même. […] Au Centre de crise, j’ai commencé à faire de l’aquarelle, je faisais quelque chose qui n’était utile à personne, c’était juste pour moi. Ça me faisait sentir vivante.»

Elle qui se voyait morte depuis si longtemps.

Entre deux coups de pinceau, elle a retrouvé le goût de vivre. «Un jour, il y a eu une étincelle, il y a eu un moment où il y a eu une étincelle, c’était nouveau. Il y a eu un ensemble de moments, de facteurs, qui ont fait en sorte que la vie a émergé. J’ai commencé à me rebâtir pour moi et par moi.»

Quand les intervenants l’ont sentie assez forte, Hélène est retournée chez elle. Le jour où elle est sortie, elle a écrit un long message à ses proches où elle raconte par où elle passée et vers où elle va, surtout. «Pour la première fois en plus de neuf mois, il y a une étincelle de vie, une ébauche d’amélioration, une poussière d’espoir.»

Je suis allée la rencontrer chez elle, trois semaines plus tard «Au début, j’étais un peu stressée de sortir, mais là ça va mieux. Il y a des bonnes et des moins bonnes journées, là, c’est une semaine de bonnes. Les enfants ont recommencé à me faire confiance, on rebâtit notre vie de famille. J’ai commencé à cuisiner, à jouer avec eux, je ne le faisais plus depuis longtemps…»

Dans son message, Hélène a aussi tenu à rassurer ceux qui ont perdu des proches par suicide, les siens auraient pu être du lot. «Aux endeuillés du suicide, je dis : “Soyez en paix.” Si j’avais décidé de me tuer, personne n’aurait pu m’en empêcher. PERSONNE. Ni mon mari, ni ma mère, ni mes enfants, ni mes collègues, ni mes amies, ni mon médecin. Le suicide est un choix, certes un choix biaisé par notre cerveau malade, mais c’est un choix quand même. Le suicide n’est pas un manque d’amour, c’est un surplus de souffrance. Le suicide n’est pas de refuser de l’aide, c’est de ne pas la voir au travers du rideau noir qui nous aveugle. Le suicide, c’est d’être convaincu que rien ni personne ne pourra nous soulager, lorsque la souffrance est intolérable. Pleurez votre proche. Ayez de la compassion pour lui et pour vous-mêmes. Ne laissez pas la culpabilité alourdir inutilement votre deuil.»

C’est déjà assez dur comme ça.

Comme professionnelle de la santé, Hélène connaissait la ligne d’écoute du Centre de crise, disponible 24 heures sur 24, sept jours sur sept, elle ne savait pas qu’il y avait aussi une équipe mobile ni deux maisons, une sur le boulevard René-Lévesque, une autre à Limoilou. Elle a habité dans les deux et les deux ont besoin d’amour. «Un de mes chocs a été de voir que les lieux étaient aussi mal en point. Ils n’ont tellement pas de budget, ils mettent l’argent en priorité dans les services, mais ça aiderait sûrement si c’était plus invitant. […] Ces gens-là évitent des hospitalisations, des séjours à l’urgence et des passages à l’acte. Qu’ils fassent sauver autant de milliers de dollars et qu’ils n’aient même pas d’argent pour repeinturer la salle de bain, c’est un non-sens!»

Et si ce n’était que pour les rénos, l’argent manque aussi pour répondre aux appels de détresse, de plus en plus nombreux, parce que la ligne peut être très mince entre vivre et mourir.

La vie ne tient parfois qu’à une étincelle.

* Prénom fictif

** Ligne d’écoute du Centre de crise de Québec : 418 688-4240

Mylène Moisan

Une limousine pour Robin des bois

CHRONIQUE / La prospérité est un concept passablement subjectif, même le Larousse en donne deux définitions, soit un «état marqué par l’expansion, par l’abondance» ou un «état de quelqu’un qui est dans une situation favorable sur le plan économique ou de la santé».

Les gens, je crois, l’associent davantage à l’abondance.

La classe moyenne est une notion tout aussi floue, personne ne s’entend vraiment sur les frontières de ce fourre-tout. 

Dans un texte de Stéphanie Grammond publié en 2017 dans La Presse, elle indique qu’au Québec, selon les lignes directrices de l’OCDE, les célibataires qui en font partie ont un revenu oscillant entre 28 500 $ et 57 000 $ et, pour une famille de quatre personnes, entre 57 000 $ et 114 000 $.

