Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Elle n’a pas été la mère parfaite que tous souhaiteraient avoir, mais elle a été une mère. La mienne.
Elle n’a pas été la mère parfaite que tous souhaiteraient avoir, mais elle a été une mère. La mienne.

Une mère à sa façon

CHRONIQUE / « Briser des tabous et mettre des mots sur la santé mentale » : telle est la mission que s’est donnée l’animateur Jean-Philippe Dion, qui œuvre depuis un moment déjà pour la cause en parlant de son vécu, lui qui a épaulé sa mère lors d’épisodes de dépression grave au fil des années.

Cette semaine, il annonçait le lancement d’un guide virtuel destiné aux adolescents et aux jeunes adultes dont un parent ou un proche est atteint d’un trouble de la santé mentale. 

Comme Jean-Philippe, j’aurais donc bien aimé avoir un tel guide, il y a vingt ans ! 

Ma mère à moi était atteinte d’un trouble de la personnalité limite. Elle a reçu son diagnostic à l’âge de 45 ans, quand moi j’en avais 20.

Le chemin a été long et ardu avant d’obtenir ce verdict. Si j’avais eu un tel guide, peut-être aurais-je été mieux outillée pour naviguer sur cette route sinueuse et parsemée d’embûches...

*****

Longtemps, j’ai pensé que le problème de ma mère, c’était son alcoolisme. J’ai fini par comprendre que c’était plutôt le symptôme de son mal-être. 

J’ai commencé à prendre conscience de sa dépendance vers la cinquième année, alors qu’un rare soir par quelques mois, elle succombait à son vice et devenait une tout autre personne. 

Pendant mon adolescence, le rythme de ses écarts s’est accéléré jusqu’à devenir la norme, vers ma 3e secondaire. Des périodes dépressives, parfois agressives, et noyées dans l’alcool qui s’étiraient sur plusieurs semaines, entrecoupées de quelques épisodes de grâce qui prenaient toujours fin trop vite, mais où je retrouvais ma maman.

Le matin, je quittais une mère de bonne humeur, qui se promettait de ne pas récidiver. Elle m’accueillait sur l’heure du midi avec un repas tout prêt sur la table. C’est quand je retournais en classe, l’après-midi, que je me rongeais les sangs à l’idée de ce qui m’attendrait au retour.

Je n’ai jamais manqué de rien, pas même d’amour. Ma mère s’était toujours assuré de combler mes besoins avant de repartir à la dérive. 

Elle ne m’a jamais battue, mais elle m’a déjà dit — même si elle ne le pensait pas vraiment — qu’elle regrettait de m’avoir mise au monde.

C’était tout aussi violent.

*****

Tout cela a néanmoins fait de moi une enfant qui a grandi trop vite. J’ai été, pendant près de vingt ans, la mère de ma mère. 

Ce n’était pas normal de sermonner une adulte, de lui faire des reproches, mais aussi de garder jalousement ce secret pour la protéger elle, plutôt que moi.

À l’adolescence, on peut se sentir démuni, ne pas savoir quoi faire, quand son parent, son chum ou son ami est atteint d’un trouble de santé mentale, a souligné Jean-Philippe en entrevue avec ma collègue Billie-Anne Leduc. C’est tellement vrai.

À part ma grand-mère, qui s’occupait de moi quand ma mère partait en thérapie, de même qu’une amie et sa famille, chez qui j’allais m’évader, personne n’était au courant de ce qui se tramait chez nous. J’étais une première de classe et je menais une vie en apparence tout à fait normale dont rien de tout cela ne paraissait.

Pour moi, c’était ma vie, ma normalité. Je n’avais rien connu d’autre.

Jusqu’au jour où, à 17 ans, j’ai eu la force de me dire que c’était assez.

C’est à ce moment-là qu’il m’a fallu tout dire à mon père, qui avait quitté ma mère dix ans plus tôt.

Il m’avoua, au terme de ma déchirante confession, qu’il savait. Ou plutôt, qu’il s’en doutait. Et que ça lui avait brisé le cœur de ne pas avoir pu m’aider davantage parce que je gardais pour moi seule ce terrible secret.

*****

Bref, j’aurais aimé avoir accès à ce guide qui nous rappelle, par-dessus tout, qu’on n’est pas tous seuls là-dedans. 

Environ un jeune sur cinq aurait un parent atteint d’un trouble mental. Ça en fait pas mal, de monde.

Que de ressentir de la honte, de la colère et une inquiétude perpétuelle était tout à fait normal dans ma situation.

Surtout, qu’il existe des ressources pour nous aider et qu’on n’a pas à garder ce lourd secret pour soi.

*****

C’était l’anniversaire de ma mère, ce lundi. Elle aurait eu 59 ans, elle qui est décédée en mars 2012.

Encore aujourd’hui, il m’arrive régulièrement de la revoir dans mes rêves. Parfois, des rêves doux où je retrouve notre complicité des jours heureux. Trop souvent, des cauchemars où elle redevient la femme agressive et sous l’emprise de l’alcool, celle-là qui m’avait forcée à m’éloigner d’elle pour me préserver.

Dans les deux cas, le réveil est toujours amer et empli de mélancolie. La douleur est moins vive, mais on ne passe pas par-dessus un deuil : on apprend à vivre avec.

J’ai appris à vivre avec ce vide comme, plus jeune, j’avais appris à vivre avec une mère imparfaite, qui ne se laissait pas aimer parce qu’elle n’arrivait pas à s’aimer elle-même.

Cela ne signifie pas qu’elle ne m’a pas aimée. Elle l’a fait, à sa façon, du mieux qu’elle a pu, à travers ses démons qui n’avaient rien à voir avec moi.

Je n’idéalise pas ma mère depuis son décès. J’ai choisi de chérir les souvenirs qui me font du bien, et de faire la paix avec ce qu’elle a pu m’offrir.

Elle n’a pas su m’offrir le cocon où j’aurais pu me réfugier pour y trouver du répit, mais elle m’a, malgré elle, appris à me forger une carapace dans laquelle je serai toujours en sécurité.

Elle n’a pas été la mère parfaite que tous souhaiteraient avoir, mais elle a été une mère. La mienne.

La seule que j’aurai jamais eue.