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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Pendant 11 ans, Marc-André Perras, coupable d’agression sexuelle, a échappé à la prison, sans se cacher.
Pendant 11 ans, Marc-André Perras, coupable d’agression sexuelle, a échappé à la prison, sans se cacher.

Fuir la prison aux yeux de tout le monde

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CHRONIQUE / Au cinéma, lorsqu’une personne est en fuite devant la justice, elle vit recluse, cachée, évite de trop se montrer en public, marche avec une casquette bien enfoncée et un capuchon sur la tête. Recherchée par la police, elle fait profil bas. Encore un mensonge d’Hollywood.

L’histoire d’Isabelle Perras, agressée sexuellement par son frère, Marc-André Perras, est troublante. Comme si la douleur et le traumatisme n’étaient pas déjà assez lourds, l’accusé, formellement reconnu coupable par la justice, a évité la peine de prison pendant plus d’une décennie.  

Pas besoin d’imaginer une évasion de prison spectaculaire. Après avoir plaidé coupable, il ne s’est juste pas représenté à la cour. Malgré le mandat d’arrestation et le jugement de la cour, il a vécu librement pendant 11 ans. 

Je me sens naïf. Je me disais que ne pas respecter une obligation de se présenter à la cour et fuir la justice étaient une voie express pour avoir tout le système sur son dos. Que c’était une façon très efficace de se mettre dans la merde. 

Pas tant que ça, on dirait. 

Il n’a même pas eu besoin de changer de pays. Ni de province ou de nom. Juste faire deux-trois heures de route.

Il n’était même pas caché. Deux ans après sa sentence, la victime a donné son adresse et son lieu de travail aux services policiers. On savait qu’il était parti de Sherbrooke pour vivre à Québec. Au moment de son arrestation au printemps dernier, il avait le même employeur depuis trois ans. Il avait des contacts avec le reste de sa famille. Il était même sur Facebook, où il en profitait pour inviter la victime à se suicider pour ensuite aller déféquer sur sa tombe. 

Rien. Malgré tout ça, il ne s’est juste rien passé. 

Il vivait tellement bien sa liberté que la famille d’Isabelle Perras s’est même demandé s’il avait vraiment agressé sa sœur. S’il était coupable, il aurait été en prison, non? 

Je comprends que malgré la violence envers la victime, ce n’est pas Pablo Escobar. Une seule centrale de police peut gérer des centaines ou des milliers de mandats d’arrêts, j’imagine bien que les policiers et policières ne retiennent pas les visages ou les noms de toutes les personnes recherchées.

J’ai toutefois de la difficulté à imaginer que les dossiers gouvernementaux – immatriculation, permis de conduire, impôts, assurance maladie, etc. – n’aient aucune mention qu’il est recherché. Si les ministères s’échangent des informations pour retracer les moindres 100$ d’impôts impayés, je ne peux pas croire qu’une personne en liberté illégale peut vivre sans jamais se faire repérer pendant 11 ans. 

Je ne m’attends pas à ce que le Swat (ou groupe tactique d’intervention) débarque chez lui non plus, ce n’est pas un baron de la drogue. Mais on pouvait sûrement laisser tomber la surveillance de la vitesse sur le boulevard Hamel une heure ou deux pour aller l’arrêter.

C’est long, 11 ans. Comment peut-on échapper aussi facilement à la prison? Est-ce un cas isolé?

Facteurs aggravants

En fouillant un peu, j’ai compris qu’il y a différents mandats d’arrestation. Certains se limitent à la région, d’autres à la province, d’autres au pays. La gravité du crime aussi influence la proactivité des services policiers. Par exemple, une équipe pourrait juger que la gravité de l’accusation ne vaut pas les centaines de kilomètres de déplacement requis pour l’arrestation.

Sauf qu’ici, on ne parle pas d’un vol à l’étalage, mais d’une agression sexuelle et d’une fuite de prison. Que penser de la crédibilité du système judiciaire si même celui-ci ne s’assure pas que ses jugements soient respectés?  

Je ne suis pas un expert juridique et dans toute ma naïveté, je m’attendais à ce que l’agresseur, une fois attrapé en avril 2021, 15 ans après ses gestes et 11 ans après le jugement, soit aussi accusé d’omission de comparution et d’évasion, ou quelque chose dans le genre. Mais non. 

Dans son prononcé de la peine de juin 2021, le juge Conrad Chapdelaine évoque comme facteurs aggravants la fuite de l’accusé et tout le stress et le calvaire qui ont pesé sur la famille de la victime pendant ces années. Comme le dit le jugement, l’accusé a continué de vivre une vie normale pendant que celle de la victime était en sursis. 

Le Tribunal reconnaît toutefois comme facteur atténuant – de façon limitée – que l’accusé a presque toujours occupé un emploi, qu’il n’ait commis aucune infraction pendant sa cavale et qu’il a renoué avec son fils. 

La victime et ses enfants ont passé ces années à avoir peur de retomber sur lui. Non seulement elle a été agressée sexuellement, mais en plus, elle vivait un profond sentiment d’injustice devant la tournure des événements. Comment faire confiance à la société dans une telle situation? Comment croire en sa bonne étoile? 

En fait, ce qui me trouble là-dedans et comme dans plusieurs histoires d’agressions sexuelles, c’est à quel point ça semble souvent plus dur pour les victimes que pour les agresseurs de se reconstruire, même lorsque l’accusé est condamné à la prison.

La nouvelle sentence de juin 2021, condamnant l’accusé à 15 mois de prison, pourrait ressembler à celle d’une agression sexuelle comme une autre. Sans les facteurs aggravants de la fuite. Elle est rare, mais la peine maximale pour une agression sexuelle est de 10 ans. Une personne qui s’évade d’un centre de détention peut écoper de plusieurs années de prison supplémentaires. 

Je lis le témoignage d’Isabelle Perras et je lis le prononcé de la peine, et on dirait que quelque chose m’échappe. Un sentiment de justice, probablement.