Au Québec, c’est 38 % des gens.

Le ministre des Finances Bill Morneau venait de déposer son budget, l’expression «classe moyenne» y apparaissait 166 fois.

Stéphanie Grammond avait profité de l’occasion pour en parler avec Jean-Herman Guay, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. «La classe moyenne telle que définie par les politiciens est considérablement gonflée. On comprend le côté fédérateur de cette expression-là. Statistiquement, c’est seulement 38 % de la population qui en fait partie, mais politiquement, ça va chercher peut-être 80 % des gens. C’est magnifique!»

Alors, quand Justin Trudeau annonce la création d’un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, il fait un calcul politique, il vient court-circuiter les mauvaises langues qui oseraient lui reprocher de ne pas en faire assez pour soulager les difficultés économiques — réelles — d’une partie de la population.

On l’a vu pendant la dernière campagne électorale, les chefs de partis ont rivalisé de promesses à l’endroit de la classe moyenne, Andrew Scheer le premier, répétant comme un mantra vouloir remettre plus d’argent aux gens. Son slogan ne faisait aucun doute : «Plus. Pour vous. Dès maintenant.»

Tellement que, à force de le répéter ad nauseam, il a réussi à neutraliser le bilan libéral. Pendant la campagne électorale, la perception de la réalité a été modifiée, Trudeau n’est pas arrivé à défendre et à gagner des votes sur les mesures qu’il a prises pour la classe moyenne. Ce n’est quand même pas rien sachant que, selon une récente étude de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, le gouvernement Trudeau a «redonné» 3,5 milliards $ par an à la classe moyenne, environ 88 % de cette somme aux familles.

L’essentiel du rattrapage a été fait par la mise en place de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) qui est venue remplacer l’allocation familiale abolie — avec d’autres mesures fiscales — par le prédécesseur de Andrew Scheer, Stephen Harper. Une somme de 18 milliards $ qui n’allait plus à la classe moyenne.

À sa gauche, Jagmeet Singh a fait la même chose en martelant que les libéraux ne gouvernaient que pour les riches et en promettant de «se battre pour vous», une allusion implicite à la classe moyenne. Pendant la campagne, il a souvent affirmé que «M. Trudeau n’est pas prêt à imposer les plus riches. […] Les familles qui travaillent fort et les familles de la classe moyenne paient leur juste part. Elles n’ont pas besoin de payer une plus grande part du fardeau.»

Et pourtant, en modifiant les taux d’imposition, le gouvernement libéral a déplacé deux milliards des plus nantis vers les plus pauvres.

L’étiquette a pourtant collé au premier ministre.

En créant un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, Justin Trudeau se dit qu’on ne l’y reprendra plus, il fait le pari qu’il coupera l’herbe sous le pied à ses adversaires à la prochaine campagne électorale. C’est une opération de communication et de séduction, avec la facture salée qui vient avec un ministère.

Une limousine pour Robin des bois.

Il aurait aussi pu l’appeler le ministère de la Réélection, on comprend bien que le chef libéral fourbit déjà ses armes pour la prochaine bataille électorale qui viendra peut-être plus tôt que tard et qu’il veut priver ses adversaires des munitions qu’ils ont utilisées pendant la dernière campagne.

En créant ce ministère, il veut marquer son territoire.

Cela dit, j’ai bien hâte de voir ce que fera la nouvelle ministre Mona Fortier, qui risque de devenir la ministre des allocations et des crédits d’impôt, rôle dont s’acquittait plutôt bien le ministre des Finances. Son mandat officiel n’est pas encore connu, mais ce que les gens comprennent dans le nom de ce ministère, c’est qu’ils auront plus d’argent.

Le gouvernement fera la même chose, mais chaque fois qu’il adoptera une mesure, il pourra se poser en défenseur de la classe moyenne.

Devrait-on compter le budget du ministère comme une dépense électorale?

Chronique

Instagram, Mélina et le zona

CHRONIQUE / «C’était dans le temps des Fêtes, une femme de 20 ans est arrivée à la pharmacie, elle avait son bébé dans les bras, elle pleurait. Elle n’était plus capable d’allaiter. Elle avait voulu prendre un verre de vin, elle était allée voir sur Internet et elle avait lu qu’il fallait arrêter pendant trois jours.»

Son corps ne produisait plus de lait.

Alexandre Chagnon était le pharmacien en poste ce soir-là, il a tenté de lui donner des conseils pour que ça revienne. «On a essayé des choses, mais il était trop tard, l’allaitement était terminé. Elle était dans un tel état de désarroi…»

C’est là qu’il a eu l’idée de créer un site Web où les gens pourraient poser des questions directement à un pharmacien pour éviter que des gens se fient à des sources d’informations plus ou moins crédibles, comme le blogue que cette femme avait consulté et qui l’a induite en erreur.

Après un verre de vin, trois heures suffisent.

Pas trois jours.

C’est comme ça qu’est né en 2015 le site «Question pour un pharmacien», tout simplement, où Alexandre consacrait ses temps libres à répondre à des gens. «Jusqu’en 2017, je répondais à 100 % des questions moi-même. J’ai eu environ 600 questions de 2015 à 2017, maintenant, c’est 600 par semaine.»

Parce qu’il n’est plus tout seul, il y a maintenant 250 pharmaciens à la grandeur de la province qui donnent de leur temps pour répondre à des questions de toutes sortes. Les gens peuvent choisir le pharmacien à qui poser leur question, en choisir un qui habite le même quartier. «Ça respecte le cadre qui nous est donné. C’est comme une consultation au téléphone ou en pharmacie, sauf que c’est en ligne.»

L’anonymat de la personne qui appelle est préservé, l’identité du pharmacien, elle, est connue. 

Ainsi, lorsque Mélina Payeur a posé sa question, Alexandre savait qu’il s’adressait à une «femme de 29 ans», point. Enceinte de 15 semaines, Mélina était en République dominicaine depuis deux jours, elle s’inquiétait de ce qui avait tout l’air d’un début de zona autour de son œil. 

Infirmière, elle avait d’abord consulté le médecin en poste à l’hôtel où elle et son conjoint logeaient. «Ça évoluait hyper vite, c’était rendu à un centimètre de long. Le médecin de l’hôtel ne savait pas trop, elle m’a envoyée à la clinique de la ville en ambulance… on passait sur les rouges!»

Voilà pour l’anecdote.

À la clinique, le médecin lui a prescrit une autre crème. «Là-bas, ils ne donnent pas de médicaments en pilule à des femmes enceintes, et je ne savais pas moi non plus ce qui était indiqué dans une situation comme celle-là. J’avais un mal de tête terrible, elle m’a dit de prendre du Tylenol…»

Elle ne savait plus quoi faire. «Mon chum a commencé à regarder pour devancer notre date de retour…»

Et pendant qu’il était sorti de la chambre quelques minutes pour faire une course, Mélina est allée distraitement sur Instagram, elle a fait défiler les photos, est tombée sur une publication qui a retenu son attention. Maïka Desnoyers, auteure du blogue Ma famille, mon chaos, conjointe de l’ex-joueur de football Étienne Boulay, venait d’avoir réponse à sa question pour un pharmacien.

Mélina n’a fait ni une, ni deux, elle est allée sur le site, a posé cette question à Alexandre, il devait être autour de 21h. «J’ai un zona au niveau du sourcil, je suis enceinte de 15 semaines et je suis en vacances. Puis-je prendre Valtrex oral?»

La réponse est venue moins d’une heure plus tard. «La situation est effectivement inquiétante. Le zona ophtalmique […] est une infection grave qui doit être traitée rapidement. En cas de traitement retardé, il peut survenir une perte irréversible de la vue. Le traitement à base d’acyclovir topique (en crème) n’est malheureusement pas suffisant. Il vous faut de l’acyclovir en pilule (à raison de 800 mg, cinq fois par jour pour sept jours). Ce médicament est compatible avec la grossesse. Je vous conseille de consulter un médecin très rapidement et de revenir m’écrire en cas de question.»

Mélina était allée dans une pharmacie plus tôt dans la journée, elle se rappelait avoir vu ce médicament en vente libre. «Là-bas, il y a plein de médicaments en vente libre. On est repartis à la pharmacie, elle était encore ouverte. J’ai acheté 35 comprimés et j’ai commencé mon traitement.»

Au bout de deux jours, l’infection a cessé de progresser. «Le temps que le traitement commence à faire effet, je commençais à avoir mal à l’œil et si l’œil est atteint, on peut avoir une cécité permanente. J’ai été traitée juste à temps! Et quand je suis revenue, j’ai fait le suivi avec ma gynécologue, tout était OK.»

Alexandre a pris des nouvelles de Mélina une semaine plus tard.

«— Je reviens aux nouvelles! Comment a évolué votre situation depuis la semaine passée? Aussi, êtes-vous de retour au Québec?

— Oui, je suis de retour au Québec depuis le 8 octobre et j’ai vu ma médecin de suivi de grossesse le 10. Tout est sous contrôle, le traitement a très bien fonctionné et bébé se porte bien. Les lésions sont en voies de guérison. Je vous remercie encore énormément pour les informations, sans vous, j’aurais été dans le pétrin.»

C’est précisément pour aider les gens dans ce genre de situations qu’Alexandre, bientôt 30 ans, a mis sur pied Question pour un pharmacien. «C’est quoi tes options, quand tu es malade à l’étranger?Appeler le 8-1-1 en longue distance et attendre 60 minutes? C’est pour ça qu’on est là.»

Et toutes les conversations sont disponibles. «Comme c’est anonyme, les gens peuvent consulter tout ce qui est là s’ils ont le même problème. Il y a des consultations qui ont été vues jusqu’à 5000 fois!»

Dans le doute, ils peuvent poser leur question.

Alexandre a mené un sondage auprès d’une centaine de personnes qui ont posé une question. «À la question : “Si le pharmacien n’avait pas été là, tu aurais fait quoi? ”, 19 % des personnes ont dit qu’ils ont évité d’aller dans une clinique sans rendez-vous, 37 % n’ont pas consulté leur médecin de famille, 2 % ne sont pas allés à l’urgence […] Dans les salles d’attente des urgences, on calcule qu’environ le tiers des P4 et des P5 [les cas les moins urgents] peuvent être pris en charge par un pharmacien.»

C’est énorme. 

«On a posé des affiches dans les salles d’attente. Il y a des gens qui envoient leurs questions pendant qu’ils attendent, ils ont la réponse et ils s’en vont!»

Site Web: askyourpharmacist.ca/fr

Chronique

Deux CHSLD, deux opposés

CHRONIQUE / Chaque fois que je raconte une histoire qui expose un problème ou une aberration dans le système de santé et de services sociaux, il y a toujours des gens qui m’écrivent pour me dire que je devrais aussi raconter de belles histoires.

Alors voici, un deux pour un.

C’est l’histoire de Marie-Claire*, dont le père était atteint d’alzheimer, et dont la mère s’est occupé tant qu’elle a pu, jusqu’à ce que son médecin lui dise qu’elle était en train d’y laisser sa peau. «Ça a été difficile pour elle de placer papa, c’était son seul amour, ils ont passé toute leur vie ensemble.»

Été 2015, on a trouvé une place dans un CHSLD en attendant d’en trouver un plus près de chez sa mère. Ils s’attendaient à un mouroir. 

Et non.

«L’endroit où mon père a été placé, c’était un cinq étoiles. L’intégration de notre père a été magique par l’humanité, l’amour et la gentillesse du personnel. Les employés s’en occupaient, ils l’aimaient, le chouchoutaient même. Le médecin était toujours présent, on appelait ma mère pour lui donner des nouvelles. […] Chaque fois qu’on arrivait pour venir le voir, l’infirmière-chef venait nous voir pour nous saluer, c’était incroyable. Quand on leur disait que papa devait aller à la toilette, ils arrivaient à la course.»

On prenait soin de lui. «Ça nous a tellement aidés pour atténuer le choc d’avoir à le placer dans un CHSLD.»

Un an et demi plus tard, ils ont finalement obtenu une place dans un CHSLD plus proche de chez sa mère. «On a fait le saut quand on est arrivés là. Ça a été un clash épouvantable, on ne savait pas ce qui se passait, on ne nous disait rien. Sa chambre était tellement sale, ça n’avait aucun sens... […] Ils l’ont mis en couches sans nous en parler, ma mère a pleuré pendant deux jours quand elle l’a su.»

Et le médecin? «On n’avait aucune nouvelle. Après presque un an, on n’avait eu aucun suivi du médecin.»

Marie-Claire est tombée des nues, elle ne pouvait pas imaginer qu’il puisse y avoir une si grande différence entre deux CHSLD. «Mon père a quitté un environnement humain, enveloppant et rempli d’amour pour se retrouver dans un milieu froid avec un roulement de personnel indescriptible. À côté de ça, l’autre endroit, c’était un resort

Ils ont regretté de l’avoir déménagé.

Elle appelait pour avoir des nouvelles, ça sonnait, sonnait, sonnait encore. «Après 60 coups, ça arrête. Ça m’est arrivé d’appeler deux fois et de me rendre chaque fois au bout des soixante sonneries sans que personne ne réponde.[…] Un moment donné, on a vu qu’il avait une plaie, on nous a dit qu’on ne savait pas vraiment ce qui s’était passé, qu’il avait dû se cogner…»

Elle, sa mère, sa sœur et ses frères lui rendaient régulièrement visite. «On allait le voir au moins quatre fois par semaine. Il y avait tellement de restes de nourritures dans son fauteuil roulant que nous l’appelions sa poubelle roulante. On leur disait de lui brosser les dents, ils disaient qu’ils lui donnaient sa brosse à dents, mais mon père, il n’était plus capable de le faire tout seul… C’est moi qui lui coupais les cheveux, il avait l’air d’avoir une moppe sur la tête, il avait l’air d’un itinérant.»

Sa mère s’en voulait de le laisser là.

«Le samedi, on mettait les résidents en pyjama et en jaquettes avant souper, des fois à 15h30. Ils soupaient et on les couchait après. Mon père n’avait aucune activité, on le laissait couché dans son lit des heures et des heures…»

La dernière fois que Marie-Claire a vu son père, elle a eu un choc. «J’ai vu un cadavre dans sa chaise roulante. La préposée m’a dit «votre père ne mange plus du tout depuis une semaine». Ils lui apportaient son repas et ils le reprenaient, même s’il n’y avait pas touché. Il était à l’article de la mort.» Elle a appelé le médecin pour lui demander de regarder ça, le verdict est tombé, son père n’en avait plus pour longtemps. 

«Si je n’avais pas fait ces démarches, je suis convaincue que mon père serait décédé dans son fauteuil roulant sans aucun soin.»

Marie-Claire n’a pu être au chevet de son père pour la fin, sa fille y était. «Elle m’a dit que ça s’était très bien passé pour les derniers moments, que l’accompagnement qu’il a eu était très humain. Heureusement, il a pu mourir dans la dignité. Et j’aurais aimé qu’il puisse vivre dans la même dignité. Personne ne devrait vivre ça.»

C’est pour cette raison qu’elle m’a raconté son histoire.

Les deux CHSLD où son père a habité se trouvent dans la région de Québec, je ne les nomme pas parce que l’idée n’est pas de montrer du doigt un endroit en particulier. L’idée, c’est de montrer que c’est possible de bien faire, avec les mêmes budgets, les mêmes contraintes, les mêmes ratios. 

On devrait s’en réjouir.

Et s’en inspirer.

* Prénom fictif

Mylène Moisan

Les chaînons manquants

CHRONIQUE / Wanda Beaudoin est la mairesse de Blanc-Sablon, elle voit, depuis la réforme de 2015, la protection de l’enfance s’effriter.

«On l’a dit, ça a été nommé, mais on n’a pas été écoutés.»

Mme Beaudoin en avait long à dire mardi devant la Commission spéciale des droits des enfants et de la protection de la jeunesse, elle est aux premières loges de la dégradation des services offerts en Basse-Côte-Nord, où l’isolement vient compliquer davantage l’intervention auprès des jeunes. 

«Ce n’était pas idéal avant, mais ça fonctionnait.» Elle montre du doigt des suivis inexistants, une diminution de la prévention et du dépistage, un taux de roulement effarant et le travail en silos. 

«La réforme a défait le tissu social.»

Elle constate que les intervenants sont au bout du rouleau, surtout depuis que chacun doit travailler dans son coin. «Il y a un intervenant à la jeunesse, un autre aux personnes âgées, un autre à la toxicomanie, ils doivent se rapporter à des gestionnaires différents qui sont à Sept-Îles ou à Baie-Comeau, qui n’ont pas de connaissance fine du milieu. […] Les intervenants doivent constamment se justifier. Il y en a une, elle va quitter bientôt, qui doit se rapporter à cinq gestionnaires. Il y en a une autre qui m’a dit : “Si j’aide quelqu’un, ce n’est pas calculé dans mes statistiques, ce n’est pas comptabilisé” et elle se fait dire qu’elle ne travaille pas assez.»

Parfois, faute de pouvoir trouver des travailleurs sociaux, on embauche des éducateurs spécialisés. Ce n’est pas la même chose. «La chaise est remplie, mais pas nécessairement par la bonne personne».

Wanda Beaudoin espère que les choses vont changer.

Elle n’est pas la seule, Régine Laurent et ses commissaires ont passé trois jours à Sept-Îles à entendre les gens de la Côte-Nord, une avocate de l’aide juridique, des policiers, des intervenants du milieu scolaire, du milieu communautaire, des maires, quelqu’un de la MRC, un médecin, un préfet.

Plus six témoignages à huis clos.

Je les ai écoutés sur le site Web de la Commission raconter comment chacun compose avec le système de protection de l’enfance, l’avocate qui n’a pas assez de temps pour se préparer, les policiers qui n’ont pas accès aux informations qui les aideraient à mieux intervenir et parfois, carrément, l’absence de services.

Ce qui se passe dans des communautés isolées comme Blanc-Sablon donne froid dans le dos, il arrive que des gens appellent pour faire un signalement et que la DPJ ne réponde pas. C’est arrivé à deux animateurs de 14 et 15 ans dans un camp d’été qui ont finalement appelé la police.

Avant, il y avait des gestionnaires sur place, il n’y en a plus.

L’avocate de l’aide juridique Kim Chiasson a souligné que, au Centre de service en santé et en services sociaux (CISSS) de la Côte-Nord, les postes de pédopsychiatres sont vacants. Alors, quand un juge ordonne une évaluation des enfants, on les envoie à Québec ou à Montréal, parfois nulle part. 

On contrevient aux ordonnances du tribunal.

Même chose pour les ressources d’hébergements qui débordent, ce qui fait qu’on doit envoyer des enfants à l’extérieur, jusqu’à Québec, ou à Montréal pour les anglophones. De jeunes Innus qui ont des problèmes de toxicomanie se retrouvent à des centaines de kilomètres, en Gaspésie.

Le centre Walgwan de Gesgapegiag est le seul centre de désintoxication au Québec pour les autochtones qui ont entre 11 et 18 ans.

Il ne fournit pas à la demande.

Me Chiasson a plaidé devant la commission pour qu’il y en ait un sur la Côte-Nord, où la consommation de drogue est un fléau, et où les services sont insuffisants. «Le tribunal l’ordonne, mais on n’a pas la ressource. Il manque de ressources en dépendance pour les ados, surtout pour les Innus.»

Et les problèmes qu’on ne règle pas dégénèrent. «Lorsqu’il y a une absence de suivi ou un suivi inadéquat, c’est une non-réponse aux besoins des enfants. Ça contrevient à l’article 93 de la Loi [de la protection de la jeunesse]. Ça entraîne des lésions de droit et ce sont les jeunes qui vivent avec les conséquences de ça.»

Ces jeunes qu’on doit protéger, en théorie.

À écouter tous ces témoignages, plusieurs images me sont venues en tête, un panier percé, un gruyère, un carrosse à trois roues, un filet avec de très grosses mailles.

Une chaîne de chaînons manquants.

Un seul témoignage allait dans un autre sens, celui de la Directrice de la protection de la Jeunesse de la Côte-Nord, Marlène Gallagher. Elle a admis du bout de lèvres avoir eu à gérer «un peu de chaos», tout en insistant sur les «bons coups» d’une réforme qu’elle-même n’avait pas souhaitée.

Elle a affirmé que les problèmes d’accès aux services, c’était «moins vrai» et que «l’accessibilité était plus rapide». 

Mme Gallagher, surtout, déplore que le travail de la DPJ soit remis en question. «C’est rendu extrêmement difficile. Il y a un effritement dans le consensus social au Québec sur la protection des enfants. […] La légitimité d’agir des intervenants s’est effritée depuis un an et demi.»

Depuis que des voix s’élèvent pour remettre en question certaines interventions, surtout depuis la mort de la fillette de Granby en avril. 

Et alors que la Commission Laurent a été mise sur pied pour retourner toutes les pierres, pour identifier les problèmes et trouver des solutions, Mme Gallagher s’inquiète qu’on lève le voile sur les ratés du système, qu’on montre du doigt des lacunes importantes dans la protection des enfants. 

«Il faut que les gens nous fassent confiance.»